Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 18 sur 31

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Château Pékin

14 - Vignobles Express

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Vignobles Express

 

À travers cette lente immersion dans la production chinoise, je mesure à quel point un produit agricole est le reflet d’un rapport singulier entre l’être humain, un territoire et un système sociopolitique. La culture du vin n’échappe pas à cette logique. En passant de l’Europe à la Chine, le vin se transforme : sa définition, sa composition, sa fabrication, son goût ne suivent pas un simple processus de production et d’expor tation. La définition même du vin en est modifiée.

De nombreux historiens ont souligné l’intérêt d’étudier les vastes transferts agricoles que les êtres humains ont organisés, notamment dans les périodes de colonisation : la consommation du thé chinois en Inde, l’implantation de la canne à sucre par les Portugais au Brésil, l’importation du café d’Afrique ou d’Amérique du Sud par l’Europe, l’exportation de la vigne par les Français vers le Nouveau Monde, etc.

Ces transferts conduisent souvent à la mise en place de grandes exploitations qui provoquent un changement radical dans le rapport de l’être humain à son environnement. La viticulture, dans son expansion moderne, repose dans certains cas sur cette logique de développement d’une monoculture. Le processus conduit à l’affaiblissement ou au déplacement de vastes populations autochtones, qui sont remplacées par des travailleurs venus d’ailleurs (esclaves, immigrés, prisonniers ou déplacés intérieurs), et il s’articule en général avec l’installation d’une population qui n’a aucune relation singulière avec le milieu vivant auquel elle est confrontée au quotidien. Cette perte conduit à une rationalisation à outrance de la nature, qui est alors simplement considérée comme une ressource à la disposition de l’être humain.

Avant de parler des autres régions viticoles chinoises, prenons un peu de recul historique pour comprendre leur naissance, avant l’apparition de ces établissements vinicoles industriels.

Lors d’un séjour à Pékin en 2012, je rencontre l’œnologue chinois le plus connu, Li Demei. C’est l’occasion de revenir avec lui sur l’histoire de la présence du vin en Chine, qui ne date pas de l’arrivée des joint-ventures. Il m’explique que la traduction du mot « vin » (putao jiu) en mandarin mobilise deux termes. La notion de jiu sert à classer tout un ensemble de boissons alcooliques fermentées ou distillées à base de fruits ou de céréales. Le mot putao désigne le raisin. La conception selon laquelle le vin ne peut être issu que du raisin n’est pas une évidence ; en l’absence d’une culture viticole, l’association entre un raisin et sa région d’origine ne va pas de soi.

Avant son industrialisation, le vin s’est diffusé par l’intermédiaire des différentes routes commerciales qui ont jalonné le vaste espace politique chinois au cours des siècles. Certains historiens chinois cherchent aujourd’hui à établir une origine locale de la culture du vin en s’appuyant sur des fouilles archéologiques qui feraient remonter la présence de vin en Chine à plus de trois mille cinq cents ans. Aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer cette implantation primitive, et il n’y a pas eu de continuité historique dans la diffusion de ce produit en Chine. C’est davantage à travers de multiples échanges culturels le long des différentes routes commerciales que la culture du vin y est apparue.

Li Demei tente néanmoins de défendre l’idée d’une implantation ancienne de cette culture du raisin. La légende raconte que le raisin et la boisson fermentée que l’on en tire auraient été apportés sur la table de l’empereur, en 126 avant J.-C., par un général envoyé en Asie centrale. Le vin serait probablement arrivé par l’ouest et la région du Xinjiang. Diverses sources évoquent en effet la consommation de vin le long de la route de la soie. Cette diffusion repose sur les populations persanophones et turcophones qui commercent d’Istanbul jusqu’à Pékin en passant par Ispahan, Samarcande et Tourfan. Celles-ci s’implantent dans ces régions et cultivent le raisin dans les oasis pour l’utiliser dans l’alimentation tout en produisant un peu de vin artisanal. On lui attribue alors des vertus thérapeutiques, et a sa place dans la pharmacopée. Paradoxalement, la viticulture est aussi liée à la présence d’une population turcophone généralement musulmane dans l’Ouest chinois. La principale population rurale habitant cette région, les Ouïgours, a assuré une continuité dans la culture de la vigne sur pergola pour la production de raisins secs (kichmich), élément essentiel de sa cuisine, par exemple pour la préparation de son plat traditionnel, un riz pilaf (pulao).

