Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 6 sur 31

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Château Pékin

2 - Hong Kong connecting people

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Hong Kong connecting people

 

À partir de 2012, je passe chaque année deux mois en Chine pour observer de plus près cette soudaine ruée vers le vin. En mai, je commence mon premier séjour par Hong Kong, qui, depuis l’ouverture de la Chine, s’est imposé comme un des centres névralgiques de l’économie mondiale du vin. Hong Kong, Singapour et Taïwan sont les trois territoires qui ont joué historiquement un rôle majeur dans la pénétration de la culture occidentale dans la République populaire de Chine. Dans quelques jours, je vais assister à Vinexpo Asia-Pacific, l’un des salons du vin les plus importants au monde. Cette foire internationale, qui se tient traditionnellement au parc des expositions de Bordeaux, se délocalise depuis 1998 une année sur deux dans l’ancienne colonie britannique, pour accompagner l’enthousiasme croissant venu d’Asie.

Pendant quelques jours, des milliers de professionnels du vin venus du monde entier vont converger tous les matins vers le Convention and Exhibition Centre. Ce parc des expositions ultramoderne trône majestueusement au centre de Hong Kong Island, sur les quais de Victoria Harbour. Il incarne la puissance marchande de la ville, qui dispose d’un dispositif urbain extrêmement sophistiqué dédié à l’accueil international. Si Hong Kong ne produit rien, il a construit sa puissance sur sa capacité à organiser la circulation de marchandises et de produits financiers, avant de se spécialiser dans une forme particulière de transit : celui d’hommes et de femmes d’affaires du monde entier venus commercer quelques jours. Hong Kong est tout particulièrement réputé pour ses foires internationales et s’appuie sur toute une économie de services afin de faciliter ce type de connexions cosmopolites.

En arrivant à l’aéroport ultramoderne, je fais très vite l’expé rience de ce savoir-faire. En quelques minutes, j’ai franchi sans visa la douane. Des hôtesses parlant plusieurs langues facilitent l’orientation de la foule de passagers arrivant de différentes destinations. J’emprunte le métro qui se trouve à l’intérieur de l’aéroport. Il traverse à grande vitesse un espace urbain à la densité incroyable, coincé entre la mer et les collines. Des centaines de tours plus hautes les unes que les autres défilent sous nos yeux. Elles entourent l’immense port où des millions de conteneurs sont stockés sur de gigantesques quais en perpétuelle activité. Des dizaines de grues chargent ces boîtes en fer aux couleurs multiples sur des bateaux prêts à déverser sur le monde toutes sortes de marchandises. Le métro me laisse au cœur de Hong Kong Island, à la station Central, qui est connectée à un réseau fluide de couloirs et d’escalators climatisés menant à des centres commerciaux, des restaurants et des hôtels non loin du Convention Centre. Le dispositif urbain cherche à créer un sentiment de familiarité avec des magasins de grandes marques présents aussi bien à Paris ou à Londres qu’à New York. Certaines enseignes diffusent même des parfums pour que les clients associent une odeur aux vêtements qu’elles vendent. Les Occidentaux peuvent manger et boire dans des restaurants proposant une cuisine « française », « italienne » ou « continentale ». L’objectif consiste à leur offrir un univers rassurant tout au long de leur court séjour, sans qu’ils soient obligés de se risquer dans les rues de la ville, où se mêlent toutes sortes de restaurants et de boutiques asiatiques.

Dans le métro, je reconnais Anne Cusson, attachée de presse de Vinexpo, au milieu d’un joyeux groupe de Français. Un vigneron l’interpelle : « En France, je ne prends jamais le métro. Ici, c’est facile, propre et sécurisé… Et pourquoi Vinexpo Bordeaux ne s’inspirerait pas de Hong Kong ? À Bordeaux, on passe notre temps dans les bouchons pour arriver au parc des expositions qui est en banlieue, puis le soir il faut revenir à notre hôtel et dîner en centre-ville ! »

Arrivé à la station Central, je salue ce petit monde que je retrouverai dans quelques jours. Les uns et les autres gagnent rapidement leur hôtel d’une grande chaîne mondiale qui se trouve à proximité du Convention Centre.

