Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 21 sur 31

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Château Pékin

17 - La conquête de l’Ouest

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La conquête de l’Ouest

 

Après avoir parcouru les territoires viticoles du Hebei et du Shandong, je laisse Gérard et prends l’avion pour découvrir l’autre zone viticole chinoise, qui se trouve dans le nord-ouest du pays. Les régions de Mongolie-Intérieure, du Ningxia, du Shaanxi et du Xinjiang forment un vaste ensemble géoclimatique cohérent, où la production de vin connaît un développement intensif depuis le début des années 2000. Il est constitué de territoires semi-désertiques, avec un climat continental caractérisé par de très grands écarts de température. L’hiver, celle-ci peut descendre jusqu’à moins 30 degrés, obligeant les paysans à enterrer la vigne pendant plus de six mois. Cette zone encore largement rurale est aussi une des plus pauvres du pays, n’ayant pas bénéficié du boom de croissance des villes côtières. Elle est considérée comme un espace prioritaire d’investissement par le gouvernement qui souhaite y implanter de nouvelles activités telle la viticulture, car elles doivent contribuer à l’élaboration du nouveau rêve chinois : construire une Chine verte.

Je commence par la Mongolie-Intérieure en séjournant au château Hansen, qui se trouve à proximité de la ville de Wuhai. C’est un autre modèle que les joint-ventures que j’ai visités jusqu’à présent. Le domaine Hansen est une entreprise privée qui s’est lancée récemment. Bruno Paumard, œnologue français, y travaille pour le compte d’un entrepreneur chinois qui a l’ambition de produire un vin biologique. Il a été embauché dès 2010 pour s’occuper de la vinification et de l’image du domaine.

J’ai d’abord rencontré Bruno Paumard à plusieurs reprises à Pékin, car il est installé dans la capitale. Il préfère en effet se consacrer à l’aspect commercial depuis Pékin, tout en se rendant régulièrement sur le domaine.

Au cours de notre voyage en avion, il revient très rapidement sur son parcours dans le monde du vin. Après des études de sommelier, il s’est exilé à Londres pour travailler dans de grands restaurants, avant d’être sacré meilleur sommelier d’Angleterre en 1989. De retour dans sa région natale, il a travaillé pour un des grands négociants des vins de Loire, la maison Bouvet-Ladubay.

En 2010, il est envoyé par sa société à l’Exposition universelle de Shanghai, afin de prospecter le nouveau marché chinois. La découverte de la Chine est un choc : « Quand tu quittes l’Europe avec tous ses problèmes, la Chine est une respiration. J’ai été fasciné par son rapport à l’avenir et sa capacité de changement. En France, tout paraît impossible ou bloqué. J’ai tout de suite eu l’impression que j’allais pouvoir réaliser mon rêve. »

Il fait la connaissance de Han Jianping, son futur patron, qui lui propose de l’embaucher comme conseiller afin de développer son domaine en Mongolie-Intérieure. Bruno décide de quitter son Anjou natal pour devenir maître de chai du château Hansen. Il explique ainsi sa décision de quitter la France : « Professionnellement, je ne pouvais pas espérer progresser davantage. Ici, il me semblait que mon statut changeait. Les gens m’accordaient de l’importance et de l’intérêt. J’ai eu l’impression de participer à un projet collectif important. » Bruno se demande même s’il ne vit pas un rêve éveillé depuis son arrivée. Sa décision d’expatriation correspondait aussi à une aspiration plus personnelle de réalisation. « Je suis un fan de science-fiction. Chaque fois que je prends l’avion pour le Ningxia, c’est un peu comme si j’allais sur une autre planète. Ici, tout me paraît surréaliste, surdimensionné. Tout est grand, tout va vite. J’ai la chance de me retrouver à la tête d’un domaine viticole immense au milieu du désert et qui veut faire du vin bio. Je peux réaliser mon rêve. »

