Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 19 sur 31

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Château Pékin

15 - Yantai Changyu International Wine City

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Yantai Changyu International Wine City

 

Je me rends à quelque 200 kilomètres de Pékin pour séjourner plusieurs semaines dans le Shandong. Cette région maritime se situe dans l’est du pays, au bord de la mer Jaune. Elle est considérée dans l’imaginaire chinois comme le verger du pays, avec un climat océanique propice à l’agriculture. Elle fait face à la Corée et au Japon et abrite un paysage vallonné aux sols sablonneux et calcaires. Les amateurs de vin la comparent volontiers à la région bordelaise, en rappelant qu’elle se situe à la même latitude. Lors du voyage en train à grande vitesse, nous traversons pendant de longues minutes, à proximité de la ville de Shouguang, une immense mer de plastique formée par plus de 20 000 hectares de serres dédiées à la production intensive de tomates. Il n’y a plus de villages, et les salariés vivent désormais dans les grands ensembles des villes qui entourent ce cluster agricole.

C’est d’ailleurs dans cette région que la première entreprise vinicole, Changyu, s’est développée au cours du XIXe siècle. Le Shandong a été en contact étroit avec l’extérieur avant 1949 par l’intermédiaire d’une présence britannique, allemande et japonaise. À cette époque, les Anglais ont ouvert un comptoir dans la ville de Weihai, de même que les Allemands. De nos jours, cette ville moyenne de 2 millions d’habitants garde quelques vestiges de la présence allemande à travers des bâtiments historiques d’inspiration bavaroise, la bière Tsingtao, mondialement connue, et un vin blanc portant le même nom.

J’arrive à Yantai, où vient me récupérer l’œnologue français Gérard Colin, avec qui je vais passer plusieurs semaines. Pendant notre trajet en voiture, Gérard m’explique que cette ville est considérée comme le berceau du vin chinois. Elle a été choisie par les autorités chinoises pour relancer l’économie vinicole. Elle s’est appuyée sur l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), qui lui a décerné un prix en 1987. En 1988, le Shandong est devenu une zone économique ouverte, ce qui a permis l’arrivée d’investisseurs étrangers et le développement des activités portuaires vers l’extérieur. Ce territoire agricole a depuis connu un développement spectaculaire de son tissu urbain et un recul des activités liées à la terre.

Nous empruntons une large autoroute qui traverse un continuum urbain sensiblement identique à celui de Pékin. De nombreuses grues longent les voies, signe de l’achèvement de la construction de nouveaux immeubles d’habitation.

Aujourd’hui, le Shandong s’impose comme une région touristique de bord de mer, où les citadins se rendent le week-end pour profiter du bon air et déguster les spécialités culinaires locales. Certains y vont aussi pour visiter Zou, la ville natale de Confucius, et le mont Taishan, l’une des cinq collines sacrées du taoïsme.

Le lendemain, je commence par visiter l’ancien siège social de Changyu, qui est désormais un musée consacré à son histoire. La visite évoque en particulier Zheng Bishi. Cet homme d’affaires chinois d’origine birmane s’est installé dans le Shandong, où il a développé Changyu avec l’aide de spécialistes européens, notamment autrichiens. De vieilles affiches mettent en valeur la distinction historique d’un des vins de l’entreprise. Changyu a été récompensé à l’échelle mondiale à l’occasion de l’Exposition universelle de 1915 à Panama. Sinon, presque rien n’est dit sur la faillite de l’entreprise dans les années 1930. On apprend que l’activité n’a repris qu’après l’instauration de la République populaire de Chine.

La visite se poursuit par la découverte d’une cave voûtée de plus de 2 000 mètres carrés, où demeurent quelques tonneaux énormes qui ne sont visiblement plus utilisés. Je parle ensuite avec l’administrateur du musée, qui me conseille d’aller voir le nouveau domaine pour rencontrer les responsables de la production vinicole.

Historiquement, l’entreprise Yantai Changyu Pioneer Wine Co (Changyu en abrégé) appartenait à la municipalité de Yantai. Dans les années 2000, elle aussi s’est lancée dans le processus de privatisation et d’internationalisation en se faisant coter à la Bourse de Shenzhen. Elle

affiche désormais un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de yuans28. Dirigée par Zhou Hongjiang, qui est également député à l’Assemblée nationale populaire, elle contrôle l’exploitation d’un vignoble de plus de 20 000 hectares répartis dans les grandes régions viticoles. Depuis les années 2010, l’entreprise poursuit son expansion à l’étranger : elle a fait l’acquisition de domaines dans la plupart des grandes régions viticoles du monde, au Chili, en Australie, en France, en Espagne ou en Italie. Face à la pression urbaine et au développement économique des années 1990, elle a été contrainte de déménager et d’abandonner les premières vignes autour du bâtiment viticole, désormais transformé en musée. Changyu a bâti un nouvel établissement vinicole dans les faubourgs de la ville pour incarner ses vins de château (jiu zhuang). En 2001, la firme, désormais associée au groupe bordelais Castel Frères, a fait construire le château Changyu Castel par l’architecte français Marcel Mirande, qui s’est inspiré d’un domaine viticole de la Loire.

