Ce qui se passe au congrès reste au congrès

Amélie Dubois · Chapitre 46 sur 122

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Ce qui se passe au congrès reste au congrès

Chapitre 44

Congrès

Jour 2

 

Après s’être éclipsées en douce de la soirée casino ennuyante, les filles se dirigent sans trop réfléchir à la soirée des comptables, au Centre des congrès. Comme si c’était naturel, et sans ressentir aucun stress, elles franchissent les deux grandes portes ouvertes. Une musique forte et entraînante s’échappe de la salle bondée. Des lumières scintillent de partout.

— On dirait vraiment un bar, fait remarquer Vicky, qui semble reprendre un peu de pep.

Elles se déplacent vers le même endroit où elles étaient la veille, c’est-à-dire près d’un des bars. Un serveur, qui semble les reconnaître, leur fait signe de la main avant de s’avancer avec hésitation. Il acquiesce à la demande de Katia et part chercher la bouteille de vin demandée.

— L’avez-vous vu ? On dirait qu’il avait peur qu’on ait encore une haleine de cheval. Reviens-en, le grand ! C’était situationnel, s’offusque Vicky en croyant deviner les raisons justifiant l’attitude hésitante du gars.

— Tu « paranoïes » encore, rigole Caroline.

Katia, à la recherche de son poisson, implore les filles :

— Si vous voyez le beau Jean, PDG de la compagnie, quelque part, dites-le-moi.

L’ambiance dans la salle semble complètement survoltée ; les gens dansent et s’amusent. Les nombreuses tables placées çà et là s’avèrent vides, car la plupart des congressistes sont debout.

— C’est la débandade, ici ! Je vous rappelle qu’on est dans un congrès de comptables, s’amuse Vicky en constatant la scène.

Un homme dans la quarantaine, plutôt éméché, aborde Caroline en lui postillonnant au visage, s’approchant trop près pour la saluer :

— Chalut, belle demoizzzelle.

Importunée de le voir ainsi violer son espace vital, Caroline le salue et fronce les sourcils avant de s’éloigner de quelques pas de son assaillant. Vicky lui fait une grimace de dégoût, empathique au malaise de son amie. Ironiquement, l’homme dégage une haleine aux fortes odeurs d’ail, probablement à cause du fameux souper de fruits de mer.

***

En revenant de danser avec fougue sur une chanson populaire, les filles regagnent leur place pour terminer leur verre.

— Il n’est pas ici, je comprends pas.

— Il y a tellement de monde, tu le vois peut-être pas.

Caroline, ennuyée par le type qui la colle toujours depuis plus d’une heure, avance vers ses amies.

— Sérieux, je ne suis plus capable. Il me crache dessus quand il parle, je ne comprends rien de ce qu’il me dit. Il pue l’alcool mêlé à des effluves d’ail, c’est dégueulasse.

— Je te signale que ça nous est arrivé dernièrement. Tu devrais te montrer plus compatissante à son endroit, plaisante Vicky en furetant dans son portable.

— Pour vrai, je suis vraiment tannée, il ne veut rien comprendre. Je termine mon verre et je m’en vais.

— Ah non, Caro ! Je vais y dire, moi, décide Katia en se montrant du doigt.

D’un mouvement de la main, elle pousse son amie de côté pour avancer vers l’homme, sûre d’elle.

— Excuse-moi, mon amie t’a dit qu’elle n’était pas intéressée. Est-ce que tu pourrais la laisser tranquille maintenant ?

— Ooooh ! oooh ! On che calme !

— T’es fatigant, chose, le réprimande vertement Katia, une main sur la hanche.

L’homme, insulté, semble vouloir argumenter pour sa défense. Il empoigne fermement le bras de Katia pour attirer son attention. Comme elle tient sa coupe de vin de ce côté, le liquide rouge foncé tourbillonne dans le ballon avant de se répandre sur elle.

— Ben voyons, l’innocent ! beugle-t-elle en ouvrant grand les bras pour éviter le pire.

Trop tard ! Elle constate l’apparition d’une grosse tache de vin rouge sur le devant de son pantalon beige, juste à la hauteur de la cuisse.

— Ch’cusez, ch’cusez, se désole le type, qui n’avait quand même pas l’intention de créer un tel incident.