A l’approche de Wuhai, je comprends mieux son sentiment de vivre une expérience hors du commun. Nous survolons des étendues désertiques avant d’arriver au-dessus de la ville, située entre les déserts de Gobi et d’Ordos. À proximité des faubourgs, j’aperçois plusieurs cheminées de centrales thermiques qui crachent d’épaisses fumées. Bruno m’explique que Wuhai s’est développé grâce à l’extraction du charbon et à l’industrie du cachemire. C’est une petite ville industrielle d’un million d’habitants, avec une immigration récente ; néanmoins, elle se développe à grande vitesse, comme en témoignent les nombreuses tours d’habitation en cours de construction destinées à absorber l’exode rural massif.

À première vue, la possibilité d’un vignoble bio entouré par cet univers urbain me paraît improbable. Nous rejoignons le domaine par une route très large et nous arrêtons devant un vaste bâtiment rectangulaire récent, rouge et blanc, dont la façade est ponctuée de colonnes blanches. Ses quatre étages font penser plus à une administration qu’à un domaine viticole. Un escalier central permet d’y accéder. Dans le vaste hall, des hôtesses en uniforme nous accueillent comme dans un hôtel. Il y a aussi des salles de réception et de conférences et, aux étages, des bureaux et des chambres. Je sors pour faire rapidement un petit tour. À proximité, quelques canards nagent dans un bassin artificiel. Le lieu ressemble à une oasis de verdure dans un milieu désertique. Plus loin, j’aperçois des rangées d’arbres qui protègent le vignoble des tempêtes de sable, fréquentes dans la région. Des tuyaux courent le long des parcelles pour irriguer en permanence les ceps grâce à la proximité du fleuve Jaune. De nombreux ouvriers travaillent la vigne. Leur visage est protégé du soleil et du vent par un foulard et une casquette. Bruno m’explique que plus de trois cents personnes s’occupent des 250 hectares, dont certaines parcelles se trouvent à plus de 2 000 kilomètres, dans la région de Gansu. Le raisin est transporté par camions pendant deux jours pour être vinifié au domaine, qui possède ses propres vignes mais achète également du raisin à l’extérieur. Nous visitons l’immense établissement vinicole, avec sa multitude de cuves en inox importées d’Italie. Bruno échange en anglais avec son assistante chinoise sur les évolutions des assemblages réalisés il y a quelques semaines.

Nous passons ensuite par un tunnel qui nous mène à un cellier de stockage. On retrouve les petites niches de personnalités locales où reposent quelques bouteilles. Le tout nouveau chai abrite plus de 800 fûts de chêne, qui permettent de produire plus de 800 000 bouteilles. Il y a également un espace de dégustation, où Bruno a créé un musée présentant des outils viticoles glanés dans des brocantes à l’occasion de ses différents séjours en France.

Le volume de la production est impressionnant et pose la question de savoir qui sont les clients du domaine Hansen. Bruno m’explique : « Nous n’avons aucun problème pour écouler notre production. Mon chef a des relations privilégiées avec les autorités locales, pour lesquelles nous mettons à disposition une quantité importante de bouteilles, qui deviendront des cadeaux d’entreprise. Ensuite, ces responsables incitent diverses sociétés locales à nous en acheter. Nous écoulons une grande partie de notre production sans aucun problème grâce à ce système interentreprises. Nos bouteilles finissent le plus souvent en cadeaux. Il faut bien que tu comprennes qu’une grande partie de l’économie chinoise fonctionne ainsi… S’attaquer au vrai marché des consommateurs et vendre en magasin, c’est autre chose ! »

Sur le domaine, Bruno travaille en collaboration étroite avec une équipe de spécialistes chinois qui ont été formés à l’université d’agriculture d’État. « Cela m’a pris du temps d’accepter qu’ils ne raisonnent pas comme nous. Mon patron a des objectifs quantitatifs à respecter, c’est sa priorité. Mon équipe technique a des logiques industrielles et de production qu’il a fallu gommer. Je ne suis pas du tout dans un environnement où je maîtrise tout. J’ai un rôle essentiel pour l’image du domaine. »

