Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 13 sur 31

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Château Pékin

9 - Flash-back dans le Midi rouge

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Flash-back dans le Midi rouge

 

La France ne produit pas que des grands crus et le vin ne peut pas être réduit à un produit de luxe. Avant d’explorer davantage le goût chinois, je propose de revenir sur la crise que la France vinicole a traversée dans les années 2000. En 2004, j’ai mené une longue enquête ethnographique pour comprendre la situation du Languedoc-Roussillon, le plus grand vignoble de France. J’ai également réalisé un film documentaire sur le sujet.

Ce mercredi de janvier 2007, je me rends sur les lieux avec mon équipe de tournage. Il fait particulièrement froid dans les faubourgs de Narbonne. Les nombreuses voitures qui convergent vers le centre laissent échapper une fumée plus visible qu’à l’accoutumée, et leurs pare-brise sont givrés. Dans la sous-préfecture de l’Aude, c’est tout le climat social qui s’est refroidi, car une crise majeure de mévente touche ce département rural viticole qui compte le plus grand nombre de viticulteurs sur le territoire français. Ici, quand le vin s’enrhume, c’est tout le département qui tousse.

Quand j’arrive à Narbonne par l’autoroute qui relie Montpellier à Toulouse, je suis toujours frappé par l’omniprésence de l’immense cathédrale dans cette ville plate, dont les immeubles bas s’étendent sur une vaste plaine. Il faut dire que le pays de Charles Trenet est plus réputé pour son anticléricalisme, pour l’implantation de la franc-maçonnerie et du socialisme que pour sa dévotion au Christ. Je me gare à proximité du petit canal du Midi, qui traverse le centre-ville, pour prendre un café avec mon équipe de tournage, que je viens de récupérer à la gare.

Ce matin, les clients du bistrot commentent la une de La Dépêche du Midi : « La grande manifestation ». Au comptoir, les discussions et les explications vont bon train : « C’est la faute à l’État ! » « Mais non, c’est celle de Bruxelles ! » – alors que d’autres pointent la responsabilité des élus et des syndicalistes locaux, qui sont devenus trop gras !

Ici, tout le monde se connaît, et quelques regards fusent dans notre direction pour jauger nos réactions. Quelqu’un nous lance : « Vous êtes venus pour la manif ? Faites attention, ça peut péter, cette fois-ci ! Vous êtes quelle télé ? Pas TF1 ou LCI, j’espère. Faites attention à votre peau : ici, on vous aime pas, vous dites pas la vérité, à Paris, sur nous ! »

Cette interpellation fait rire tout le monde, et certains tempèrent ces propos que l’on aime tant entendre ici, le matin, avant d’aller travailler. Nous comprenons tout de même que tout ce que l’on appelle en France « pouvoirs publics », journalistes compris, est étrillé par les hommes et les femmes qui vivent au cœur du Midi rouge. Il y a de nombreuses affiches sur la devanture des commerçants : « Fermé l’après-midi pour cause de manifestation ». Certains ont décidé d’y participer pour exprimer leur soutien à une foule dans laquelle ils ont probablement un cousin, un oncle, un frère ou un ami.

Nous retrouvons les organisateurs de la manifestation pour les dernières consignes. Philippe Vergnes, président de la cave coopérative du village de Névian, mais aussi président du Syndicat des vignerons de l’Aude et leader de la fronde viticole du Midi, nous attend, un peu tendu. Il nous propose de nous présenter à l’assemblée des vignerons, car si nous nous connaissons depuis plusieurs années, beaucoup de visages me sont inconnus : « Bon, les gars, avant de partir, je voudrais vous présenter les trois qui viennent d’arriver. Vous voyez bien qu’à leurs gueules ils sont pas de Capendu. N’ayez pas peur, c’est pas des journalistes. Certains d’entre vous les connaissent déjà, car ils sont venus dans votre cave. C’est une équipe du CNRS ou je sais pas quoi, qui vient voir ce qui se passe chez nous. Ils sont avec nous et vont nous suivre toute la journée. Donc, les gars, c’est bien compris, les confondez pas avec un journaliste. Thierry, tu lui pètes pas la caméra comme la dernière fois à Montpellier » (rires dans la salle).

