Ce qui se passe au congrès reste au congrès
Chapitre 36
Congrès
Jour 2
Les filles prennent place à une table du restaurant de l’hôtel pour profiter du buffet ; contrairement aux déjeuners et aux soupers, le dîner ne se déroule pas dans la salle du congrès.
— Yeah ! J’ai plein de notes, se vante Caroline en tentant de mettre un peu d’ordre dans son fouillis de feuilles.
— Ta motivation m’exaspère. Ce doit être parce que ça me renvoie en pleine face ma propre procrastination, réfléchit Katia en jouant la sotte.
— Dans mon cas, je vous annonce que durant la deuxième conférence, j’ai dormi ! Une petite sieste tranquillos. Surtout durant la période d’analyse et de réflexions sur les échecs de la réforme scolaire d’il y a quelques années, déclare Vicky, satisfaite de sa piètre participation.
— Anyway, on le savait que ce serait plate, soupire Katia, qui a justement envie d’aller piquer une sieste d’après-midi.
— Franchement ! Vous étiez les deux moins intéressées de tout le congrès, vous deux, les confronte Caroline.
Assises devant elle, les deux filles interrompent tout à coup la conversation pour afficher un sourire narquois.
— Quoi ? interroge Caro qui ne comprend pas leur amusement soudain.
— Parlant d’« intéressé », le jeune serveur sexy te mate du coin de l’œil depuis tout à l’heure, lui indique Vicky, les sourcils relevés.
— Meuh ? réagit Caroline, qui ne peut s’empêcher de se retourner.
Alexis, qui regarde toujours dans leur direction, lui envoie bien haut la main d’un mouvement rempli de conviction. Caroline lui renvoie la pareille. Katia, qui répond aussi poliment à la salutation, commente, avec un sourire feint :
— Ben oui, regarde-le donc, lui, avec toute sa motivation…
— Ah, t’es conne, lâche Caroline, craignant que celui-ci se rende compte qu’elles s’amusent à ses dépens.
— C’est tes cheveux, je te le dis. Depuis que tu as cette tête, les jeunes adolescents se jettent à tes genoux, conclut Vicky, qui envie presque son amie.
— Excuse-moi de te voler la vedette, mais c’est plutôt moi « la fille devant qui les hommes se mettent à genoux », rectifie Katia, en faisant référence à sa conquête de la veille.
— Ah oui, l’obsédé du vagin !
— Trop drôle !
Pour rajouter à l’hypothèse farfelue des filles à propos du pouvoir-capillaire-attractif incontestable de Caroline, Ramon, qui surgit de nulle part avec un chariot rempli de vaisselle propre, lui envoie à son tour la main avec un engouement tout aussi vif. Il semble prêter main-forte aux serveuses, débordées par l’effervescence du repas du midi. Caro lui balaie un petit signe des doigts, pas plus haut que la hauteur de ses épaules. Sans crier gare, Ramon se détourne de sa tâche, fonçant vers elle comme si elle l’avait clairement prié de venir éteindre un feu ardent sous la table.
— Carrrolina ! s’exclame le jeune Portoricain en arrivant près d’elle.
— Allo…
Les yeux dans la graisse de bines, il la dévisage sans rien dire. Katia déclare, l’air complètement dépassée :
— Ben voyons ! D’où il sort, lui ? T’as-tu envoûté tous les employés de l’hôtel, coudonc ?
Caroline lui adresse un large sourire, qui semble clairement vouloir dire : « Je te déteste », pendant que Vicky se présente d’un air embarrassé :
— Moi, c’est Vicky. On s’est déjà croisés, je crois.
— Aaah. Si, dans lé corridor, ayer…
Elle enchaîne rapidement :
— D’où viens-tu ?
— Ramon, dé Porto Rico, répond celui-ci, tout sourire, comme s’il auditionnait pour l’émission de téléréalité de l’heure.