Le lendemain, le responsable de la communication profite de ma présence pour faire venir la télévision régionale. Auparavant, il me pose plusieurs questions sur mon travail et s’étonne qu’un universitaire français vienne jusqu’ici. Il me confie qu’avant de s’occuper de la communication du domaine il était professeur d’université en histoire. Il enseignait le matérialisme historique et les stades de développement théorisés par Marx et Engels. Il s’occupe désormais de la communication et il est chargé d’accompagner toute personne qui souhaite faire une enquête sur le domaine. Avant l’arrivée de la journaliste locale, il me dit que c’est toujours important qu’un Français émette un avis positif sur leur vin. Nous discutons ensuite de sa stratégie de communication. Il m’explique : « Ici, j’utilise mes connaissances historiques pour raconter une histoire sur la longue présence chinoise dans cette région. Nous sommes pour la plupart des Han, aujourd’hui. Nous avons été envoyés ici dans les années 1960 pour travailler la terre. Les Mongols sont désormais minoritaires en Mongolie-Intérieure… Nous avons assis la communication de Château Hansen sur l’idée que c’était un vin du désert, associé à la nature pure et propre. Je n’exploite pas du tout l’histoire ou l’identité mongoles pour le vendre. Cela n’a pas de sens. Nous devons nous appuyer sur les qualités géographiques de la région, et surtout parler du projet d’une Chine de demain. »

Interviewé par la télévision, Bruno Paumard rappelle l’importance de faire du vin bio. Les cheminées d’usine que l’on aperçoit en arrière-plan et la taille démesurée de l’exploitation me font m’interroger sur la qualification de bio. Bruno me rappelle l’importance de l’image et du storytelling pour les Chinois. Il existe une certification bio depuis quelques années, mais il ne faut pas compter sur l’administration pour faire respecter les choses. « Tu sais, le fonctionnaire qui te donne la certification bio ne met pas les pieds dans les vignes. Il faut avant tout bien s’occuper de lui et faire ce qu’il faut pour obtenir ce label. »

Plusieurs jours après, le propriétaire arrive sur le domaine. Comme la plupart des xingui (nouveaux riches), Han Jianping n’habite pas sur place ; il vit en appartement dans la ville de Wuhai. Je comprends même que résider ici serait mal vu : le domaine vinicole est avant tout une entreprise et ne doit pas trahir un projet personnel ou familial.

Il m’accueille chaleureusement dans son bureau et me raconte rapidement son parcours. Han Jianping n’est pas originaire de la région. Cette famille de Han a été envoyée par le Parti communiste chinois en Mongolie au moment de la révolution culturelle. Il a commencé par travailler dans une usine de cachemire, avant d’en devenir le directeur. Il a ensuite occupé des responsabilités locales au sein du Parti dans les années 1990, puis a fait fortune dans l’industrie du charbon. En 2001, il a réinvesti dans l’immobilier urbain – qui est à l’origine de l’enrichissement considérable de nombreux nouveaux riches.

Au même moment, son frère développait un domaine viticole qui ne fonctionnait pas vraiment. En 2004, quand ce dernier est mort brutalement, Han Jianping a repris l’activité. Il a recruté un spécialiste de la viticulture à l’université d’agriculture et a fait construire en 2008 le chai, puis le château. En 2010, il a rencontré Bruno à l’Exposition universelle de Shanghai, dont le thème était « Une ville meilleure, une vie meilleure ».