— Ça, c’est vraiment pas fort ! continue de rager Katia, en saisissant les serviettes de table que lui tend Vicky.

— On s’en va, décide Caroline, craignant que la situation ne dégénère davantage.

Vicky sape la dernière gorgée de son verre en mitraillant d’un regard sévère les yeux croches et fuyants du pauvre homme, puant et repentant. En sortant de la salle, Katia peste encore plus en voyant, à la lumière des néons, son pantalon maculé de vin.

— Méchant colon ! Je vais aller me changer.

— Moi, je vais me coucher, déclare Caro.

— Non, pas tout de suite. Il est encore tôt. Moi aussi j’ai le goût de me changer, s’excite princesse Vicky, désireuse d’exploiter au maximum le contenu vestimentaire de sa valise bien remplie.

— On fait quoi, alors ? s’informe Caroline auprès de la chef de meute.

— Moi, je le sais, les défie Katia du regard, en s’engageant vers le chemin de l’hôtel pour y faire un saut à leur chambre.

***

Une musique passablement exotique résonne dès que les filles atteignent l’étage où se tient la soirée des employés de la SAQ. Sous l’insistance de Katia, elles ont décidé de tenter leur chance et de jeter un œil à cet événement qui se déroule sur le thème du Carnaval de Rio.

— Les filles ? C’est un party de la SAQ. On réussira pas à y entrer, c’est certain, voyons, craint Caroline en s’arrêtant en plein milieu du corridor.

— Allez ! On tente le coup, insiste Vicky pour lui mettre un peu de pression.

— On trouvait le party des comptables heavy parce que tout le monde semblait soûl, imaginez un rassemblement d’experts en boisson, spécule Katia, qui appréhende le pire en imaginant les gens se descendre bouteille de vin sur bouteille de vin, comme s’il n’y avait pas de lendemain.

De l’endroit où elles se trouvent, les filles n’ont pas accès visuellement à l’entrée de la salle. Leur parviennent la musique et les bruits de la foule, mais elles ne voient pas la façon dont les organisateurs du congrès gèrent les entrées.

— On va au moins s’approcher, propose Katia afin d’entrevoir la porte.

Elles repèrent rapidement une jeune fille à l’entrée, qui tient un verre de vin, mais qui ne semble rien faire d’autre en particulier. Elle se dandine au son de la musique rythmée, un collier de fleurs synthétiques ornant son cou.

— Qui ne risque rien n’a rien ! déclare Katia avant de se diriger tranquillement vers la porte.

Les filles trottinent derrière elle, comme si tout était normal. Un groupe de trois femmes sort de la salle au même moment. Elles portent toutes un loup coloré sur leur visage, et des colliers divers rappelant un peu le thème de la mascarade.

— Shit ! C’est un party déguisé. On s’en va, s’affole Vicky à voix basse, doutant finalement de la faisabilité de leur démarche.

Trop tard. La fille qui gère les entrées et sorties les a aperçues et elle les interpelle à voix haute :

— Les filles ? Vous arrivez tard ! Venez !

Dociles, les trois amies l’écoutent et avancent d’un pas plus qu’hésitant vers la porte. La portière, en boisson comme Katia le pressentait, leur passe chacune un collier de fleurs puisé dans un bac gisant sur une grande table. Elle continue de danser en fouillant maintenant dans un autre bac. Elle en ressort trois loups, qu’elle leur tend, avant de reprendre son verre de vin pour en saper une généreuse gorgée.

— Amusez-vous ! Yeeaaahhh !

— Merci ! répond Katia comme si de rien n’était, en enfilant son masque.

Les filles lui font de drôles d’yeux avant de l’imiter diligemment. Celui de Katia, dans les tons de bleu-gris, est orné tout autour d’une bande de fausses pierres en plastique doré. Vicky a hérité d’un modèle un peu allongé vers l’extérieur, d’un gris foncé très sobre. Caroline, quant à elle, se voit confier un masque plus excentrique muni de petites franges rosées dans le haut, s’apparentant à de grands cils. Le trio, ainsi incognito, s’élance à l’intérieur. L’ambiance musicale et le décor sont naturellement inspirés du fameux festival. Un groupe de musique aux vêtements très colorés anime la soirée de façon endiablée, et des danseuses sont postées de chaque côté de la scène, sur des caisses de bois de hauteur différente, disposées en ordre décroissant vers la piste de danse. Elles arborent toutes des maillots de bain en paillettes et de grandes coiffes ornées de plumes impressionnantes. Le tableau est tout simplement majestueux.