Pour ma part, compte tenu des prix exorbitants, je séjourne dans une atmosphère bien différente de celle de la vitrine marchande et dynamique de Hong Kong. J’ai trouvé un petit hôtel situé dans une impasse sombre, derrière le quartier Causeway Bay, où je loge dans une chambre minuscule et sans fenêtre. Cet établissement est fréquenté par d’autres de ces fourmis de la globalisation qui assurent la circulation des marchandises. Il y a essentiellement des marins philippins qui sont en attente de trouver un armateur-employeur, prêts à repartir pour plusieurs mois sur un des immenses porte-conteneurs que j’ai aperçus en arrivant.

Avant mon départ, je me suis plongé dans différents livres pour essayer de comprendre un peu mieux le rôle de cet étrange territoire qu’est Hong Kong, à la frontière entre l’univers occidental et le monde chinois. Avant de devenir une plaque tournante de l’économie du vin, le territoire de Hong Kong a toujours bénéficié d’un statut particulier qui lui permettait de faciliter les échanges commerciaux entre des univers sociaux différents. Ce site a historiquement servi aux Anglais pour faire transiter dès le XVIe siècle des marchandises entre l’Europe et la Chine. Cette île de quelques kilomètres carrés a été un passage stratégique par la rivière des Perles vers Guangzhou (Canton). Si les marchandises européennes s’y vendaient assez mal, les commerçants occidentaux repartaient surtout avec des marchandises chinoises, très prisées en Europe. (Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’apparaisse une nouvelle monnaie d’échange très appréciée des Chinois : l’opium. Cette « boue des barbares », comme disaient les Chinois, était alors cultivée dans l’Inde britannique. L’empereur décida rapidement d’en interdire la consommation car elle provoquait des ravages dans son pays.) En 1898, la Chine octroie un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans aux Anglais, le rocher presque désert ne comptant alors que 200 000 habitants. Ce territoire devient vite le domaine des taïpan (commerçants), dans un système social ségrégationniste qui séparera longtemps Chinois et Anglais.

Au XXe siècle, Hong Kong se transforme en une ville globale aux multiples buildings. Il renforce son rôle de port franc entre l’Occident et l’Asie, entre le monde capitaliste et le monde communiste, mais devient aussi une place financière de premier plan, ce qui a fait dire à Milton Friedman, l’économiste libéral américain : « Si vous voulez comprendre la mécanique capitaliste, observez Hong Kong. » De grandes entreprises commerciales s’y installent, telles la compagnie Jardine-Matheson ou la banque HSBC. Peu à peu, un univers cosmopolite émerge, mêlant Hongkongais et Britanniques, alors que la Chine, désormais communiste, se ferme à la présence étrangère. Des formes de sociabilité typiquement anglaises se développent sur l’île, comme les clubs, qui s’ouvrent peu à peu aux Hongkongais. C’est dans cet univers élitiste, avec ses cercles fermés, que la diffusion du vin atteint Hong Kong, dès le début du XXe siècle.

Dès lors, Hong Kong n’est plus seulement un port de transit de marchandises, il s’impose comme un lieu stratégique de la globalisation, et toutes les grandes banques américaines, anglaises, françaises et chinoises s’y implantent pour convertir les échanges commerciaux en monnaie, puis en valeur. L’île accueille un monde occidental capitaliste qui, pour agrandir ses marchés, vient à la rencontre du monde chinois post‐ communiste. À la fin des années 1990, Hong Kong est encore un lieu difficile d’accès pour les citoyens chinois, mais l’ouverture progressive du pays suscite leur enthousiasme, car ils veulent connaître de près l’expérience capitaliste du monde marchand. Ce rocher de quelques kilomètres carrés est situé à proximité du sud de la Chine continentale, dont il est désormais l’une des portes d’entrée principales. De l’autre côté de la frontière se déploie aujourd’hui un continuum urbain de plus de 50 millions d’habitants, allant de la ville nouvelle de Shenzhen jusqu’à Guangzhou. C’est dans cette zone urbaine frontalière que Deng Xiaoping a décidé, dans les années 1980, de mettre sur pied un modèle économique inédit en créant une zone spéciale pour transformer la Chine communiste. Toute cette zone côtière de la Chine continentale de Shenzhen à Shanghai s’est développée en accueillant les entreprises de la nouvelle Chine et a profité de la proximité de Hong Kong pour organiser les montages financiers permettant cette mutation. Depuis, Hong Kong n’a cessé de s’agrandir, comptant aujourd’hui plus de 7 millions d’habitants, et toujours plus de Chinois du continent (les mainlanders, comme les appellent les Hongkongais, aimeraient s’y installer). À défaut, ils viennent y passer quelques jours. Ils arrivent par avion ou par l’impressionnant poste-frontière terrestre entre Shenzhen et les Nouveaux Territoires, où désormais plusieurs centaines de milliers de personnes transitent quotidiennement.

