Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 7 sur 31

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Château Pékin

3 - À la recherche du goût chinois

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à la recherche du goût chinois

 

Jusqu’à présent, j’ai essentiellement relaté mes échanges avec des Français qui produisent ou vendent de grands crus. Je fais rapidement la connaissance d’un jeune sommelier chinois qui travaille à Hong Kong depuis quelques années. Il est au plus près d’une large clientèle chinoise et

hongkongaise. Jack3 travaille à Parkview, un complexe résidentiel qui comprend dix-huit tours avec plus de mille appartements extrêmement

luxueux. Ce 4 compound  est préservé de l’agitation urbaine par sa situation sur les hauteurs de la ville, au bout de Reservoir Road, au cœur du parc de Tai Mam. Ses tours accueillent essentiellement des appartements d’expa‐ triés occidentaux et asiatiques qui sont résidents ou de passage sur l’île. Le complexe dispose de salles de sport, de piscines en cascade, de terrains de tennis, de différents restaurants, pour une clientèle hors du commun.

Visiter ce lieu, c’est faire l’expérience d’une conception bien particulière des rapports sociaux propre à Hong Kong. L’ancienne île britannique est un monde urbain de la verticalité qui reflète des distinctions sociales très fortes. Au bas de Hong Kong Island se trouvent les grandes tours où cohabitent le monde marchand (avec ses boutiques de luxe), les bureaux et les habitations modestes. Plus on monte en altitude, plus les habitations sont prestigieuses, et les classes sociales privilégiées. Il y a le quartier résidentiel Mid-Levels, puis, encore plus haut, quelques maisons luxueuses parsemées dans la végétation de Victoria Peak, cette colline où vivent les familles de tycoons. Plus on s’élève, plus la densité de la population baisse, plus le prix du foncier augmente et plus l’air est respirable dans cette ville au climat tropical, alors que l’espace urbain est très pollué par la circulation automobile et les usines installées dans la région de Shenzhen.

Parkview est une sorte de camp retranché au milieu de la végétation. Jack y travaille depuis quelques années comme sommelier dans différents restaurants. Il s’occupe aussi de la cave particulière du propriétaire de

Parkview, George Wong5, une des plus grosses fortunes de l’île, qui a investi dans l’immobilier en Chine et dans le monde entier. Il possède une somptueuse cave de vins fins, mais aussi de cigares et de whiskys, et

collectionne voitures et œuvres d’art6.

Jack m’attend dans le vestibule de l’immeuble et me fait d’abord visiter le musée, qui occupe le hall et le premier étage. Un tableau de quatre mètres sur six, aux couleurs rouges et orangées, fait face à l’escalier central. Cette peinture réaliste de Liu Yuyi, intitulée Great Times, évoque la cérémonie de rétrocession de Hong Kong à la Chine. Jack détaille quelques personnalités représentées parmi les centaines de personnes qui incarnaient alors officiellement la société chinoise, tels les gloires du Parti, les sportifs et les héros du système communiste. On y voit surtout des hommes en train de participer à un banquet gigantesque sur les quais du port de Hong Kong, un verre de champagne à la main, devant un feu d’artifice éclairant la scène. Le jeune sommelier m’explique que la plupart des riches Hongkongais, comme son patron, sont favorables à la rétrocession de l’île. Il faut bien comprendre que la fortune de ce dernier a considérablement augmenté depuis l’ouverture de la Chine, dans les années 1990. Il fait donc partie d’un groupe important d’hommes d’affaires qui soutiennent l’intégration de Hong Kong dans la réalité chinoise et ne s’inquiètent pas des contestations croissantes visant l’ingé‐ rence des institutions communistes dans la vie politique, à l’instar du mouvement populaire dit « des parapluies » né à la fin de l’été 2014.

Dans le musée, quelques œuvres d’artistes mondialement connus (Picasso, Monnet…) sont accrochées. Dans une vitrine, je découvre même quelques bouteilles de vin qui auraient appartenu au premier président des États-Unis et quelques flacons retrouvés suite à la catastrophe du Titanic. Nous rejoignons ensuite un des restaurants de Parkview, pourvu d’une cave en verre climatisée où je reconnais les étiquettes de grands crus : Petrus, Romanée-Conti, Mouton Rothschild, etc. Les plus grandes bouteilles de vins fins français sont exposées à la vue de la clientèle.

