Ce qui se passe au congrès reste au congrès
Chapitre 60
Congrès
Jour 3
Ayant été mises au courant dès le départ qu’aurait lieu une soirée déguisée le samedi soir, les filles avaient pris soin d’apporter un costume. Katia avait opté pour une espèce de superhéros féminine, du genre Captain America, le tout étant composé d’un ensemble une pièce moulant, avec un bustier carré plongeant. Elle le met chaque année depuis environ cinq ans, obligeant ainsi ses amis à changer de club ou de bar pour célébrer l’Halloween, car elle craint que les gens remarquent qu’elle porte toujours le même déguisement. Caroline avait apporté un costume d’Amérindienne, composé d’une robe de cuir souple parsemée de plumes, ainsi qu’un serre-tête, orné de plumes également. Vicky avait dû faire trois appels téléphoniques de groupe avant de parvenir à fixer son choix. Elle hésitait entre un costume de danseuse du ventre, un costume de chatte et un costume de chanteuse de cabaret des années 1930. Elle avait finalement conclu que le costume de danseuse était trop sexy pour l’occasion et que celui de chatte rappelait beaucoup trop Passe-Carreau dans un épisode de Passe-Partout, où elle se léchait sensuellement la patte. Elle avait donc choisi celui inspiré des années 1930. Une splendide robe à franges rouges et noires rappelant les vieux cabarets anglais, le tout assorti d’un impressionnant boa de plumes et d’un fume-cigarette.
Tout en se maquillant à la salle de bain, Katia tente de prévoir le déroulement chronologique de leur soirée :
— On va souper à notre congrès, ensuite on va faire un tour au congrès de la SAQ pour boire sur le bras de la société d’État, et on termine chez les comptables, comme d’habitude.
— Méchant beau plan de match ! s’égaie Vicky en ajustant sa magnifique robe.
— Et on habite toujours à Victoriaville, conclut Caroline, comme si cela s’avérait réellement important dans la planification de la soirée.
— Eh oui, toujours des Victoriennes ! clame avec entrain Katia.
— Des Victorieuses plutôt, la corrige stupidement Vicky.
Caroline secoue la tête pour signifier une fois de plus qu’elle trouve l’ensemble de la situation complètement absurde.
— Regardez mon accessoire, fait Vicky en sortant d’un petit sac son fume-cigarette extensible en plastique.
— Trop cool ! La grande classe, apprécie Katia en examinant l’objet.
Vicky, qui remarque les loups sur la table de travail, décide d’essayer le sien. Il est justement dans les mêmes teintes foncées que son costume.
— Bonne idée ! approuve Katia en s’approchant de la table.
— On devrait toutes les remettre, on passerait vraiment inaperçues partout.
Dans le cas de Katia, le sien peut également s’avérer adéquat pour une superhéroïne.
— Moi, on s’entend que ça « matche » pas pantoute mon affaire ; le masque détonne, et que dire de mes cheveux à moitié verts. Pfft, se désole Caroline, qui tient entre ses doigts son loup aux grands cils roses.
— On s’en fout ! C’est l’Halloween, on peut porter ce qu’on veut.
— Ouin, songe-t-elle. Je vais le mettre juste après le souper pour les autres partys.
— Toi, dorénavant, on va t’appeler : Pocahontas ou Madame Yum Yum !
Sur le chemin pour se rendre au souper de leur congrès, elles décident, comme chaque soir, de bifurquer vers le bar de l’hôtel le temps d’un verre. Elles croisent Ramon dans l’entrée. Pour être gentilles, elles s’approchent pour le saluer et lui montrer leurs beaux costumes. À la dernière minute, elles enfilent leur masque pour tenter de le mystifier. La mise en scène fonctionne à merveille, car lorsque le jeune Portoricain les aperçoit, il envoie la main, la tête basse, pour souhaiter tout simplement bonne soirée aux trois inconnues.
— Ramon ! l’interpelle Caroline en gardant toujours son masque.
— Carrrrolina ? dit Ramon avant de rigoler bien fort. Jajaja !
Les filles soulèvent leur loup.
— Pas rrréconnue…, s’excuse presque Ramon en la scrutant longtemps de haut en bas.
Il ne semble pas trop comprendre son accoutrement en « cuirette ». Probablement qu’il nécessiterait d’être éduqué au sujet des Premières Nations du Canada… Il détourne la conversation sans la questionner à ce sujet :
— Toi marrrrrier comme ça ?
