Ce qui se passe au congrès reste au congrès
Chapitre 26
Congrès
Jour 1
Leur deuxième bouteille de vin déjà bien entamée, les filles délibèrent sur le choix de leur chanson. Elles sont déjà inscrites sur la liste des participants depuis un petit moment, mais comme il ne reste que deux personnes avant elles, un choix rapide s’impose pour que l’organisateur puisse préparer la trame sonore. Déviant du sujet de discussion, Katia s’excite :
— Il m’a encore regardée !
Celle-ci a toujours les yeux rivés sur l’homme qui l’a abordée au bar à leur arrivée.
— Ne change pas de sujet, il faut mentionner au plus vite notre chanson au gars qui s’occupe du karaoké, s’impatiente Vicky, soucieuse de faire un choix judicieux.
— On prend ce que je vous ai proposé…
— T’es certaine ? doute Caroline. Ça fait « pitoune », me semble…
— Ouin, genre « agace », non ? évoque à son tour Vicky.
— Ben non ! Eh que vous êtes coincées ! leur reproche Katia en fixant toujours son prospect.
— Pourquoi on chanterait pas La isla bonita, de Madonna ? propose Vicky, les yeux enthousiasmés par sa suggestion.
— Non, on s’endort ici dedans. Il faut « rocker » la place un peu ! Je vais allez lui dire, conclut Katia, qui se dirige tout de go vers la console à l’avant pour enfin dévoiler leur choix au responsable.
Au retour, le menton bien haut, elle observe langoureusement l’homme convoité en balançant les hanches de gauche à droite telle une mannequin dans un défilé de Dior. En la voyant revenir vers elles, Caroline lui mentionne :
— T’es subtile comme un dix roues dans une cour d’école.
— Peut-être, mais je vais quand même laisser le poisson frayer tranquillement à moi, leur annonce Katia en reprenant son verre, les yeux espiègles.
— Frayer à toi ? répète Caroline, pas certaine de l’utilisation juste de son verbe.
— Comme les saumons, là, s’impatiente Katia, qui n’a pas envie de se faire reprendre sur la justesse de son français.
Les filles continuent à déguster leur verre au son de la chanson Tourne la page, de René et Nathalie Simard, malmenée avec succès par une femme et un homme. Ulcérée, Katia ne peut s’empêcher de répéter :
— Quand je vous dis que c’est plate et qu’il faut faire lever le party un peu…
« …un avion déchire le soiiiiir… »
La fille, qui semble se croire digne de recevoir le Félix de la révélation de l’année, fausse incontestablement sur toutes les notes aiguës de la fin.
Katia rugit :
— My God ! Enlevez-lui le micro quelqu’un ou distribuez des bouchons à tout le monde !
Trois nouveaux gars approchent du bar pour venir y chercher un verre.
— Salut, les filles !
— Salut ! répond Vicky, qui se recule d’instinct pour éviter de vivre à nouveau un rejet en raison de sa mauvaise haleine.
« … tourne la page ! Tourne la page ! »
— Vous venez d’où ?
Les filles se regardent à tour de rôle sans répondre, incertaines de vouloir divulguer la vérité. Habile dans ce genre de situation délicate, Katia prend en charge la conversation en leur déclarant sans ambages :
— Victoriaville !
— On est de Lévis, nous autres. Vous travaillez pour une firme privée ou à votre compte ?
— Euh…
Croyant que tout irait comme sur des roulettes après son premier mensonge, Katia dévisage ses amies, l’air de dire : « Merde, je ne sais pas quoi dire. »
« … c’est comme un cri de désespoir… »
— On fait des rapports d’impôts, répond Caroline, certaine de sauver ainsi les meubles.
— Ha ! ha ! ha ! Je présume, oui ! C’est très drôle…
— On travaille pour euh… Grant Thornton ! mentionne Katia, fière qu’un nom de compagnie dans ce domaine lui vienne subitement en tête.
— Ah ouin, pour Raymond Chabot ! Cool ! Aimez-vous ça ? Vous faites du particulier ? De la comptabilité de fiducie ?
— Euh…, hésite de nouveau Katia, dont le visage décomposé prie ses deux amies de voler à son secours.
Tout à coup, la « chanteuse pop » laisse échapper son micro par terre à la suite d’un « Tourne la page ! » qu’elle y a vociféré avec trop d’intensité. L’organisateur bondit sur le microphone pour s’assurer qu’il n’est pas brisé. Les filles profitent de cet incident pour observer la scène. Dans une confusion évidente, la chanson avorte de façon prématurée et le couple descend de l’estrade, l’air déçu d’avoir complètement bousillé leur finale.
