Château Pékin
22 - Le mystère de Sours
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Le mystère de Sours
En septembre 2021, je me rends à l’est de Bordeaux, plus précisément dans le Libournais, où sont concentrées les acquisitions chinoises, pour aller voir de plus près l’une d’entre elles : le château de Sours. Cette propriété appartient depuis 2016 à Jack Ma. De son vrai nom Yun Ma, ce modeste professeur d’anglais originaire de Hangzhou et à l’ascension fulgurante est devenu l’une des plus grandes fortunes de Chine et du monde. Le fondateur d’Alibaba n’a pas racheté ce domaine à une famille française, mais au Britannique Martin Krajewski, un ancien financier de la City de Londres reconverti dans l’économie du vin, qui est aussi propriétaire de Clos Cantenac, à Saint-Émilion, et du château Monbrun, à Pomerol. Le château appartient désormais plus exactement à la société Junbao Limited, basée à Hong Kong, et à la société civile d’exploitation agricole « Château de Sours », qui est officiellement gérée par un Chinois originaire de Hangzhou, Chao Jiang.
Le domaine se trouve sur une commune de l’Entre-deux-Mers, considérée comme une zone produisant des vins industriels bon marché. Le château de Sours, connu naguère pour son rosé pétillant, ne jouit pas d’une notoriété particulière, et beaucoup d’observateurs s’interrogent sur le choix de cette acquisition.
Jack Ma aurait bien aimé jeter son dévolu sur un domaine plus prestigieux. Il avait même tenté d’acheter le Clos de Tart, en Bourgogne, avant de se faire doubler par le groupe Kering et la famille Pinault, à la suite d’une intervention du ministre des Finances pour que ce joyau du patrimoine viticole ne passe pas aux mains d’un étranger.
Le projet de Jack Ma est de transformer le château de Sours afin de le mettre en accord avec sa vision personnelle de la nature et de proposer un nouveau modèle pour la viti culture bordelaise. Il serait en effet très actif dans le domaine de la protection de la nature, notamment à travers la fondation The Nature Conservancy.
À l’approche de Saint-Quentin-de-Baron, j’aperçois deux grandes grues entourant un vaste cube en béton. Il s’agit du futur chai du château de Sours en cours d’achèvement. Un parking accueille les voitures de la cinquantaine d’ouvriers et ingénieurs qui s’activent à faire émerger le nouveau domaine. Je fais plusieurs fois le tour du vignoble entourant le château. L’ampleur du chantier est saisissante. De nombreux arbres ont été plantés, des allées de rosiers ont remplacé certaines parcelles, des animaux ont été introduits pour l’entretien du domaine, et des étangs ont été créés. Les grilles du château sont fermées. Depuis plusieurs années, je tente de prendre contact avec l’équipe qui y travaille, sans succès ; le mot d’ordre est : interdiction de communiquer et de recevoir. Je tente à nouveau ma chance, j’essuie un nouveau refus. Je ne vais pouvoir observer la propriété que de l’extérieur et me contenterai d’échanger avec quelques personnes ayant œuvré dans le nouveau château chinois ou vivant autour.
L’équipe française qui travaillait à transformer le paysage a peu à peu été évincée au profit d’une équipe internationale. Tom et Cheryl Vercammen, un couple de Belges flamands, avaient été chargés d’introduire la permaculture, afin que le domaine devienne un fleuron de la viticulture biologique. Ils ont été licenciés en 2021. Les techniciens viticoles sont désormais pour la plupart portugais ou espagnols. La revue spécialisée Decanter précise que Jack Ma a l’intention de construire un « mini-
Versailles 54 » en investissant plusieurs dizaines de millions d’euros dans son projet. On peut y voir une contradiction, car le jardin à la française est une forme très poussée de domestication de la nature, alors que la permaculture s’appuie sur l’héritage de la polyculture pour retrouver une harmonie entre différentes espèces végétales et réintroduire une présence animale. Dans cet article, il est précisé aussi que le domaine compte sur l’introduction de produits nanotechnologiques qui seront semés dans le sol. En ce qui concerne la vinification, on apprend qu’elle est confiée à
Hubert de Boüard Consulting55.
Les travaux ont déjà bien commencé lorsque j’arrive à Saint-Quentin-de-Baron. Le détournement d’un cours d’eau et les détonations à l’explosif
ont entraîné quelques conflits de voisinage56, mais le calme semble régner. La transformation est impressionnante.
Le domaine a été clôturé et une habitante exprime ses regrets : « Cela ressemble à un camp militaire. Avant, nous pouvions nous promener ; maintenant, tous les accès sont bloqués par des panneaux “Propriété privée” et par des rangées grillagées. Franchement, on ne sait pas ce qui se passe, là-bas. On voit quelquefois des Mercedes noires entrer et repartir. »
Il faut dire que Jack Ma n’est pas venu depuis un certain temps et connaît des difficultés depuis qu’il a critiqué la politique du gouvernement chinois. La place de Bordeaux s’inquiète et se demande si le milliardaire reviendra un jour fouler les allées du château. Je m’interroge sur ses motivations. Voulait-il exprimer son rapport singulier à la nature et au vin, bien différent de la conception industrielle que j’ai vue en Chine ? Voulait-il démontrer au monde bordelais qu’il était temps de prendre une autre orientation ?
À cette époque de l’année, les vendanges approchent, et peu de monde se soucie de ce qui se passe au château de Sours. L’atmosphère est plutôt morose. Les cuves sont pleines, les stocks s’accumulent, et un viticulteur confesse que les prix sont au plus bas. L’année 2021 a été marquée par le gel, de fortes pluies et l’apparition du mildiou, ce qui annonce une piètre vendange en quantité et en qualité. Le marché chinois s’est effondré en raison de la pandémie, et peu d’investisseurs venus de Pékin pointent leur nez pour racheter les multiples domaines qui risquent de faire faillite. De nombreux éléments se rejoignent pour laisser craindre une crise de grande ampleur.
Depuis quelque temps, les organisations professionnelles parlent d’un éventuel arrachage massif, de la nécessité de repenser le modèle viticole de Bordeaux. Certains suggèrent de l’orienter vers l’agriculture biologique face aux changements de consommation qui ont éloigné bon nombre d’amateurs européens des vins de Bordeaux. La confiance dans l’avenir, boostée par le wine rush chinois à Bordeaux, semble s’être évaporée, poussant la profession à s’interroger devant la crise qui s’annonce.
54 Jane Anson, « Chinese billionaire, Alibaba founder Jack Ma, buys
Bordeaux Château de Sours », Decanter, 25 février 2016
(https://www.decanter.com/wine-news/jack-ma-alibaba-founder-buys-
bordeaux-chateau-de-sours-293884/).
55 https://www.hubertdebouardconsulting.com/?
state=actualites&sub=actualite_details&id=56
56 Armelle Casses, « Les voisins de Sours sont inquiets », Le Résistant,
28 février 2019 (https://www.leresistant.fr/2019/02/28/notre-edition-est-
en-kiosque-et-en-ligne-11/).
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