Ce qui se passe au congrès reste au congrès
Chapitre 95
Retour Québec-Gatineau
16h36
Suspendue à ses lèvres, Katia beugle dans la voiture :
— Ben là ! Il se prend-tu pour Christian Grey, lui, avec ses jeux de domination ? Quessé ça !
— Hi ! hi ! hi ! Peut-être bien ? J’ai pas lu les livres. En tout cas, je vous le jure, je n’y entrais pas en me disant je vais aller le baiser. Pantoute ! Mais c’est ce qui s’est passé finalement. Il m’avait comme hypnotisée, avoue Vicky, elle-même déroutée de la tournure des événements.
— Marc Messmer ! rigole Katia.
— Parle pas d’« hypnotisage », Kat va se mettre à danser partout ! plaisante Caroline, penchée sur le volant à se dilater la rate.
— Bon…, réagit celle-ci, dont la blague la laisse de glace. Donc, continue, grosse baise sauvage dans le gymnase ?
— Oui. Je vous passe les détails, mais il m’a fait l’amour férocement dans la petite salle de matériel d’éducation physique au fond à droite, accotée sur un rack de ballons…
Caroline, d’humeur à faire des blagues comme jamais, commente :
— Mais le ballon tombé au sol au début, vous l’avez ramassé ou pas ?
— Regarde mon autre avec ses détails insignifiants ! Parle-nous de ton orgasme puissant entre deux raquettes de badminton à la place, la prie Katia, assoiffée de croquant.
— Même chose : quand j’ai joui, je pensais pleurer tellement c’était intense.
Katia, complètement gaga, la dévisage en miaulant :
— Aaaah ouuuuin…
Caroline, plus rationnelle, revient dans le vif du sujet :
— Comment s’est terminée votre histoire tout court ?
— Bref, on s’est revus incognito deux fois avant la fin de l’année scolaire…
— Incognito ? Tu veux dire dans l’école ?
— Oui, comme une conne de dépendante, c’est moi qui allais toujours le retrouver. Les deux fois, c’était le soir quand il n’y avait plus personne dans l’école sauf le concierge.
Katia, l’imagination trop fertile, invente une histoire :
— Et là, une fois, le concierge vous a surpris et il vous a rejoints pour une partouze à trois entre les ballons et le cheval d’arçons ? Et il te tapait vigoureusement les fesses avec une raquette après t’avoir attachée avec une corde à danser…
— Ark ! C’est ton fantasme ! Pas le mien ! précise Vicky, dégoûtée par la scène. Non, il nous a jamais surpris, heureusement.
Déçue, Katia secoue la tête. Caroline tire la langue en direction de Vicky pour lui signifier qu’elle partage son écœurement.
— Vous êtes-vous revus durant le congé estival ?
— C’est bizarre… La dernière journée des classes, j’ai trouvé son numéro de portable dans ma boîte de courrier interne, avec rien d’autre d’écrit sur le papier. Quelque part au mois de juillet, je l’ai texté en disant juste : « Allo ! » J’ai hésité avant de l’expédier, car je me demandais : « C’est quoi, on va aller souper ou un truc du genre ? » et on dirait que ça me tentait pas nécessairement. Il m’a retexté : « Où ? Quand ? Comment ? » J’ai répondu par des points d’interrogation, en voulant dire que je comprenais pas trop ce qu’il voulait dire. Je voulais pas qu’il vienne chez moi. Il a finalement pris les choses en main et il m’a récrit : « Parc de la Gatineau, 20 h ». Je m’y suis rendue et on a baisé, en pleine nature. C’était aussi bon que toutes les autres fois…
— OK, vous vous donniez des rendez-vous de sexe ?
— Oui, c’est arrivé trois fois durant l’été. Sinon, aucun autre contact.
— Ordinaire, je trouve, commente Caroline. Tu voulais pas le voir dans un autre contexte ? Passer plus de temps avec lui ?
— Pas vraiment. Comme si j’avais peur de perdre l’ardeur de notre relation torride. Ça m’amusait de pas savoir où et quand se passerait le rendez-vous suivant.
— Vraiment pas mon genre de relation, ajoute Caroline, qui trouve le truc très impersonnel, voire futile.
— Moi, j’aime le concept, déclare sans surprise Katia, absorbée par l’aspect excitant de la relation atypique.
— On s’est vus au même parc deux fois, et ensuite dans les toilettes d’une station-service. Je revenais de faire l’épicerie et il m’a textée de m’y rendre.
— T’as jamais eu envie de dormir avec lui ? Je sais pas… se coller, se réveiller ensemble le matin, se flatter le dos, tente encore de mettre en perspective Caroline, incapable de comprendre ce type de relation.
— Non. En plus, j’ai fréquenté quelques gars cet été avec qui je soupais ou faisais des activités, et mon sentiment de trouver tous les gars ennuyeux revenait toujours au grand galop. Avec lui, je gardais tout l’aspect épicé, imprévisible, mais à l’extrême, j’en conviens.
— À un moment donné, tu vas devoir trouver un équilibre si tu veux être en couple et avoir des enfants, note Caro, moralisatrice.
— Je sais… mais on a quand même développé une belle complicité durant cette période-là.
— Il y a d’autres façons de vivre que le traditionnel couple-maison-enfant-chien-tracteur-à-gazon, Caro, souligne Katia.
Les filles se taisent un instant. Chacune essaie d’analyser les balises peu conventionnelles d’une relation de ce genre. Acceptable ? Immorale ? Excitante ? La route qui défile les rapproche de leur ville d’origine. Chacune a bien hâte de retrouver le confort de son petit chez-soi. Elles poursuivent la discussion.
— Et quand l’année scolaire a recommencé en août ?
— Le manège de l’été a perduré, mais plus fréquemment. On s’attendait souvent le soir ; il laissait des mots dans mon casier ou sur mon pupitre.
— Donc tu le savais depuis le début qu’il serait au congrès ?
— Ah ! celle-là est bonne en maudit ! se souvient Vicky.
— Tu le savais pas ? comprend Katia.
— Non… et ça faisait quand même deux semaines qu’on s’était pas « vus ». Je l’ai aperçu en même temps que vous autres. J’en revenais tout simplement pas…
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