Nous sommes directement dans le bain et suivons Philippe en toute discrétion, avec deux molosses taiseux portant un gilet jaune fluo, en direction de la ville. Je tente de me frayer un chemin parmi un cortège qui se densifie tout au long du parcours. Une atmosphère étrange flotte dans l’air, on sent une joie de se retrouver et de communier, mais aussi la colère partagée d’une foule qui se serre pour se réchauffer.

Nous suivons tant bien que mal Philippe Vergnes, plus connu dans la presse régionale sous le sobriquet de « Robin des vignes », qui résume son engagement auprès des viticulteurs en difficulté du Midi et ses coups de force contre un pouvoir éloigné. L’État et cette Europe de Bruxelles ne sont pour lui que des pouvoirs prédateurs insensibles à la condition rurale et viticole de la région. Comme on dit ici, « Philippe en a ». Il a souvent été le premier à défier les CRS dans les manifs, et c’est de notoriété publique qu’il est un retraité du Comité d’action viticole (CAV), prêt à plastiquer une perception ou un supermarché dans les moments de négociation ou de crise.

D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls à le suivre. Deux viticulteurs de son service d’ordre fendent la foule, reconnaissables à leurs mains calleuses sculptées par le travail et à leur visage buriné par le vent et le soleil. Un jeune trentenaire, en jean, baskets et blouson de cuir, nous suit, oreillette en place. C’est un inspecteur des Renseignements généraux, que beaucoup de viticulteurs connaissent. Il couvre depuis des années le dossier sensible de la viticulture pour le préfet. Il connaît très bien la légende de Philippe et les virées nocturnes du CAV lors des périodes difficiles. Je sens que lui et ses collègues sont là pour que les choses restent cadrées.

Philipe est fébrile, il craint des débordements, car les hommes sont en colère contre les pouvoirs publics, mais aussi contre leurs représentants syndicaux. Il avance vers l’estrade, sachant qu’il ne peut plus faire machine arrière, et serre au passage quelques mains de gens connus. Il échange des mots en patois – « Toshi bas » –, des mots de vignerons – « heureusement que l’on n’a pas pris la rabessière aujourd’hui » – pour bien rappeler à ces hommes qu’il est des leurs. Il veut communier avec la dizaine de milliers de viticulteurs descendus des villages et petites villes des Corbières – Fitou, Faugères, Collioure, Banyuls – dans la plaine narbonnaise pour clamer leur colère malgré la température glaciale. Philippe s’apprête à haranguer la foule. C’est une France rurale qui se sent de plus en plus marginalisée, et les médias ont peu l’occasion de la montrer unie. Depuis des mois que j’enquête sur ce Midi rouge en crise, je rencontre des hommes dont le malaise est grandissant devant les évolutions d’un monde qui les met de plus en plus de côté.

Vergnes, comme on dit tout simplement dans la région, est à la tête d’un mouvement social qui stigmatise la mondialisation, la concurrence déloyale des vins du Nouveau Monde, l’arrogance de la grande distribution, l’abandon de l’État et l’attitude libérale de l’Europe face à ses difficultés. Le Robin des vignes de 2007 s’inscrit dans une longue histoire politique, celle du Midi rouge, un monde viticole rebelle qui connaît cycliquement l’opulence et la misère. Il est lié aux caves coopératives et à une culture politique de gauche qui s’est forgée dans ce que les historiens ont appelé le monde mutualiste, avec ses « caves coop », ses assureurs, ses banquiers, bref tout un monde en soi qui a structuré une bonne partie de la vie sociopolitique française. D’ailleurs, si le département de l’Aude a le plus grand nombre de viticulteurs, c’est aussi celui qui a le plus d’encartés au Parti socialiste, et tout candidat sait qu’il faut visiter la fédération de l’Aude pour se présenter au Graal national.

La situation catastrophique concerne des centaines de villages du plus grand vignoble de France, le Languedoc-Roussillon, qui s’étend de la plaine narbonnaise jusqu’à Nîmes. La crise touche particulièrement ces territoires qui vivent principalement de la vigne, mais c’est surtout un type de viticulture qui est mis à mal. Les « coop » étaient quelques milliers dans tout le Midi avant la Seconde Guerre mondiale. Elles étaient trois cent trente en 2003 et sont moins de deux cents en 2017. Ce monde coopératif produisait un vin de table pour une population française qui buvait 104 litres de vin par an et par habitant dans les années 1970. Aujourd’hui, avec la disparition des ouvriers, des paysans et des soldats conscrits, la consommation a chuté considérablement, pour passer à 42 litres. Cette boisson du quotidien à 8 degrés, cette boisson de soif, est de moins en moins consommée, comme le rappelle Edgar Morin dans sa grande enquête La Métamorphose de Plodémet, où il explique que les paysans français de l’époque pouvaient boire 4 à 5 litres de vin par jour. Cette boisson qui fut énergisante disparaît comme la population qui la consommait.