Depuis 1997, Hong Kong, qui n’est plus sous mandat britannique, est redevenu un territoire chinois, tout en gardant un statut particulier à l’intérieur du système communiste. Pour les mainlanders, Hong Kong est une zone franche, un temple moderne de la consommation de marchandises détaxées. Dans les quartiers Central et Causeway Bay, les panneaux lumineux des grandes artères commerciales vous aveuglent jour et nuit de spots publicitaires au milieu d’une foule essentiellement chinoise à la fièvre acheteuse. La plupart des gens viennent passer quelques jours sur cet appendice de la Chine pour avoir un avant-goût de la culture marchande du monde occidental.

Avant de retrouver le monde du vin, je m’immerge dans l’atmosphère des rues, où la chaleur, l’humidité et les odeurs contrastent avec l’univers aseptisé des couloirs de Hong Kong Island. Des mainlanders arpentant les rues des quartiers Wan Chai et Central, avec à la main des paquets aux logos de grandes marques de luxe, se mélangent à des Hongkongais en costume-cravate ou tailleur, pressés de rejoindre leurs bureaux. Deux mondes qui semblent s’ignorer et même presque se mépriser. Certains de ces Chinois se bousculent jusqu’à l’Apple Store du quartier Central ou passent à la boutique Nespresso pour goûter un café, boisson encore largement exotique chez eux. De l’autre côté de la baie, ils poursuivent leur shopping dans Kowloon City, avec ses rues commerçantes et ses multiples magasins d’informatique, de photo et de bijoux. Les produits y sont vendus 20 à 40 % moins cher qu’en Chine, mais l’enjeu pour les citoyens de la République populaire est surtout d’avoir accès à des articles de luxe. Leur pays fabrique pour le monde entier toutes les marchandises imaginables, en grande quantité mais avec une réputation de mauvaise qualité. Venir à Hong Kong apparaît comme une opportunité pour accéder aux marchandises étrangères. Certes, ils peuvent s’en procurer dans les grandes villes chinoises, mais un doute demeure. Ainsi, quelques jours plus tard, une jeune fille originaire de Pékin m’expliquera : « Je viens à Vinexpo et à Hong Kong, car en Chine tout est faux. Je n’ai pas confiance. Il est possible d’acheter une bouteille de Lafite à Pékin ou à Shanghai, mais il est probable qu’elle soit fausse. À Hong Kong, je suis sûre d’acheter du vrai. »

Pour les Chinois continentaux, Hong Kong s’apparente à une expérience sociale garantissant la liberté de consommer, la sécurité, la confiance et une qualité de service qui n’existe pas encore en Chine. Depuis la rétrocession, l’île est devenue en quelque sorte un haut lieu de médiation entre le monde capitaliste et occidental et le monde chinois et postcommuniste, qui se découvrent.

Au mois de mai, il fait très chaud à Hong Kong. J’emprunte des dédales de passerelles climatisées qui surplombent les rues pour arriver au quartier Central. Les piétons respectent scrupuleusement le sens de la marche qui est gravé au sol pour éviter tout contact. En contrebas, j’observe des files d’attente bien alignées aux arrêts de bus le long des rues. Certains enfilent un masque avant d’entrer dans le bus ou le métro. En dépit de la mobilité et de la densité de la ville, je suis frappé par un ordre social commandant le respect des distances physiques.

Je retrouve Philippe dans ses bureaux. Il y vient très régulièrement, notamment pendant Vinexpo, même s’il n’a pas de stand sur le salon. C’est un moment privilégié pour mettre directement en relation des producteurs français et sa clientèle. Il m’accueille avec son collaborateur, Terence, armé de ses trois téléphones. Ce Hongkongais jongle d’un appareil à l’autre, passant du cantonais au mandarin et à l’anglais. Terence gère à la fois les clients hongkongais et leur bureau « Chine », en plein boom. Un jeune Français, Tim, s’occupe des relations avec les producteurs hexagonaux. Il me dirige immédiatement vers l’objet de toutes les convoitises. La cave en verre ultramoderne, climatisée, abrite quelques-unes des marchandises si prisées par la clientèle. Les bouteilles voyagent généralement en avion, compte tenu de leur prix. Tim m’explique : « Tu vois, cette bouteille, c’est un montrachet, c’est le plus grand vin blanc au monde. Il vient d’une parcelle toute petite, quelques hectares, en Bourgogne, et il n’y a donc que quelques milliers de bouteilles chaque année. Chacune coûte entre 300 et 400 euros. D’autres bouteilles de notre cave en valent plusieurs milliers, le prix s’explique par la très faible production. Petrus, qui est une sorte d’équivalent pour le rouge, produit 25 000 bouteilles par an. Une bouteille de Petrus s’échange à au moins 1 000 euros et peut monter à 4 000 euros, voire 5 000. Davantage encore pour des millésimes mythiques comme le 1961. En Bourgogne, cela peut aller jusqu’à plus de 10 000 euros avec les bouteilles de vieux montrachet ou encore celles d’Henri Jayer ou de la Romanée-Conti. »

