Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 24 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

11 - Invitation surprise

Moscou, deux semaines plus tard

Comme tous les matins, à dix heures précises, j’étais à mon poste de travail, l’uniforme impeccable et les cheveux noués en arrière. Ce changement de vie me faisait un bien fou, une reconnexion au vivant, à l’espoir, et surtout au plaisir. Quitter mon petit appartement rénové et marcher quelques minutes pour rejoindre l’hôtel représentaient le luxe suprême, au cœur d’un pays qui découvrait en même temps que moi l’esprit de liberté.

Dorénavant, je regardais les choses sous un autre angle, je privilégiais l’analyse positive. Certes, tout était à reconstruire sur le plan social et tout était à inventer sur le plan économique, néanmoins, en cette période de transition difficile, j’avais finalement trouvé ma voie en rompant avec mon lourd passé et en acceptant de vivre avec mon époque. Les Russes pouvaient désormais voyager à l’étranger, emménager dans une autre ville, créer une entreprise, exprimer le fond de leur pensée sans crainte de représailles, consommer des produits d’importation ou aller au restaurant. Ceux qui comprenaient s’en tiraient très bien, les autres s’enfonçaient encore plus dans la vase de l’abandon. Moi, j’avais choisi mon camp, non par opportunisme, mais par un besoin irrémédiable de m’occidentaliser. Je rejetais les fondements de l’Union soviétique en criant haut et fort que je travaillais pour une enseigne américaine. J’offrais aux clients le visage de la gaieté. Personne à l’hôtel ne pouvait imaginer une seconde que, trois mois auparavant, j’étais un paria sorti de réclusion, une femme cabossée et meurtrie par son destin. Moi aussi, je voulais goûter aux joies addictives du libéralisme et du consumérisme, me gaver de choses futiles, boire du bon vin, savourer les délices d’une cuisine raffinée, posséder des biens, épargner, prendre des congés pour découvrir l’Italie, j’avais mille projets en tête.

Le directeur, que je côtoyais tous les jours, s’approcha. C’était un homme distingué, jovial, d’une rondeur rassurante, qui avait relevé le défi de quitter la Côte d’Azur pour tenir les rênes de ce nouvel établissement hôtelier au centre de Moscou. J’avais de très bons rapports avec lui, une forme de complicité naturelle s’était instaurée entre nous. Chaque fois qu’il avait un peu de temps libre lorsqu’il était dans le grand hall, il venait discuter quelques instants avant d’être sollicité par un employé ou un client.

— Je n’entends que du bien de vous, ma chère Sofia.

— Merci, Monsieur Joubert, j’espère être à la hauteur. En tout cas, je fais de mon mieux pour progresser, satisfaire la clientèle et perfectionner mon comportement commercial.

— Je vois ça. Continuez, Sofia ! Et surtout, n’hésitez pas à me faire part des problèmes rencontrés. Vous êtes aux premières loges. Il est important de faire remonter les informations, le ressenti des touristes.

— J’ai un cahier spécial dans lequel je note tout, jour après jour.

— Parfait. Je me ferai un plaisir de le consulter à la prochaine réunion. Excellente initiative.

L’homme, qui souriait en permanence, reprit sa déambulation vers les salons, il avait toujours un mot agréable.

Comme j’étais installée juste en face de la grande porte d’entrée, je pouvais repérer les nouveaux arrivants, un spectacle fascinant, très instructif, parfois cocasse ou même scandaleux quand les retardataires accouraient à cause d’embouteillages monstres entre l’aéroport et le centre-ville. Certaines épouses n’hésitaient pas à engueuler le responsable de la réception. Le théâtre des gens riches offrait quotidiennement une représentation unique à guichet fermé, une authentique étude anthropologique et sociologique. Moi qui durant des années n’avais côtoyé personne en prison, ici, j’étais servie, au-delà de la norme.

En fin d’après-midi, je frisais l’indigestion, ainsi, je regagnais avec beaucoup de satisfaction mon petit appartement, où le calme régnait, mais le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil, il me tardait de retrouver l’effervescence de ce grand hôtel où se croisaient toutes les nationalités, des touristes et des hommes d’affaires, des femmes du monde et des prostituées de luxe, des amants et des vieux couples, des nouveaux riches et des anciens dignitaires du régime, un véritable zoo humain qui concentrait le meilleur comme le pire. L’argent dominait, l’apparence rayonnait, et la jalousie se lisait dans le regard de certains, surtout de certaines.

Mon service se terminait vers dix-neuf heures, à l’heure de l’apéritif, lorsque les salons du bar étaient bondés, que le pianiste enchaînait les morceaux de jazz et que la clientèle s’enivrait avec du champagne haut de gamme. Les plus belles toilettes rivalisaient de coquetteries sous les yeux fascinés des messieurs accoudés au comptoir. L’ambiance familiale de la journée laissait place à une atmosphère plus sensuelle, plus mystérieuse, où les plaisirs nocturnes généraient un parfum d’érotisme.