— Bon, le mariage encore ! rigole Katia en levant ses bras de superhéroïne en l’air.
— Moi dirrre secrrret maintenant : bésoin dé mé marrrier pour lé visa…, badine-t-il après s’être approché de façon solennelle, comme pour donner de l’importance à sa confession inattendue.
— Aaaaaahhh ! glousse Vicky comme si ce détail à lui seul expliquait l’ensemble de sa démarche.
— Mais amourrreux dé toi aussi, rajoute-t-il pour être comique, en mettant la main sur son cœur tout en fixant sa belle Amérindienne avec une ferveur simulée à la perfection.
— Mais aujourd’hui, c’est l’Halloween, pas la Saint-Valentin, plaisante Caro, gênée de recevoir encore un déferlement d’amour portoricain de sa part.
— Bon ! envoie Katia, comme si elle jugeait que tout avait été dit concernant leur situation conjugale fictive.
— Bonne soirée, Ramon, enchaîne Caroline.
— Si ! Va, va, marrrier demain, pas prrroblème, mentionne-t-il comme si l’aspect temporel dans la planification de leur mariage ne constituait qu’un détail insignifiant.
Les filles lui envoient la main en s’éloignant. Katia déclare en toute spontanéité :
— Je l’aime, moi, lui ! Il me met de bonne humeur.
— On l’aimerait comme concierge à notre école, ajoute Vicky.
— Tu veux dire, concierge dans nos bureaux de Raymond Chabot à Victoriaville, rectifie Katia en lui faisant un clin d’œil non subtil.
— Ou à notre succursale de la SAQ ? suggère Caroline, que Ramon semble aussi avoir mise de bien bonne humeur.
— Vous êtes nouilles, statue Vicky en entrant dans l’espace bistro.
Curieusement, Alexis ne semble pas y travailler aujourd’hui. Caroline trahit son appréhension de le voir en fouillant trop longtemps des yeux les alentours. Bien évidemment, ses amies remarquent son inquiétude, mais ne lui en soufflent pas mot. Comme les filles ont toujours leur masque relevé, la serveuse qui leur a servi les Bloody Cæsars le midi précédent les reconnaît.
— Bonjour, les filles ! Qu’est-ce que je vous sers ?
Les filles optent pour une simple bière pression. Les yeux toujours à l’affût, Caroline aperçoit les trois gars qu’elles « côtoient » depuis le début du congrès des comptables. Comme de raison, ils viennent vers elles. Ils sont tous costumés de façon très originale en sapin sent-bon que l’on accroche au rétroviseur des voitures. Un bleu, un rouge et un vert. Leur costume, qui les couvre des épaules jusqu’aux genoux, semble avoir été taillé dans un tissu spongieux assez rigide pour garder une belle forme sans nécessiter de support. On peut lire sur le devant : car air freshener. Leur assortiment coloré est très original.
— Trop drôles, vos costumes ! apprécie Katia en les voyant se planter
24 près d’elles.
— Ouin, c’est notre classique. On se trouve beaux en sapin. Vous ne nous aviez pas vus au congrès de l’année dernière, à Saint-Sauveur ?
— Heu… non. On n’y était malheureusement pas allées, improvise Katia, toujours l’experte en mensonge rapide.
— On va prendre une bière avec vous et on ira tous ensemble au souper, décide le sapin vert en levant la main pour attirer l’attention de la serveuse.
— Ouin, y a pas de fruits de mer au menu ce soir ! rigole le sapin bleu en poussant légèrement Caroline du coude.
— Hum… En fait, on soupe chez des amis. Mais on revient pour la soirée, explique Katia, mal à l’aise.
— Ouin, mais on ne veut pas que les gens du congrès le sachent, vous comprenez ? rajoute Vicky, pour s’assurer ainsi de leur discrétion.
— OK… Bande de délinquantes ! Pas de trouble ! Vous avez des amies à Québec ? C’est pour ça qu’on vous voit jamais, conclut le sapin vert en leur faisant un clin d’œil complice.
— Voilà !
***
En se rendant au souper de leur propre congrès, les filles reviennent sur cette situation qui a créé un certain malaise.
— Ils posent beaucoup trop de questions, les sapins. Il faudrait discrètement les éliminer, propose Katia, qui semble chercher des yeux un lieu pour commettre le crime.