— C’est trop hot ! lance Katia en essayant de repérer un lieu pour prendre un verre tout en appréciant le spectacle.

— Tu dis ! acquiesce Vicky, contente que leur entrée se soit déroulée si rondement.

Katia dirige avec empressement la petite troupe masquée vers un des bars. La salle semble en compter quatre dans chacun des coins. Plus de deux cents personnes assistent à la soirée. En y arrivant, elle demande tout de go au serveur un verre de vin. Il lui répond :

— Ce soir, nous avons le Ménage à trois 17 dans le rouge ou le blanc, c’est à votre guise.

— Dans le blanc pour moi, dit Vicky en sortant son portefeuille.

— Non, c’est gratuit pour les participants du congrès, voyons. Pas de pourboire non plus, lui précise le serveur, l’air surpris qu’elles ne connaissent pas ce détail évident.

— OK…, hésite un peu Vicky, en dévisageant ses amies, pendant que Katia la coupe :

— Est-ce qu’on peut avoir une bouteille ? ose-t-elle sans scrupule.

— Certainement ! Quelle est votre succursale ?

— Euh… Victoriaville ! déclare fièrement celle-ci, sans aucune hésitation.

— Parfait, les organisateurs nous demandent de le noter. Je reviens dans une minute !

Katia, qui se dandine au son de la musique, envoie un sourire à Caroline en apercevant ses grands yeux traumatisés à travers son loup.

— Quoi ?

— Ben là, pas assez d’avoir un verre gratuit, madame ne quémande rien de moins que la bouteille. T’es pas née pour un p’tit pain, toi, mais pour la boulangerie au complet, la nargue celle-ci, outrée par l’exagération de son amie.

— Ça ne change rien, répond la fautive en haussant les épaules.

— La succursale de Victoriaville ? répète de nouveau Caroline.

— Exact ! On vient de Victo, nous autres, rit Katia en donnant un petit coup sur l’épaule de Vicky, qui semble également bien à l’aise avec l’idée d’obtenir des consommations gratuites.

— C’est de la fraude, les filles, commente de nouveau Caro.

— On boit sur le bras de la SAQ. Trop drôle ! s’enthousiasme Vicky, très satisfaite du concept.

— Ouin, anyway, j’ai déjà lu quelque part que la SAQ taxait beaucoup trop le vin au Québec. J’y vais assez souvent dans une année, c’est comme une ristourne que je mérite amplement, explique en toute logique Katia.

— Il faut rendre à César ce qui revient à César, conclut Vicky, conquise par la théorie bidon de son amie.

— En tout cas, il faut pas se faire prendre. Au moins au party des comptables, on paye nos verres, précise Caroline en voyant le serveur revenir avec leur bouteille de blanc.

Celui-ci leur tend trois coupes en ne faisant aucun commentaire. Il fixe Caroline un instant avant de la complimenter :

— C’est beau ce que tu as fait avec tes cheveux pour le party !

— Ben oui… merci, répond celle-ci en cachant difficilement sa déception.

Il repart pour servir d’autres clients.

— Enjoy, les poules ! Non mais, qui l’eût cru ? On s’immisce illégalement dans une fête où ils fournissent eux-mêmes le camouflage ! Ha ! ha ! ha ! savoure Katia, en soulevant son verre généreusement rempli.

— Notre vie, c’est du gros n’importe quoi, affirme Caroline en souriant enfin un peu.

— « C’est beau tes cheveux pour le party », répète Vicky, qui ne peut s’empêcher d’en rire.