Mes propriétaires, monsieur et madame Herbach, étaient venus me voir ce soir-là, sans que je le sache. Une bonne surprise ! J’étais fière de leur faire visiter l’hôtel et de leur présenter le directeur, français, comme madame Herbach, en remerciement de leur lettre de recommandation. Une coupe de champagne leur fut offerte par la direction. Ils étaient ravis de découvrir l’établissement en ma compagnie. Exceptionnellement, j’avais obtenu l’autorisation de rester après mon service afin de prendre un verre avec mes invités. Assis dans de confortables fauteuils en velours, nous échangeâmes sur différents sujets. J’étais heureuse de jouer les clientes, de profiter de cet endroit pour me détendre, de faire partie durant quelques minutes de l’élite moscovite au milieu d’Américains, d’Allemands et de bien d’autres. Je croisais et décroisais les jambes en sirotant, persuadée qu’un jour je serais enfin du bon côté de la barrière. Je m’en approchais plus que jamais. Le temps de la critique, de l’inaction et de la résignation était révolu. Pleurer dans son coin en accusant le système ne servait à rien, sauf à produire de la pauvreté. Il fallait accepter le changement, comprendre que le mieux serait à venir après une phase plus ou moins longue d’instabilité générale, c’était le sens du propos de monsieur Herbach, une analyse que je partageais. Avec un certain culot, une dose de mensonge et une motivation importante, j’avais réussi à entrer par la petite porte dans le carré des privilégiés, avec l’intention d’en ressortir par la grande.

Vers 20 h 30, alors que je venais de saluer mes propriétaires et que je m’apprêtais à quitter les lieux en passant par le hall principal pour rejoindre le vestiaire des employés, mon regard fut attiré par la silhouette d’une femme qui marchait vers l’accueil. J’avais dû rêver, et puis, dans le doute, je fis demi-tour afin de vérifier. L’hôtesse qui la renseigna me pointa du doigt avant de me faire des signes. J’accélérai le pas. La personne se retourna. À mon grand étonnement, il s’agissait bien d’Élyse Verban, la veuve de Charles. Incroyable ! Que faisait-elle ici, en Russie, à Moscou, dans mon hôtel ? C’était tellement déroutant de la voir, que j’ignorai quoi dire.

Élyse s’approcha en ouvrant les bras et en affichant un large sourire. Surprise, je me laissai entraîner par l’euphorie du moment, comme si nous étions de vieilles copines qui se retrouvaient à l’autre bout du monde sans savoir que l’autre y était aussi. Nous nous embrassâmes.

— Sofia, j’avais peur de vous louper. Je suis si contente…

— Comment ça ?

— Je suis allée à votre ancienne adresse, celle que vous aviez donnée à l’hôtel de Carnac. J’ai sonné chez vous. Le monsieur qui a ouvert m’a dit que vous n’habitiez plus là. Il m’a conseillé de questionner votre voisine et amie Svetlana. C’est elle qui m’a indiqué que je pourrais vous trouver au Stars Hôtel de Moscou. Et donc, me voilà.

— C’est dingue ! Vous êtes en voyage en Russie pour combien de temps ?

— Quelques jours. Mais, je…

— Vous logez ici ?

— Non, pas du tout. Je suis descendue au Metropol, juste à côté du Bolchoï. Si j’avais su avant, j’aurais pris une chambre ici.

— C’est vraiment étrange de vous voir là…

— Pour moi aussi, même si ce n’est pas un hasard. Il faut qu’on parle, Sofia. J’aimerais vous inviter à dîner. Vous êtes libre, ce soir ?

— Oui. J’allais rentrer chez moi après une longue journée de travail, cependant, j’accepte avec plaisir.

— Allons au Metropol, le restaurant est excellent, paraît-il. Je n’y ai pas encore mangé, j’ai atterri cet après-midi.

— D’accord. Ce sera une première pour moi également.

— Je m’occupe de tout. On va profiter du moment, savourer un bon repas et boire du vin. J’ai mille choses à vous dire, mais je dois avant tout m’excuser pour mon attitude à Carnac. Quand vous êtes venue en juillet, je vous ai mal reçue… Bon, on verra ça tout à l’heure. D’abord, appelons un taxi. Vous n’avez pas besoin de retourner chez vous avant ?

— Non, il faut juste que je passe au vestiaire.

— Parfait. En attendant, je vais demander à l’accueil qu’on me réserve une table pour deux au Metropol, s’il y a de la place. On se retrouve ici.

— Très bien. Je n’en ai pas pour longtemps.

Nous nous quittâmes, je n’arrivais pas à y croire. Élyse ne se comportait pas du tout comme à l’époque de notre entrevue en Bretagne. Elle était chaleureuse, prévenante, pleine de vie, ravie de me voir, au point qu’elle m’avait recherchée dès son premier jour en Russie. Je ne savais pas trop comment le prendre. Elle avait l’air très excitée à l’idée que nous dînions ensemble. Où cela nous conduirait-il ? Je n’aurais jamais imaginé la recroiser, encore moins à Moscou. J’étais curieuse de comprendre, même si ça me renvoyait vers un passé que j’avais enterré depuis peu.

Entre la venue de monsieur et madame Herbach, l’apéritif que j’avais dégusté au salon et ma rencontre avec Élyse, ma journée allait de surprise en surprise…

 

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