Castel est un poids lourd, considéré comme la plus grande entreprise vinicole d’Europe, avec des vignobles en France, au Maroc, en Tunisie et en Éthiopie. Castel SAS est surtout connu comme un distributeur majeur de vins en France, avec son célèbre réseau de magasins Nicolas. La société est également fortement implantée en Afrique pour la fabrication et la distribution de bières. Elle est devenue un géant de l’industrie de l’alcool en développant des partenariats à l’étranger. Elle est par exemple associée au japonais Suntory, spécialisé dans le whisky, et s’est offert avec Changyu l’opportunité de conquérir le marché chinois. Les Chinois espèrent profiter de son savoir-faire, et Castel souhaite distribuer plus facilement ses vins sur le territoire asiatique.

Le domaine est entouré d’un vignoble de 135 hectares qui était, il y a encore peu de temps, un champ de céréales. La production s’effectue dans des bâtiments éloignés, non accessibles aux visiteurs. Gérard Colin me présente un responsable chinois parlant anglais. Notre discussion tourne autour des joint-ventures. Le responsable souligne une différence de taille par rapport à la première expérience de Dynasty. Dans les années 1980, les paysans chinois bénéficiaient d’un droit d’usage de la terre et les établissements vinicoles n’avaient pas le contrôle de la production. Les nouveaux joint-ventures des années 2000 s’inscrivent dans une politique générale de décollectivisation de la terre. L’État a attribué aux autorités locales le pouvoir de donner directement un droit d’usage à des entreprises. Gérard m’explique : « Les terres des paysans ont été expropriées. Les autorités locales ont indemnisé les paysans pour contrôler le foncier, puis ont cédé celui-ci à prix d’or sous forme de bail à des étrangers avec des dessous-de-table très importants. Il y a eu beaucoup de troubles en Chine à cause de ce genre d’opérations. »

Certains sont désormais salariés de l’entreprise, d’autres ont abandonné leur activité agricole et ont été remplacés par des migrants venus d’autres régions plus pauvres du centre de la Chine.

Nous quittons ce nouveau domaine viticole clôturé, qui se compose d’un château à la française destiné à accueillir de nouvelles activités œnotouristiques et d’un vignoble de plusieurs centaines d’hectares. Cette configuration et ce type d’entreprise permettent à l’État de domestiquer aussi bien la nature que les activités humaines. L’établissement d’un grand vignoble facilite la mise en place d’un cadastre et la levée de l’impôt. La disparition des milliers de petits paysans qui ont perdu le droit d’usage sur leur lopin de terre favorise en outre la création d’un salariat et limite les possibilités de revendications sociales. Cette conception inédite du vignoble répond aussi au besoin d’accueil des nouveaux consommateurs chinois venant visiter le domaine. Le bâtiment de Changyu Castel a été conçu avant tout dans une logique de parc œnotouristique, comme je l’ai déjà entrevu dans le Hebei. Les autorités chinoises soutiennent et subventionnent ces lieux qui sont des formes de parcs de loisirs où s’élabore une vision bien particulière du vin. Changyu Castel et les multiples châteaux qui sortent de terre dans la nouvelle Chine vinicole font partie d’un projet politique beaucoup plus vaste, qui prétend imposer des clusters incontournables de vin en Chine.

Dans le Shandong, cette ambition s’est récemment concrétisée par un

projet gigantesque : la Yantai Changyu International Wine City29, dont l’objectif est à la fois de convertir les Chinois à la consommation de vin et de montrer la capacité du pays à devenir un acteur majeur de l’économie mondiale du vin.

Quelques semaines plus tard, j’ai l’occasion de visiter, en compagnie de Gérard Colin, le chantier colossal de ce parc vinicole qui s’étend sur plus de 6 000 hectares et représente plus de 6 milliards de yuans d’investissement. La visite est relativement rapide, car le chantier vient de débuter. Une salle permet néanmoins de découvrir une maquette, et la projection d’un film d’animation de douze minutes propose de prendre connaissance du projet. L’ambition n’est plus seulement d’attirer des partenaires étrangers, mais de montrer que la Chine fait partie des acteurs majeurs du monde vinicole. Le film met en valeur la capacité chinoise de faire appel à la créativité et à l’innovation pour construire ce vaste complexe organisé autour de sept bâtiments. On y découvre d’abord le Wine Research Institute, dont la forme architecturale d’une tour de dix-neuf étages s’inspire d’une flûte à champagne. On peut découvrir toute la vision scientiste du vin des Chinois à travers une mise en scène d’hommes et de femmes en blouse blanche se concentrant sur des éprouvettes dans un laboratoire ultramoderne. Ils évoluent dans un environnement high-tech, et la voix off précise que cette tour sera dédiée à la recherche vini-viticole en faisant appel à toute l’innovation technologique et biologique permettant d’améliorer les rendements et la qualité du vin. Le film permet d’imaginer et de découvrir ensuite par voie aérienne le futur Wine Production Centre. Ce vaste hangar, dont le toit reprend la forme de barriques, s’étendra sur plus de 22 000 mètres carrés, avec des espaces dédiés à la vinification ultramoderne, à l’assemblage, à l’embouteillage. La voix off précise que sa capacité sera de plus 25 000 bouteilles à l’heure et qu’un espace de stockage de 27 000 mètres carrés fera de ce centre « la plus grande cave du monde ». Le film montre ensuite un espace logistique extrêmement sophistiqué et robotisé pour expédier au plus vite dans le monde entier les vins produits.