Aujourd’hui, les vignerons demandent des comptes à leurs syndicats. Philippe est la voix de cette foule, dans la longue tradition des leaders viticoles au talent oratoire légendaire. Mais il doute. Quelques heures avant, pendant un bon repas avec tous les organisateurs et après quelques bonnes bouteilles apportées par des coopérateurs fiers de faire goûter leur vin aux autres, il me confiait son angoisse : « Et si un viticulteur repart une balle entre les deux yeux, qu’est-ce que je vais dire à sa femme et à ses enfants ? »

Bien avant lui, un certain Marcelin Albert défia l’État français au moment d’une crise de mévente spectaculaire dans cette région très rurale. Au début du XXe siècle, la surproduction avait provoqué la misère dans les chaumières, et ce viticulteur du village d’Argeliers prit la tête d’un peuple viticole bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Face à l’inaction de l’État, certains viticulteurs, dont beaucoup étaient des coopérateurs, devinrent alors le symbole d’un modèle socio- économique original qui rencontrait un succès énorme, ce qui finit par inquiéter l’État. Ces caves coopératives symbolisaient en effet l’émergence d’un socialisme s’affirmant, et la nouvelle idéologie commençait à préoccuper le pouvoir central parisien, qui avait bien compris que le monde bourgeois conservateur majoritaire de l’époque pourrait être balayé.

Certains frondeurs, qui n’étaient d’ailleurs pas tous socialistes, fraternisèrent avec la foule de viticulteurs coopérateurs pour critiquer l’attitude d’un État lointain méprisant qui ne faisait rien pour le Midi. On parle de manifestations ayant réuni plus d’un million de personnes, où Marcelin Albert haranguait une foule qui demandait même la séparation d’avec la France, ce pouvoir de droite, parisien et insensible. Clemenceau écrasa le mouvement en envoyant un bataillon militaire qui régla le problème dans la répression et le sang. Il y eut plusieurs dizaines de morts et des centaines d’arrestations parmi les viticulteurs lors de la révolte de 1907.

Marcelin Albert, célèbre pour ses discours lyriques, fut plus tard suivi par d’autres grands orateurs. Dans le coin, la presse régionale les surnomme « les guerriers du vin ». Il y eut Emmanuel Maffre-Baugé, « le député rouge », André Castéra, « le Christ des Corbières », Jean Vialade, « le lion des Corbières » dans les années 1980, ou encore Jean Huillet, dit « le Che », au moment de la prise de l’Ampelos. Cette affaire fut même le premier épisode de politique intérieure délicat à gérer pour le président François Mitterrand. Un bateau italien transportant du vin italien frelaté avait été pris d’assaut dans le port de Sète par un commando armé, ce dernier s’inspirant d’autres mouvements internationalistes violents.

Alors que Robin des vignes s’apprête à prononcer son discours de Narbonne, en cette année 2007, il porte l’esprit de révolte et l’histoire de la région. Comme tous les viticulteurs ici présents, Vergnes a grandi dans le souvenir de ces luttes, et son discours ne peut se comprendre que si on se rappelle qu’il est habité par les émotions d’une mémoire régionale bien vivante.

Ce qui est sûr, c’est que les caves coopératives au célèbre fronton « Un pour tous, tous pour un » et à la fameuse devise « Un homme, une voix » n’ont plus grand-chose à voir avec celles du début du XXe siècle. Elles ont été au cœur d’un productivisme qui a subi de plein fouet les premières secousses d’un monde social français en bouleversement. Les paysans, grands consommateurs de vin, ont en grande partie disparu. Les populations de mineurs et d’ouvriers n’ont cessé de diminuer. La fin de la conscription militaire a entraîné une diminu tion des achats de vin par l’armée.

Le vin de table, boisson du quotidien, n’a plus la cote en Europe et ne séduit guère les nouveaux consommateurs lointains. Je perçois désormais un monde à deux vitesses, avec de nouvelles routes amenant la France et ses viticulteurs vers de nouveaux espaces.

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