Une nouvelle chanson commence illico. Un homme saute sur scène avec empressement et débute sa prestation d’Éric Lapointe.
« Tu m’avais dit, les mots les plus doux… »
Comme les trois comptables attendent toujours une réponse plus substantielle à leur question, Vicky leur balance, désinvolte :
— Les gars, on veut s’éclater et, surtout, ne pas parler boulot !
— C’est certain que, dans un congrès annuel de comptables…, débute un des gars sans terminer sa phrase pour sous-entendre ironiquement que ce n’est pas vraiment le lieu approprié pour ne pas entendre parler de travail.
Malgré tout, ils restent près d’elles.
« … pour toi j’aurais pu faiiiiiire n’importe quoooooi… »
Pour une fois, la prestation du participant est bonne, ce qui rehausse un peu le niveau des prouesses vocales de la soirée. Des couples vont même danser devant le chanteur amateur. Katia fait une mimique expressive à Vicky, pour lui signifier qu’elle a bien fait d’émettre son dernier commentaire, car cela les a vraisemblablement tirées d’embarras.
À la fin de la chanson, les filles confient leur bouteille de vin au serveur, en lui mentionnant qu’elles reviennent sous peu. C’est leur tour. Elles grimpent sur scène. La bande sonore de leur chanson étant prête, celle-ci débute presque immédiatement. L’ambiance change complètement.
« Hey sister, go sister, soul sister, flow sister.
Hey sister, go sister, soul sister, go sister. He met Marmelade down in old Moulin Rouge… »
Perdue dès les premières paroles, Vicky abandonne littéralement ses amies en fixant le moniteur sans chanter. Le tempo est trop vite pour qu’elle puisse suivre. De son côté, Caroline semble chanter les paroles comme on récite une dictée. Plus en contrôle de ses moyens, Katia réussit à bien s’accrocher, mais en chantant d’une voix terriblement fausse. Un petit groupe motivé par l’air rythmé vient tout de même danser devant le trio de chanteuses malhabiles.
Voulant paraître charmante aux yeux de son « saumon », Katia lève la tête vers lui au moment où la chanson dit en français : « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? » Cependant, ce geste de bravoure a pour effet de lui faire perdre complètement le fil des paroles. Elle revient donc au moniteur afin de se réajuster. Vicky, toujours perdue, se met un peu en retrait et baisse finalement son micro dans une résignation totale ; tout va trop vite pour elle.
« Getcha getcha ya ya da da (hey hey hey). Getcha getcha ya
ya here (here oh). Mocha chocolatta ya ya (ooh yeah)… »
Caroline, toujours en train de lire machinalement le moniteur, rend la chanson très bizarroïde. Le groupe de danseurs continue à se déhancher malgré la performance exécrable des trois filles, la musique de fond étant tout de même entraînante.
À la fin de son supplice, Vicky descend d’un bond de la scène, déconfite. Elle accélère le pas pour regagner au plus vite leur place au bar.
En arrivant, elle commente à ses amies :
— On a eu l’air vraiment connes ! En plus de puer, on chante mal. Non mais, décidément…
— Pourquoi t’as arrêté de chanter ? T’avais des backdrafts de senteur d’oignons dans ton micro ? lui reproche Katia, qui a vraiment senti qu’elle devait porter seule et à bout de bras la prestation musicale.
— J’ai chanté, moi, se vante Caro, très fière de sa performance.
— Non, tu as lu les paroles, Caro. C’est pas pareil, rectifie doucement Katia pour ne pas trop la brusquer.
— Mauvais choix de chanson, conclut Vicky pour se déculpabiliser.
— On va y retourner plus tard ! s’excite Caro, qui a tout de même apprécié l’expérience, malgré le commentaire désobligeant de Katia.
— Non, merci ; je suis assez humiliée pour ce soir.
— Excusez-moi, madame ? Le gars, au fond là-bas, vous offre ce verre, annonce un serveur en lui tendant ce qui semble être un cosmo.
— Merci ! fait Katia en tournant la tête vers ses amies pour leur
gesticuler facialement 11 une réaction d’excitation sans que le gars en question ne la voie.
— Eh bien ! rigole Caroline, contente pour elle.
— Fish on ! Je vous l’avais dit ! se réjouit la convoitée en levant son verre dans la direction de l’homme en guise de remerciement.
— Il vient de te « frayer » un verre, on dirait ! plaisante Vicky, toujours prête à inventer un jeu de mots facile.
***
Près d’une demi-heure plus tard, on assiste à une scène de déjà-vu intégrale. Les filles, toujours accoudées au bar, argumentent de nouveau à propos d’une question cruciale.
— Pas cette chanson-là ! s’oppose encore Vicky en dévisageant Caroline, l’air sévère.