Depuis ma première visite, en 2012, les prix n’ont fait que s’envoler. L’entreprise de Philippe est donc au cœur de la diffusion de ces grands crus français qui s’échangent à Hong Kong et en Chine. Il m’explique : « Hong Kong est très différent de la Chine, et on n’y boit pas de la même manière. Les élites hongkongaises ont été initiées dans des clubs anglais ou pendant leurs études dans les grandes universités américaines. Les nouveaux riches chinois ont d’autres codes sociaux, que l’on comprend moins bien. Au début, le vin servait surtout à afficher leur richesse. Ils achetaient une bouteille de Petrus ou de Lafite dans un but purement ostentatoire. On constate peu à peu un intérêt réel grandissant, et ils veulent maintenant être initiés. »

Il y a plus de demande que d’offre, et le club de Philippe, qui compte une centaine de membres, permet à sa clientèle très riche d’avoir un accès privilégié aux flacons prisés. « L’accès à certains vins est compliqué. Notre club doit se comprendre dans le sens anglais du terme. Le vin demande une éducation, qu’il faut patiemment acquérir pour avoir le droit de consommer les meilleures bouteilles. »

L’adhésion à ce type de club permet de s’ouvrir à de nouveaux codes de classe partagés par une élite mondiale émergente, qui a adopté les vins fins comme boisson de distinction sociale. Les dégustations et les dîners offrent une expérience unique autour du vin et contribuent à créer de nouvelles conduites sociales dans un univers de l’entre-soi avec des élites venant de cultures nationales très différentes.

Une fin d’après-midi, un autre entrepreneur français installé à Hong Kong m’invite à assister à une dégustation en l’honneur du propriétaire d’un grand domaine bourguignon. Ce dernier, qui parle couramment anglais, produit plusieurs grands crus dans les différentes appellations de la côte de Nuits. Le vigneron, quadragénaire, qui a hérité du domaine de son père, vit à Paris et se rend régulièrement à Beaune pour suivre les activités de l’exploitation, quand différents événements commerciaux ne l’obligent pas à voyager à l’étranger. Il m’explique : « Chaque année, je viens au moins quatre ou cinq fois à Hong Kong et en Chine, et je ne compte pas les voyages au Japon et aux États-Unis, qui sont devenus des marchés très importants pour nous. Nous exportons presque 80 % de notre production, et je me dois de fréquenter notre clientèle pour consolider nos ventes. Bon nombre de mes clients sont devenus des amis. »

Pendant la dégustation, clients chinois et hongkongais se mêlent à quelques Français expatriés qui ont été invités pour l’occasion. J’apprends à distinguer les Hongkongais au style vestimentaire très british ; ils parlent généralement un anglais parfait. Les Chinois sont reconnaissables à leurs costumes mal taillés aux manches trop longues et aux couleurs parfois criardes ; ils ne maîtrisent que rarement l’anglais et semblent mal à l’aise dans ce monde qui n’est pas encore le leur. Ils ont souvent recours à une assistante hongkongaise pour la traduction. Les Français présents travaillent majoritairement dans la finance. J’entame une discussion avec un trader français de la banque Goldman Sachs. Après plusieurs verres, il me confie : « C’est marrant, moi qui viens du sud pauvre de la Bourgogne, je n’aurais jamais imaginé pouvoir boire un jour ces vins. Pour nous, un côte-de-nuits était inaccessible, et je me retrouve à Hong Kong à en siroter avec des étrangers. »