Ailleurs, le vin connaît un autre épisode de diffusion par le développement de nouvelles routes maritimes au sud avec l’implantation de comptoirs coloniaux tout le long des côtes chinoises. Ces voies commerciales correspondent aussi aux différentes tentatives d’évangélisation du continent chinois. En effet, dès le XVIIe siècle, des monastères et des congrégations religieuses s’installent dans les comptoirs commerciaux portugais, d’abord à Macao, puis plus tard à Canton, à Shanghai, à Tsingtao, également dans le Yunnan et même dans la capitale de l’empire, pour y diffuser le christianisme. Certains développent de petits vignobles dont on peut encore trouver les traces aujourd’hui, comme en témoignent le chai de Dragon Seal ou bien la présence d’une production artisanale par la minorité catholique dans le nord du Yunnan.

Ces différentes incursions n’ont pas pour autant provoqué une augmentation massive de la consommation. Elles se sont heurtées à des imaginaires religieux différents, où le vin n’avait pas sa place, notamment pour accéder au divin. Le taoïsme chinois, le chamanisme, le shintoïsme japonais, majoritaire à cette époque, s’appuient sur la plante sacrée qu’est le riz. Depuis, la société chinoise a beaucoup évolué, et, dans un monde largement sécularisé et industrialisé, c’est le baiju qui reste l’alcool local le plus consommé, avec la bière.

En 1949, avec l’avènement de la Chine socialiste, le vin est marginalisé. Il est considéré comme un symbole de la présence étrangère, c’est une boisson coloniale, religieuse, imposée par les Anglais ou les Français qui ont organisé le sac du palais d’Été. C’est aussi une boisson cataloguée comme bourgeoise, qu’il faut anéantir dans la nouvelle Chine communiste. Quelques collaborations voient néanmoins le jour avec les frères communistes roumains et bulgares pour faire du vin une boisson du quotidien, dont il faut industrialiser la fabrication dans des entreprises d’État. La viticulture se déploie alors essentiellement dans quelques régions comme le Hebei, le Xinjiang et surtout le Shandong.

Dans le cadre de l’économie planifiée chinoise, cette nouvelle orientation donnera naissance aux premiers grands groupes qui dominent de nos jours la production vinicole et qui monopolisent largement le secteur. Ces entreprises de l’agro-industrie s’associeront à des partenaires étrangers du monde capitaliste au moment de l’ouverture de la Chine, dans les années 1980. Si la production chinoise est importante, c’est avant tout pour répondre au marché intérieur, où l’on estime déjà que 70 % des vins

consommés sont des vins chinois25. Dans tous les secteurs, des joint-ventures associant partenaires chinois et occidentaux inventent l’économie du XXIe siècle.

Avec la mise en place des joint-ventures, les autorités jouent un rôle de premier plan. Elles ouvrent l’espace économique sans remettre en cause certains piliers de leur conception de l’économie politique. La terre agricole demeure un bien inaliénable et une propriété de l’État, qui en confie la gestion aux autorités locales. Il est impossible d’acheter de la terre en Chine, où l’accès au foncier passe par des baux contractés avec l’État ou les collectivités. Dans ce contexte, les étrangers peuvent participer au développement de la nouvelle économie chinoise uniquement s’ils ont des partenaires locaux pour négocier un bail de droit d’usage sur le foncier. L’économie du vin suit cette logique, et les multinationales du secteur signent des accords avec les grandes entreprises chinoises de l’agro-industrie.