***

La première bouteille de vin terminée, les filles ont décidé de se fondre un peu plus dans la masse en demandant leur consommation au verre, comme tout le monde semble le faire. Elles commandent du rouge, cette fois-ci. La musique bat toujours son plein, mais contre toute attente, les gens sont plutôt tranquilles et demeurent assis à leur table. Personne ne semble trop faire d’abus, sauf peut-être la fille à l’accueil, que l’on entend parler trop fort chaque fois que la musique effectue une pause entre les morceaux. Dans le même ordre d’idées (et avec une ivresse comparable), Katia la téméraire commente d’une voix plutôt tonitruante :

— Voyons ? Le monde est donc ben plate icitte ! Tous assis, on regarde le ti-spectacle en avant, avec notre ti-verre de vin, gnangnan gnangnan…

— Chut, pas si fort, Katia, lui reproche Vicky en faisant un signe vers le bas avec sa main.

— J’aime mieux être ici que de me faire cracher dessus par un soûl pervers qui pue de la bouche plus que moi après avoir mangé un oignon, soulève Caroline, encore traumatisée de son expérience.

— Il nous lançait peut-être du vin par la tête, mais au moins, il se passait quelque chose, God ! fait semblant de regretter Katia pour faire rire ses amies.

— Je peux te renverser du vin dessus, si tu veux ? offre Vicky en toute générosité, en penchant légèrement son verre près de son amie.

— Non, mes pantalons sont foncés. Vraiment moins spectaculaire, rétorque Katia, déçue.

Les filles se taisent un moment pour regarder le spectacle. Un peu ennuyée, Vicky scrute une fois de plus son téléphone. Katia chantonne de nouveau :

— Plaaaate ! Plate ! Pla-plate !

— On peut retourner voir ce qui se passe à la soirée casino ? suggère Vicky.

— Bof…

Comme le spectacle semble tirer à sa fin, les danseuses, qui étaient jusque-là restées sur leur caisse de bois, descendent et s’avancent vers le centre de la piste de danse. Elles commencent à recruter des gens tout autour, en les prenant par la main, pour les inviter à se lever de leur chaise. Une grande élancée à la chevelure de plumes noires, qui semble être la chef de la bande, débute un train dansant. Amusés, les gens se lèvent d’eux-mêmes de leur siège pour participer à l’« activité ». Animée par une motivation foudroyante, Katia pose son verre et s’élance vers la foule. Elle agrippe l’épaule droite de la dernière personne de la file avec sa main, avant de lever son autre bras en l’air en criant : « Ouuuuuuh ! »

— C’est quoi le rapport du petit train comme dans les rigodons ? demande Vicky en se tournant vers Caroline, qui semble avoir très envie de participer elle aussi.

Ainsi à la queue leu leu, plusieurs congressistes de la SAQ amorcent un tour complet de la salle, dans une excitation palpable. Caroline et Vicky se joignent finalement au groupe lorsque le « train » passe près d’elles. Elles rigolent en observant Katia, presque en tête du peloton, lever ses jambes de côté en alternance et crier chaque fois « YÉ ! » tout en suivant le rythme des percussionnistes, toujours à l’avant.

— Quelle folle ! commente Caro à Vicky par-dessus son épaule.

Naturellement, elles ne sont pas les seules à remarquer Katia qui, avec sa gaieté extrême, hurle toujours de plus en plus fort ses « yé ! yé ! yé ! » Sa chorégraphie originale commence même à ressembler davantage à un rythme de chanson traditionnelle plus russe que latin. Comme l’ambiance monotone a radicalement tourné à la fête, les gens en rigolent. Les danseuses, qui mettent un terme à la course folle sautillante, tentent de rassembler les gens au centre de la piste, jusque-là vide, afin de terminer le spectacle en beauté. Elles retournent se jucher sur leur colonne respective. Elles lèvent très haut les jambes et tourbillonnent pour le grand plaisir du public. Les instruments se font entendre presque tous en même temps, dans un tintamarre cacophonique impressionnant. Katia, trop absorbée par la scène, saute sur place avec énergie, telle une groupie assistant au spectacle rock de son groupe favori. Elle lève un bras en l’air tout en sifflant avec deux doigts dans la bouche. Un peu plus loin, ses amies la fixent en riant de bon cœur :

— Sacrée Kat ! Elle pourrait faire lever un party de curés ! présume Vicky en tapant aussi des mains, mais tout de même plus posément.

 

17 Excellent vin conseillé par sommelière Dubois ! Sachez que je ne perçois malheureusement

aucune ristourne pour ce placement de produit…

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