Il a connu une ascension sociale fulgurante et tient à me dire qu’il gagne désormais plusieurs centaines de milliers d’euros chaque année. Sorti de l’École polytechnique, il a suivi le master « El Karoui » à Paris-Dauphine, qui semble être un cursus incontournable dans le milieu de la finance internationale. Je lui demande de m’expliquer ce qu’il fait et il me répond en plaisantant : « C’est très simple, je vends les bijoux de famille de l’Europe sur un marché mondial. Je suis en quête de produits rares dans lesquels mes clients peuvent investir. Je cherche toutes sortes d’entreprises pour des investisseurs chinois. Hong Kong permet de construire des opérations financières complexes dans le monde entier. »

Depuis la crise des subprimes aux États-Unis, l’Asie est devenue un investisseur majeur en Europe. Un autre Français me confie qu’il est family officer à la Société générale et gère directement les investissements et les avoirs de quelques familles très fortunées. Il poursuit en précisant qu’il y a une forme de singularité à Hong Kong : « Je trouve des solutions tout à fait légales pour que de riches Chinois puissent sortir leur argent de Chine. » Une partie de ces nouveaux riches ont en effet accumulé des richesses considérables et doivent trouver des « solutions » pour sécuriser leur capital. Je comprends que Hong Kong apparaît comme le lieu incontournable d’une nouvelle alliance entre cette élite chinoise et des financiers occidentaux installés là et qui veulent accroître leur présence en Chine.

Xavier, lui, travaille pour le groupe BNP Paribas et s’amuse de se retrouver face à un anthropologue ignorant tout de ces circuits économiques contemporains : « Moi, je suis en bout de chaîne de ce que l’on appelle l’optimisation fiscale. Nous faisons en sorte que les placements financiers des élites européennes échappent à une trop lourde pression de l’impôt. Et de l’autre côté, je permets à mes clients chinois de contourner la lourdeur du système communiste. C’est tout à fait légal et tout le monde est gagnant. »

Les élites chinoises ne sont pas les seules à trouver un intérêt à Hong Kong, et des Européens viennent y investir pour échapper à un système fiscal qui semble ne pas leur convenir.

Un observateur familier de ce monde m’explique : « Quand on boit du vin, on crée du lien, ce sont des moments où les échanges ne portent pas que sur les valeurs gustatives. On sent bien que tous les protagonistes cherchent à évoluer dans un monde de confiance pour aller éventuellement vers des investissements et des affaires ensemble. »

Après la dégustation, deux trentenaires héritiers de grandes familles hongkongaises richissimes, que l’on surnomme tycoons, nous invitent dans un restaurant italien qui affiche trois étoiles au Guide Michelin. Je me retrouve assis en face d’une jeune top-modèle new-yorkaise qui accompagne l’un d’entre eux. Je tente de lancer la conversation. Après quelques questions, je comprends que celles-ci sont malvenues et que la jeune Américaine ne se contente pas de faire des photos. Sa présence à Hong Kong pour le week-end est tarifée, et cette escort girl de luxe accompagne le fils d’un fameux promoteur immobilier de l’île. Ce grand amateur de vin ne lui adressera pas la parole de la soirée et se lèvera sans cesse pour aller sniffer de la cocaïne toute la soirée avec son ami.

Dans ce restaurant sans fenêtres, l’atmosphère climatisée, sans âme, se prête mal à la consommation de vin. Pourtant, les bouteilles servies sont jugées exceptionnelles par l’assistance. Les célèbres flacons se succèdent, comme un Château Le Pin 1976 choisi d’après la date de naissance du vigneron bourguignon à l’honneur. Je quitte rapidement ce petit monde, qui finira au Dragon-i, une des discothèques hongkongaises les plus en vue, pour sabler quelques bouteilles de Dom Pérignon à plusieurs milliers d’euros.

Bienvenue à Hong Kong, dans le monde du luxe et de tous les excès !

Au cours de mes fréquents séjours à Hong Kong, j’ai assisté à de nombreux dîners-dégustations de ce type dans les grands hôtels. Pour décrypter cet univers, je vais à la rencontre d’un autre observateur privilégié de cette nouvelle interaction sociale entre Occidentaux, Hongkongais et Chinois autour du vin.