— Pourquoi ? C’est bon Vivre dans la nuit, non ? se désole celle-ci, en désaccord avec sa compagne.
— Non, c’est plutôt nul, a le regret de lui annoncer Vicky.
Katia, toujours peu intéressée par leur discorde, fixe son prospect au loin.
— Pensez-vous que c’est moi qui dois aller le voir ? Il ne bouge pas d’un poil sur sa chaise…
— Il ne bouge pas d’une écaille, tu veux dire ? s’amuse encore Vicky, vive d’esprit.
— Je sais pas, hein ? Il t’a payé un verre, donc tu dois aller le voir, non ? présume Caroline en s’imaginant la suite logique des événements.
— Non, tu restes ici. Eille ! Trop facile ! Le gars appelle le serveur, paye un verre à la fille, et celle-ci court vers lui pendant que monsieur continue de se prélasser sur sa chaise ? No way, il va lever ses petites fesses de comptable agréé et venir te voir, ordonne Vicky, un peu éméchée, qui gesticule avec énergie en braquant son cellulaire en direction de l’homme en question.
— Merci, Vic, de souligner non subtilement qu’on parle de lui, apprécie avec ironie Katia, en tournant la tête vers le bar dans un embarras manifeste.
Sans que les deux filles s’en rendent compte, car plongées dans une discussion animée, Caroline les quitte pour se diriger vers la table de l’animateur de karaoké.
— Oui, mais il se trouve qu’on parle de lui, justement ! répond Vicky, aussi rationnelle que soûle.
— T’es ben nouille ! Il se trouve à vingt mètres de nous, il le sait pas, lui.
— Arrête de penser que je suis paquetée, c’est pas le cas pantoute, divague Vicky en sachant très bien que c’est on ne peut plus le cas.
Elle repose les yeux sur son cellulaire. La musique bat toujours son plein dans la salle de réception.
« I can’t get no, oh no, no, no.
Ah hey, hey, hey, that’s what I say… »
— Un autre criard qui ne comprend rien au concept du micro, se plaint Vicky en se retournant vers la scène, où deux gars semblent s’amuser comme des gamins.
— Toi non plus, hein ? Tu chantais à côté !
— Très drôle…
Caroline revient vers ses amies, un sourire amusé imprimé sur le visage. Elle prend son verre tout en restant muette, dans l’attente de se faire questionner.
— T’étais où ?
— Partie régler le choix de notre deuxième chanson, répond-elle fièrement à ses copines.
— Hein ?
Pour terminer en force, les deux gars donnent le coup de grâce en étirant la dernière note, criant toujours à outrance dans le micro.
« I can’t get nooooo ! »
— Ça y est ! Le tympan vient officiellement de m’exploser ! mugit Vicky, maintenant la main bien à plat sur une oreille.
— QUOI ? crie Katia en feignant d’être désormais sourde.
Après la dernière fausse note, qui concorde avec la fin de la chanson, l’animateur appelle Claudie, la suivante sur la liste, sans faire de pause entre les prestations.
— C’est quoi la chanson que tu lui as dit ? s’enquiert Vicky, toujours inquiète.
— Vous allez voir, les fait languir Caro, trop fière de son coup.
Pour une seconde fois, l’animateur convoque Claudie à l’avant.
— Moi, j’y vais pas si je connais pas la toune, ronchonne Vicky.
— Arrête donc ! Une surprise, ça va être drôle, apprécie Katia, la plus aventureuse des trois.
— Heu… c’est que, tantôt, elle nous proposait Vivre dans la nuit, je te rappelle.
— Ark ! C’est vrai…
Comme Claudie manque à l’appel, l’animateur poursuit selon l’ordre des noms qui figurent sur la liste : Caroline.
— C’est déjà nous ! Allez ! s’enthousiasme-t-elle, se précipitant vers l’avant en tapant des mains comme si elle venait de remporter un oscar.
— Je veux savoir la chanson avant, clame Vicky, rebutée à l’idée d’aller sur scène sans avoir cette information ; elle résiste donc encore un peu avant de bouger.
L’animateur les presse en leur faisant un signe impatient de la main ; l’absence de Claudie ayant passablement coupé l’ambiance musicale qui régnait jusque-là. Katia force son amie à se rendre à l’avant en lui donnant des poussées dans le dos. Caro étant déjà en poste, il lance la trame de fond musicale avant même que les deux autres participantes ne soient montées sur scène. Désarçonnée de devoir débuter seule, elle guette avec inquiétude l’arrivée de ses amies, ratant ainsi les premières paroles. Le temps que les filles empoignent leur micro et se mettent en place, la chanson est déjà rendue à ce couplet :
« Quand tu t’émoustilles, devant ses beaux yeux… »
Heureusement, elles reprennent le fil sans tarder, à l’exception de Vicky, déroutée une fois de plus de ne pas arriver à suivre le souffleur. Elle décide de reculer de quelques pas, tout comme la première fois, constatant de nouveau et avec regret son peu de talent pour la chanson et son manque de rythme.