— « On vous voit jamais… » Je comprends donc, pauvre toi. On n’est pas dans votre congrès. J’ai jamais fait un foutu rapport d’impôts de ma sainte vie ! explique Vicky, comme si elle avouait directement toute la vérité aux trois gars.
Caroline secoue la tête devant tant d’absurdités.
Au congrès sur l’éducation, le souper s’avère délicieux ; buffet, encore et toujours, sans thématique particulière cette fois. Ce soir, l’ambiance de la salle a bien évidemment des accents d’Halloween. Toiles d’araignées, ballons orangés et squelettes de carton parsèment les murs de la grande pièce. Environ les trois quarts des congressistes sont costumés, le reste ayant apparemment refusé de se prêter au jeu. Les filles s’installent à la première table, près de la porte. C’est Katia qui a effectué ce choix judicieux. Caro, légèrement excédée, la questionne :
— Coudonc, veux-tu t’asseoir dans le corridor tant qu’à y être ?
— Non, elle veut être prête à sortir en courant quand le 6e qui suce ou le prof d’éduc puant vont venir la « cruiser », corrige Vicky tout en levant le nez pour balayer la salle du regard.
— Je vais au bar nous chercher une bière, décide Katia en se levant.
Les filles continuent d’observer tout autour d’elles, s’amusant des costumes de tout un chacun.
— Tu vois, le gars en Captain America, là-bas ? Il irait bien avec Katia, fait remarquer Caro en lui montrant un homme au loin.
— Ah non ! Ah non ! Trop drôle ! Regarde ! s’excite Vicky en désignant une table du menton.
À ladite table siège le « couple » formé de l’enseignante d’éthique et de celui de sciences. Leurs costumes s’avèrent tout ce qu’il y a de plus approprié dans le contexte.
— Elle, en bonne sœur !
— Et lui, en Albert Einstein. C’est comme une farce. Si tu m’avais dit il y a deux minutes : « En quoi tu penses qu’ils vont être déguisés ? », je t’aurais répondu exactement ça, juste pour niaiser, déclare Vicky, déçue de la prévisibilité quant à leur choix de déguisement.
— Ils se sont inspirés des matières qu’ils enseignent, je trouve ça bien pensé.
— Ils sont toujours ensemble en tout cas…
Katia, qui revient à table, commente son escapade au bar :
— J’ai croisé Marc là-bas. Son ami est déguisé en Obélix. Non mais, simonaque, donne-toi une chance d’avoir l’air plus svelte, le grand. Il ressemble à un lutteur sumo en bermuda rayé !
— Ici, on a un couple parfait, la met au parfum Caro, en lui indiquant du menton le duo d’enseignants.
Katia prend un petit moment pour repérer de qui son amie parle avant de rigoler discrètement :
— Ouin, plus prévisible que ça, tu sais à quelle heure tu vas mourir !
— L’autre fatigant est déguisé en quoi ? Espion pour la CIA ? demande Vicky, curieuse.
— Marc ? En policier. Justement, il m’a demandé comment allaient tes ballonnements et tes flatulences…
— QUOI ? s’offusque Vicky. Si vous trouvez une vie perdue quelque part, glissez-la-lui dans son sac de bonbons d’Halloween. Il en a grandement besoin.
Un serveur passe avec des carafes de vin sur un chariot à roulettes et demande aux convives à la table :
— Rouge ou blanc ?
— Non, merci, on a déjà une bière, refuse Caroline, raisonnable.
— Blanc ! rectifie plutôt Katia.
— Oui, blanc pour nous !
— Je vous avertis ; ce soir, il est possible que je fasse des abus, déclare Katia.
— Ce soir ? Parce que t’as pas fait d’abus encore depuis le début du congrès ? s’informe Caroline, pourtant convaincue du contraire.
— Pas tant ! On s’est couchées un peu « cocktails », mais plutôt tard qu’autre chose.
— C’est vrai, t’étais super à jeun le soir où t’as fait une danse russe au party du Carnaval de Rio. Yé ! yé ! yé ! l’imite Vicky en croisant les bras comme un danseur traditionnel slave.
— À jeun certain !
***
Caroline, qui a une fois de plus trop mangé, recule sa chaise en déclarant solennellement :
— Ce soir, je vais me coucher tôt.
— Non, come on, Pocahontas. On va te donner du Red Bull !