Il se poursuit par le survol d’un vignoble orné d’un château aux allures gothiques. C’est le château Tinlot, d’après le nom du français Robert Tinlot, ancien président de l’OIV. Président d’honneur de la société Changyu, il a accepté de donner son nom à ce futur site. « Le château Tinlot incarnera la qualité à la française, avec son vignoble de 800 hectares pour produire uniquement du vin biologique », précise la voix off.

Puis la visite aérienne du domaine nous transporte vers un autre vignoble de 300 hectares, constitué cette fois d’un cépage uni blanc, nécessaire à la fabrication du cognac. Le château Koyac Brandy, construit dans un style médiéval, produit du « brandy à la française », pour ne pas dire du cognac. Le film évoque l’utilisation de la technologie hexagonale et montre une unité de production composée de vieux alambics achetés dans les campagnes françaises. Ce nouveau brandy complétera la gamme de la société Changyu, désormais propriétaire à Fronsac d’une marque de cognac.

Le film nous emmène ensuite à la découverte du Pioneer International Wine Trading Centre, un vaste complexe doté d’espaces de dégustation sur plus de 8 000 mètres carrés, qui accueillera les futurs salons et salles de ventes aux enchères. L’objectif de cette construction est de permettre à la ville de Yantai d’accueillir « un des plus grands salons des vins au monde ».

Enfin, ce parc à thème viticole aura même son village, le Hainan Wine Village, s’étendant sur 300 hectares. La caméra se promène dans des rues piétonnes pavées où l’on voit des promeneurs découvrir des petits commerces, un hôtel cinq étoiles avec son spa, un théâtre, une fausse église et des salles de mariage. Le film s’achève en affichant la volonté de « créer un festival du vin à Yantai recevant plus d’un million de touristes par an ».

Ce projet est l’incarnation du principe de cluster économique que cherchent à créer dans tous les domaines les autorités chinoises. La concentration d’entreprises spécialisées dans un secteur d’activité serait un moyen pour leur économie de devenir la plus performante. D’ailleurs, notre accompagnateur en rajoute et souligne, non sans fierté, que l’objectif principal est que l’entreprise Changyu devienne « un des leaders mondiaux dans l’industrie du vin ».

Changyu n’est plus seulement une firme locale du Shandong. Depuis les années 2010, elle a décliné son concept de châteaux viticoles dans d’autres régions chinoises, avec chaque fois un partenariat étranger différent au Shanxi, au Ningxia, au Xinjiang, et dans le monde.

La construction de ce projet gigantesque est aussi l’incar nation d’une vision rationalisée : le vin sert à penser une vie sociale sous contrôle et une nature domestiquée. La nouvelle société du spectacle est tournée vers le divertissement et attend son flot de visiteurs chinois venus d’un monde urbain et à la recherche de lieux de détente. Le gigantesque parc d’attractions permettra de faire ressentir l’atmosphère européenne en se promenant dans des rues piétonnes bordés de cafés et de restaurants tout en restant en Chine.

Cette visite au cœur du nouveau paysage viticole ne peut laisser qu’un goût étrange quand on songe aux petits villages européens qui ont construit patiemment au cours des derniers siècles des paysages viticoles, composés de parcelles inégales séparées par des murs de pierres et renvoyant à des histoires familiales. Ce projet incarne l’extrême rationalisation de la nature et de la vie économique par un État et des autorités locales qui y jouent un rôle de premier plan. Dans ce storytelling sur le vin, le discours mobilise des héros locaux et étrangers, souvent français. Des chiffres, des prévisions et des classements élogieux viennent souligner la future domination chinoise. Tout un discours sur l’avenir occupe une place prépondérante dans ce nouvel imaginaire chinois qui souhaite désormais conquérir le monde. Nous sommes loin d’histoires d’hommes et de femmes bâtissant un univers collectif transmis de génération en génération, au gré des héritages et des conflits familiaux.

En quelques semaines, je viens de visiter de nouveaux « châteaux-musées-hôtels » où la manière de consommer et de produire du vin permet de comprendre comment les autorités chinoises utilisent celui-ci pour exploiter la nature, mais aussi domestiquer les esprits et les corps. Ces territoires viticoles incarnent une volonté de contrôle social omniprésent et absolu aussi bien sur les humains que sur le monde naturel.

28 « Castel en Chine, le casse-tête chinois » (https://dico-du-

vin.com/castel-en-chine-le-casse-tete-chinois/).

29 « Yantai Changyu International Wine City », China Daily,

29 juin 2019 (http://www.chinadaily.com.cn/m/shandong/yantai/2019-

06/29/content_37486246.htm).

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