Pour les Chinois, cette forme de coopération a été une stratégie contextuelle visant à acquérir un savoir-faire et à construire une économie qui devait rapidement limiter ses importations. Pour les étrangers, c’était le rêve de conquérir un marché potentiel émergent dans une situation où la consommation en Europe baissait, y compris dans les pays producteurs comme la France, l’Espagne ou l’Italie. Tous ces échanges ont permis l’éclosion des premiers artisans de la nouvelle viticulture chinoise, tel Li Demei. Depuis, ce dernier est souvent considéré comme le Michel Rolland de la Chine. En 2017, le magazine Dico du vin l’a classé parmi les dix

œnologues les plus influents dans le monde26.

Son parcours est d’ailleurs intéressant pour mieux comprendre les transformations de la viticulture en Chine. Dans les années 1990, il fait des études d’horticulture et d’agriculture à l’université agricole du Nord-Ouest, à Yangling (province du Shaanxi). Il se forme notamment auprès du professeur Li Hua, qui a obtenu un doctorat à l’université de Bordeaux en 1985 et qui passe aujourd’hui pour le fondateur de la viticulture chinoise moderne. Il est ensuite envoyé en Floride pour achever sa formation en horticulture. C’est à cette occasion qu’il découvre le vin et décide de poursuivre ses études en France. Il prépare un diplôme d’œnologie à Bordeaux Sciences Agro et effectue un stage sur le domaine de Château Palmer, à Margaux. À son retour, il parle anglais et français, il a accumulé de multiples connaissances en viticulture et en viniculture, ce qui lui permet de devenir un personnage incontournable dans ces domaines en Chine.

Li Demei est désormais fonctionnaire de son gouvernement et s’occupe du développement de la viticulture. Il enseigne à l’université d’agriculture de Pékin, tout en étant le vice- secrétaire du Comité de l’industrie des boissons alcooliques. Il conseille par ailleurs différents établissements vinicoles étatiques, notamment l’entreprise Zhongfei dans le Xinjiang ou Lang Xin Que dans le Ningxia. Li Demei m’explique que la première phase d’industrialisation du vin en Chine est révolue : « Mon objectif est de contribuer à l’amélioration de la qualité des vins chinois et de sortir de la logique quantitativiste pour faire des vins de qualité ».

Les grands groupes de l’industrie de l’alcool, français ou étrangers, y ont contribué par le biais de leurs joint-ventures (Pernod Ricard, Rémy Martin), avec des résultats plus ou moins mitigés, avant de se retirer.

Une autre étape est intervenue à partir des années 2000, qui a vu la qualité des vins s’améliorer. Pernod Ricard est resté en Chine, mais a décidé de s’implanter dans le Ningxia avec son domaine Helan Mountain, où l’entreprise française a pu cette être actionnaire majoritaire. Elle a obtenu également un droit d’usage sur le sol sans dépendre des paysans viticulteurs, ce qui lui a permis d’avoir le contrôle de la viticulture.

En 1980, la Chine était à la tête d’un vignoble de quelques milliers d’hectares. En 1996, sa superficie atteignait 162 000 hectares. et plus de

780 000 hectares en 2019, selon l’OIV27. En très peu de temps, elle a construit l’un des plus grands vignobles du monde, susceptible de devenir le premier. L’essor spectaculaire de la production vinicole s’explique par un volontarisme politique affiché de la part de Pékin. Les autorités centrales et locales ont encouragé massivement différents acteurs économiques à accroître la superficie du vignoble.

25 Voir le rapport de Vinexpo 2012.

26 « Les 10 plus grands œnologues-consultants du monde (World flying

winemakers) » (https://dico-du-vin.com/les-10-plus-grands-oenologues-

consultants-du-monde-world-flying-winemakers/).

27 Organisation internationale du vin :

https://www.oiv.int/fr/statistiques/?year=2019&countryCode=CHN

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