— Moi pas boire Red Bull dans ma tribu, divague celle-ci, en utilisant un langage à mi-chemin entre celui de Ramon et celui d’un potentiel membre d’un groupe autochtone pas encore parfaitement francisé.
— On bouge !
— On peut retourner au bar de l’hôtel en attendant de voir ce qu’on fait pour la suite ? propose Caro.
— Regardez qui veut retourner à ce bar-là ? la taquine Vicky.
— Pas rapport, s’objecte celle-ci pour tout commentaire.
Les filles se lèvent discrètement et s’éclipsent, sans se retourner, par l’entrée principale, à deux pas de leur table. Personne ne prête attention à leur départ sauf Marc, le policier, qui s’allonge le cou au loin. Assis à sa gauche, Obélix-sumo le questionne :
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Rien, rien.
***
Rendue face au fameux tableau mentionnant les organismes et les compagnies qui ont des congrès à l’hôtel Hilton et au Centre des congrès, Katia saute de joie en découvrant un détail, selon elle, fort intéressant :
— Un nouveau congrès vient de commencer !
— Hein ? Pas un congrès d’avocats sexy, toujours ? s’excite Vicky en se penchant vers le tableau.
Katia pointe fièrement la réponse à sa question sur le carton.
— Arrrrk ! Zéro intéressant !
Caroline lit à voix haute :
— Le rassemblement annuel de l’Association des Clubs Optimistes du Québec…
— Trop drôle ! s’emballe Katia, qui lit à son tour la description de la soirée de ladite association. « Souper et soirée dansante d’Halloween »… Il faut y aller !
— Pourquoi ? Quel est l’intérêt ? demande Caroline.
— Pour rire ! C’est comme rendu notre défi : entrer illégalement dans le plus de congrès possible.
— Assez de niaiseries. Allez, on va prendre un verre, les presse Caroline.
— À partir de maintenant, on met nos masques, annonce Katia, l’air très espiègle, comme si la soirée commençait réellement à ce moment précis.
Toujours aussi malicieuse, elle épie à gauche puis à droite et, petit à petit, laisse glisser le masque sur son visage. Les filles s’amusent de sa mise en scène cérémoniale, qui va justement de pair avec son costume de superhéroïne. Elle semble vouloir s’envoler afin d’accomplir une mission d’importance planétaire, mais très risquée pour sa vie.
— J’ai peur de la suite ! Je veux vraiment aller me coucher, prétend Caro.
Lorsqu’elles arrivent au petit bar, le beau Alexis n’y est toujours pas. Elles y boivent tout de même une vodka Red Bull, debout près du bar. Des hommes en face d’elles leur payent ensuite une tournée de shooters. Elles acceptent par politesse, en espérant que ce ne soit pas une tentative de séduction, car les hommes s’avèrent nettement trop vieux pour elles. Ceux-ci restent finalement à leur place et discutent avec les filles par-dessus le comptoir. Ils ne sont pas en congrès, mais juste de passage à Québec pour des vacances.
***
Une heure plus tard, les filles, toujours à la même place, boivent cul sec un troisième shooter avant que Katia annonce aux hommes généreux :
— Écoutez, on doit absolument partir, on est en congrès et attendues pour la soirée, vous comprenez ?
— Oui, oui, pas de problème ! Quel congrès, par curiosité ?
— Celui de l’Association des Clubs Optimistes du Québec, clame fièrement Caroline sans aucune hésitation.
— Sti qu’est conne…, marmonne Vicky en se retournant vers Katia, la main sous le nez et devant la bouche, pour être discrète.
— Ah ouin ? fait l’homme avec un air qui semble prétendre que leur soirée sera franchement ennuyante.
— Au revoir et merci !
Un peu plus loin, Vicky rigole encore :
— Moi, si je voulais être niaiseuse, c’est comme toi que j’aimerais être !
— Était bonne, hein ? lance Caroline avec vantardise.
— Les trois messieurs ont eu l’air de se dire : « Ark, votre vie est officiellement la plus plate du monde entier… » Mais comme on a parlé de ce congrès, il faut y aller maintenant, leur indique Katia.
— Non. Ça nous donnera quoi ? s’objecte Caro, trouvant toujours le risque inutile.
— Juste pour rire, on prend un verre et on s’en va. C’est l’Halloween. Regarde-nous, on n’a jamais été aussi low profile depuis qu’on est ici, explique Captain America en tournoyant sur elle-même.
24 Sapin… planter… Je me trouve si drôle !
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