Jack tient immédiatement à me préciser qu’il n’est pas hongkongais ; il tient à m’éclairer : « Hong Kong et la Chine n’ont pas grand-chose à voir, et cela se remarque dans le monde du vin. À Hong Kong, boire de grands crus, c’est rester entre élites avec des codes et une étiquette, mais c’est aussi exposer ses connaissances. En Chine, le vin est surtout utilisé comme un cadeau. Les Chinois ne sont pas à l’aise avec les élites. Ils utilisent plus le vin dans des relations sociales entre obligés, c’est un présent très prestigieux. Mais j’ai de plus en plus de clients chinois qui viennent ici pour apprendre, pour comprendre, car ils ne savent pas faire. »

Jack est arrivé à l’âge de dix ans dans l’île avec ses parents, originaires de Shanghai. Il a découvert le vin alors qu’il était serveur au Mandarin Oriental Hotel, un palace situé dans le quartier Central. Son métier lui a permis de goûter de nombreux vins et il a décidé de prendre des cours du soir pour approfondir ses connaissances. Ces premières années de serveur ont correspondu au moment où les Chinois débarquaient à Hong Kong avec la volonté d’afficher ostensiblement leur nouveau statut social en achetant de grands vins français. Il parle aussi bien le cantonais et le mandarin que l’anglais et se montre un fin observateur des différents mondes sociaux qui se télescopent : « Il ne faut pas oublier que les Chinois sont devenus riches en très peu de temps et qu’ils sortaient du communisme, où il n’y avait pas de choix possible. Les gens avaient le même vélo, les mêmes habits, et c’est par la consommation qu’ils veulent aujourd’hui se différencier. Avant, ils ne possédaient rien, c’est la raison de cette explosion matérialiste. La soif de vin se répand dans la population comme l’envie de produits de luxe. Ils veulent maintenant approfondir les choses et comprendre pourquoi tel vin est si cher et comment on le reconnaît. »

Jack me fait ensuite visiter la cave de son patron. C’est une véritable caverne d’Ali Baba. Un sentiment étrange me traverse quand je découvre des objets empreints de l’histoire française viticole dans le sous-sol d’une tour de Hong Kong. Au fil des allées, nous revisitons les régions de l’Hexagone. Des caisses de Petrus et de Haut-Brion évoquent la région bordelaise ; des bouteilles du domaine Henri Jayer, de Coche-Dury ou de la Romanée-Conti rappellent la côte de Nuits et les plus grands crus de Bourgogne. Quand Jack parle de son amour du vin, c’est aussi selon lui un moyen de s’intéresser à l’histoire : « Quand tu bois tel millésime, par exemple un 1914, cela te plonge immédiatement dans une époque, tu te demandes ce qui se passait à ce moment-là dans le monde. Je pense que l’intérêt des Chinois est aussi un moyen de se reconnecter à notre histoire rurale… Nous avons été des paysans, et il y a une forme de nostalgie d’un monde perdu, car nous habitons désormais tous en ville ! La révolution culturelle a détruit notre culture rurale et artisanale, et découvrir vos vins, c’est une manière de se reconnecter à la nature et de s’interroger aussi sur les méfaits de l’industrialisation qui a ravagé la Chine. Beaucoup de Chinois prennent conscience de la catastrophe qu’ont entraînée cette industrialisation et l’uniformisation de notre société. »

Selon lui, le vin est perçu essentiellement comme un produit de qualité qui n’a pas été industrialisé. C’est le signe du questionnement actuel des Chinois sur l’avenir de leur pays. Jack évoque également l’exploitation à outrance des ressources naturelles et le recul du monde rural. La fascination des Chinois pour le vin français et pour la pérennité de nos villages s’expliquerait par leur volonté de s’interroger sur le destin de leur propre univers social et la nécessité de repenser leur rapport à la nature.

3 Comme nombre de Chinois travaillant avec des étrangers, il a adopté

un prénom occidental afin de faciliter ses échanges.

4 Système urbain développé dans le cadre colonial britannique,

notamment en Inde, pour que les colons ne se mélangent pas aux

populations indigènes.

5 https://www.forbes.com/profile/george-wong/?sh=7e87394d7f69

6 George Wong est décédé en 2017.

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