— Bien, bien…
— Yé l’aime beaucoup, Carolina, se confie à cœur ouvert Ramon, en fixant les amies de Caroline, comme si la principale intéressée n’y était pas, mi-blagueur, mi-sérieux.
— OK ! Il t’aime pas mal, là, ne peut s’empêcher de rigoler Katia, sans que Ramon ne bronche d’un pas.
— Si… Au révoir, yé vais trrravailler, s’excuse l’employé, qui recule en se prosternant presque devant Caroline.
Les filles attendent quelques secondes qu’il se soit éloigné avant d’exploser en simultané.
— My God ! OK ! s’étonne Katia, qui croit avoir tout compris.
— Ayoye, « yé l’aime » ?
— Je sais. Il voulait me marier hier, quand je l’ai rencontré près du lobby, explique Caro en riant, tout de même l’ego bien flatté. Je pense en fait qu’il est vraiment pince-sans-rire.
— Non mais, il a un petit quelque chose, déclare Katia, qui observe avec envie le popotin du jeune Latino maintenant de dos.
— Bon, entendez-vous qui parle ? T’as vraiment une fixation, on dirait, si on pense à ton danseur au Mexique, exagère Caro, les baguettes en l’air.
— Tut ! tut ! tut ! Ce qui s’est passé au Mexique reste là, je te signale. Ça n’existe pas, lui rappelle Katia qui, en vérité, se moque carrément que son amie évoque cette épopée.
Vicky, qui s’apprête à faire un commentaire amusant sur la discussion, est interrompue par Alexis, qui arrive avec un seau à glace et une bouteille de vin blanc. Il installe le tout sur la table des filles en lorgnant langoureusement Caroline.
— Heu… non, désolée. On n’a pas commandé ça, lui précise celle-ci, certaine qu’il se trompe de table.
— Ne vous en faites pas, avoue-t-il en lui décochant un clin d’œil.
— C’est que… on a des conférences cet après-midi et…, tente de s’opposer Caroline avant que Katia la coupe sans ménagement.
— C’est parfait ! Parfait ! Remercie la « maison » de notre part !
— Oh que oui ! Parfait ! répète à son tour Vicky, également ravie du présent.
— Cool ! Les congrès, c’est comme des vacances, genre. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-moi signe, lance Alexis en fixant toujours Caroline avec ses beaux grands yeux verts.
Il s’éloigne pour regagner sa place derrière le bar. Sans plus attendre, Katia sert à boire à ses amies, un sourire satisfait sur le visage.
— Parle-moi d’une belle initiative, « genre » ! La jeunesse québécoise est moins égoïste qu’on le pensait.
En terminant le service, elle fait presque tomber la coupe de Vicky. Celle-ci la rattrape de justesse.
— Attention !
— Excuse-moi ! D’habitude, c’est toi qui brises des choses en vacances, lui réplique Katia du tac au tac, en faisant encore référence au voyage maudit du Mexique.
— Bon…
— Je sais pas pourquoi, j’ai le mauvais pressentiment que tu vas encore bousiller quelque chose durant ce congrès et que ça va te coûter cher… Ha ! ha !
— Les filles ? Sérieusement. On peut pas se soûler, insiste Caroline pour tenter de ramener ses amies à l’ordre.
Celles-ci semblent toutefois être dans un état d’esprit très festif.
— On se soûle pas ; on déguste juste un petit verre de vin de midi, dédramatise Vicky en prenant une généreuse gorgée.
À quelques tables de là, des gars les observent à leur insu depuis déjà un bon moment. En se rendant au buffet, elles passent devant leur table sans trop les reconnaître. Elles sursautent lorsque l’un d’eux les interpelle à voix haute :
— Hé ! Les filles de Raymond Chabot de Victo !
Nerveuse, Caro passe droit sans même se retourner. Vicky fige sur place, la bouche un peu ouverte. Katia, alerte face aux mensonges de la veille, leur sourit en répondant :
— Ben oui ! Allo !
— Naturellement, ils logent ici eux autres, chuchote Vicky à Katia en la rejoignant près du buffet.
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