Pour Han Jianping, le séjour à Shanghai a été une expérience majeure : « J’ai compris qu’il fallait faire autre chose pour notre pays. Moi, j’ai gagné beaucoup d’argent dans le charbon, et maintenant je participe à la Chine verte. Et je trouve que notre projet de faire du vin bio en Mongolie contribue à notre nouveau rêve chinois. »

Comme l’analyse remarquablement Aurélie Névot dans La Couronne de l’Orient, son ouvrage consacré à la manifestation de Shanghai, c’était l’occasion de construire un nouveau roman national. La visite de l’exposition devait susciter des émotions et façonner l’homme nouveau. Le pavillon chinois traduisait l’avenir écologique de la Chine. L’objectif était de contribuer à l’unité du peuple. Le nouveau rêve chinois devait se réaliser grâce à la fusion opérée entre les intérêts de la famille et ceux de l’État. Par cette exposition, il s’agissait de proposer un horizon politique de développement vert : permettre à toutes les composantes de la société chinoise de s’enrichir. Selon Aurélie Névot, ce roman national s’adresse aux minorités de la République populaire de Chine : elles peuvent, comme les Mongols, garder leurs traditions, mais l’objectif est avant tout d’accé‐ der à une modernité associée au confort matériel, technique, pour contribuer à la grandeur et à la puissance du pays dans le monde.

Ce nouveau discours politique s’articule très bien avec le développement du vignoble de Château Hansen. Han Jianping ne le présente pas comme un simple projet personnel : « Le château Hansen contribue à fixer le sable et à limiter les tempêtes de sable sur Pékin et les grandes villes de l’Est. Nous endossons un rôle collectif très important : faire un désert vert et améliorer la vie de nos concitoyens. »

Cette dimension collective est systématique dans le discours des nouveaux acteurs du vin. L’investissement dans la viticulture se justifie toujours par une contribution au projet collectif national. Han Jianping confirme : « L’évolution de notre entreprise est indissociable du développement du pays. Notre objectif est de contribuer à transformer le désert. C’est un rêve collectif de modifier la nature, c’est un devoir pour la société. » Désormais, le pouvoir chinois souhaite limiter l’expansion des villes et tente d’orienter les investissements vers l’espace rural et les zones les plus pauvres.

L’investissement dans le vin est un dessein politique et non d’un rêve individuel. Le développement de projets dans la région veut démontrer la capacité de la Chine à produire un vin de qualité, c’est bien dans cet objectif que Bruno Paumard a été recruté.

Avant de me quitter, Han Jianping me parle de son nouveau projet. Il vient d’obtenir un bail de 3 500 hectares pour construire un complexe œnotouristique dans la région du plateau d’Ordos. Il me montre la maquette : il prévoit d’édifier plusieurs copies de châteaux européens, une église, une sorte de petit village à l’européenne, des salles de conférences, des hôtels luxueux. Il espère accueillir la nouvelle classe des cols blancs chinois qui viendra y passer ses week-ends, loin des centres-villes.

En découvrant ce projet gigantesque, je songe aux remarques d’un observateur averti de la filière viticole, à Pékin, quelques mois auparavant : « Moi, je préfère relativiser l’intérêt actuel pour le vin, car tu dois comprendre que tous ces hommes d’affaires chinois ont une stratégie complexe par rapport à leurs investissements. Faire un vignoble, c’est avant tout un moyen d’obtenir des autorités un bail sur le foncier. Souvent, ils se moquent de la vigne, et peut-être qu’avec l’expansion urbaine, dans dix ou vingt ans, la vigne sera rasée, mais ces hommes d’affaires auront fait de très bonnes affaires ! »

Han Jianping et les xingui de la viticulture s’inscrivent dans la logique du gouvernement chinois, qui veut répondre aux attentes des classes moyennes et supérieures urbaines, celles-ci souhaitant avoir davantage de loisirs et pouvoir s’échapper de l’espace urbain.

Il est temps d’aller voir un peu plus loin s’il y a d’autres formes de vignobles que ces vins de château faisant la promotion d’un projet politique vert, symbole d’une domestication très poussée de la nature.

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