Christophe a été sommelier pendant quinze ans pour de grands restaurants français à Monaco, Paris et Londres. Il travaille désormais comme ambassadeur pour Primum Familiae Vini, une association qui réunit plusieurs entreprises familiales viticoles européennes. Christophe est depuis de nombreuses années au contact des élites étrangères qui boivent des vins fins. Il a pour tout diplôme un CAP de sommelier. Sa vie professionnelle lui permet de côtoyer un univers culturel et social inattendu. Il raconte : « Quand j’ai commencé, je n’aurais jamais imaginé voyager autant grâce à mon métier et être en contact avec des gens aussi différents. Cela fait plus de quinze ans que je viens régulièrement à Hong Kong… Hong Kong me rappelle la grande époque de Londres dans les années 2000 : c’était la folie, on avait l’impression que le monde entier venait là. On sent un déplacement vers Hong Kong ; et d’ailleurs, chaque fois que j’y viens, je croise de plus en plus de Français qui travaillent ici et assurent le rayonnement de nos produits. Je crois que c’est trois cents à quatre cents Français qui s’installent chaque mois à Hong Kong avec de petits moyens, comme moi au début, avec un diplôme de sommelier ou autre. Tous ces jeunes ont envie de venir ici pour faire connaître le savoir-faire français tout en vivant un moment d’aventures et de liberté. »

Christophe incarne un savoir-faire français unique qui se diffuse dans le monde de la gastronomie et de l’hôtellerie, mais aussi dans le domaine de la boulangerie, de la pâtisserie, du vin. Il se souvient qu’il n’avait pas du tout conscience de ce patrimoine singulier : « J’ai étudié dans le Val de Loire en 1987, et à l’époque je ne faisais presque pas attention à notre patrimoine. J’ai redécouvert plus tard Chenonceau, Chambord, sans me rendre compte de l’importance de ces lieux. Et aujourd’hui, cela me donne la chair de poule d’en parler ici, à Hong Kong. Nous avons quelque chose d’unique et qui est magnifique, en France, c’est notre patrimoine et nos campagnes. »

Ses expériences à l’étranger ont forgé sa conviction d’une spécificité culturelle liée au maintien d’une forme de ruralité. Ses contacts de plus en plus fréquents avec des élites urbaines asiatiques n’ont fait que renforcer ce sentiment. Cette clientèle cherche à connaître les vins et ceux qui les produisent pour pouvoir aller éventuellement leur rendre visite. « Les Chinois vivent dans un environnement urbain souvent coupé de la nature. En Europe, ils veulent manger avec le vigneron, voir sa maison, car c’est quelque chose que l’on ne peut pas acheter, copier. Il y a une fascination pour nos villages et nos châteaux. »

Il cite les cas de Saint-Émilion, ou encore du village viticole de Riquewihr, en Alsace, avec son millier d’habitants, qui accueille plus de 2 millions de touristes chaque année. Christophe pense que les Chinois cherchent non seulement à boire, mais aussi à accéder à une expérience liée à notre rapport au temps et à l’histoire. Il commente : « On peut vendre des milliers de conteneurs sans faire ce type de dîners, sans aucun contact direct avec les producteurs. C’est une marque qui est distribuée, on vend le nom de l’étiquette. Ici, on fait autre chose. On propose des relations humaines, de partager une expérience et parfois même des valeurs. »

Il s’étonne de la perception française de ces nouveaux consommateurs : « Il y a des stéréotypes tenaces en France sur la Chine, et cela m’agace parfois. J’ai entendu très souvent l’histoire du Chinois qui mélange des grands crus avec du Fanta. Cela a existé et cela existe encore peut-être, mais c’est infime. Il faut aller dans les restaurants de Pékin et de Shanghai voir les caves, la verrerie. Il y a déjà une grande culture du vin. Elle n’est bien sûr pas comme la nôtre, mais on a passé le stade du Chinois mal éduqué qui boit pour l’étiquette. »

Cela fait presque vingt ans qu’il vient en Asie : « Je me rends compte que l’on ne peut pas parler de l’Asie ou de la Chine en général. Il y a des régions très différentes. Les Chinois ont un point commun très important avec nous : ils sont sensibles à la diversité des goûts, à l’amer, à l’acide, au sucré, au salé. »

La culture culinaire des Chinois repose sur la variété, avec différentes cuisines régionales : « Je pense que l’on peut faire des parallèles avec leur culture du thé. On trouve d’abord le rapport à la terre, où il y a des notions proches de celle de terroir. Et puis, il y a la dégustation. On constate un retour de la cérémonie du thé, et ils goûtent les vins un peu de la même manière. Avec le thé et la sophistication de leur cuisine, je pense que les Chinois sont plus proches de notre culture du vin que les Américains, par exemple. »

Cette sophistication alimentaire leur permettrait d’être sensibles à la diversité des saveurs et d’être capables d’accepter des vins très différents issus de terroirs variés.

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