« Qui es-tu ? Ouuuuh ! Qui es-tu ? »
Katia, étincelante, se déhanche avec allégresse car elle connaît très bien ladite chanson. En simultané, elle lorgne non subtilement son « poisson » qui se délecte de la scène, toujours assis sur sa chaise. Elle lui adresse une gestuelle suggestive chaque fois que la chanson dit : « Provocante, tu l’sais tu fais exprès ». Il semble apprécier l’allusion en levant son verre dans sa direction à quelques reprises. Les deux autres filles, trop concentrées sur leur tâche, ne voient rien du manège de séduction que Katia exécute habilement, et ce, malgré la pression de la performance vocale publique.
Au moment de quitter la scène, les filles ont, une fois de plus, droit à quelques applaudissements manquant cruellement de conviction.
— Je vous annonce que je prends ma retraite, déclare solennellement Vicky. Je n’ai pas le sens du rythme pantoute.
— On était super bonnes !
En reprenant la bouteille de vin presque terminée qu’elle avait confiée au serveur, Katia sent une silhouette s’approcher d’elle.
— Salut !
— Salut !
Pas trop tôt ! Celui qui lui avait offert un verre s’est enfin décidé à venir lui parler. Les filles glissent latéralement vers la gauche du comptoir pour leur laisser une certaine intimité. L’air en pâmoison, l’homme la contemple, sans rien dire, avant de prononcer simplement :
— Dieu que t’es belle !
— Ben là ! rougit Katia, émoustillée par la franchise de son séducteur et par l’intensité dans le ton de sa voix.
Nouveau silence. Il a bien paralysé l’enseignante d’anglais, habituellement très volubile et entreprenante.
— Tu chantes bien, c’était correct, mais t’es d’abord et avant tout vraiment charmante. Donc, je te l’avoue, je ne viens pas ici pour discuter de tes talents vocaux ! plaisante le gars pour tenter de la détendre et, du coup, voir si elle a un peu d’humour.
— Hein ? Pourtant, je me trouvais pas mal bonne, rétorque Katia, étonnée, comme s’il venait réellement de la désarçonner.
— Tu danses bien aussi, souligne l’homme avec gentillesse, les paupières bien relevées pour appuyer son commentaire.
Gênée, Katia glousse en sachant très bien avoir intentionnellement voulu l’aguicher en se tortillant sur Provocante. Il lui tend la main.
— Jean.
— Katia.
Oubliant complètement le contexte de leur intrusion, et ce, dans un lieu singulier, Katia engage une conversation sur un ton tout à fait naturel :
— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
— Comptable, comme toi je suppose ?
— Ha ! ha ! ha ! Ben oui ! Le congrès, hein…, bafouille Katia en sachant très bien que son attitude est tout sauf crédible.
Elle tourne la tête vers ses amies, qui l’observent au loin. Son expression faciale leur confirme qu’elle trouve le gars craquant.
— Quel bureau ?
Brillante, Katia réutilise les informations données précédemment afin de maintenir une certaine cohérence.
— Raymond Chabot, dans la région de Victoriaville.
— Yeah ! Moi aussi ! Raymond Chabot Grant Thornton, mais à Québec. Quelle coïncidence !
— Ben oui, toi.
« Shit », se dit Katia en redoutant que celui-ci veuille parler de la compagnie en tant que telle. Comme si les filles pouvaient comprendre son désarroi soudain, elle pivote une fois de plus vers elles et leur fait cette fois un visage décomposé pour leur signifier son embarras. Sans trop s’en rendre compte, Jean la sauve héroïquement tel un chevalier sur son cheval blanc en proposant :
— Mais on ne parle pas de travail, OK, Katia ? Je suis certain que t’es vraiment plus intéressante que la tenue des comptes des clients de notre entreprise de toute façon…
— Bien d’accord, Jean ! approuve Katia, extrêmement contente et soulagée par la proposition de son nouveau compagnon.
— Tu loges au Hilton ?
— Oui. Toi, étant donné que tu viens de Québec….
— Non, non. Moi aussi je suis au Hilton. Comme j’habite à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, j’avais pas le goût de me taper l’aller-retour tout le week-end. Bien content de te rencontrer…
11 Facialement ? Oui, on le garde pour Le Petit Dubois illustré.
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