Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 25 sur 31

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Château Pékin

21 - La Chine à Bordeaux

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La Chine à Bordeaux

 

Les Chinois auraient pu se contenter de faire du vin sur leur vaste espace, mais ils partent désormais à la conquête de territoires viticoles au-delà de leurs frontières. Depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, la Chine se projette dans la mondialisation à travers des investisseurs qui veulent notamment s’implanter au cœur de la capitale mondiale du vin.

Ce matin de juin 2019, mon train quitte la gare Mont parnasse en direction de Bordeaux. Je partage ma voiture avec un imposant groupe de touristes venus de Pékin. Rapi dement, les uns et les autres s’endorment. J’engage la conversation avec leur guide, qui m’explique que leur bref séjour touristique en Europe est épuisant : ils passent deux jours à Londres, deux jours à Paris et ne resteront qu’une journée à Bordeaux. Ils font partie de ces citoyens privilégiés qui ont désormais le droit de voyager dans le monde. Ces touristes veulent découvrir les paysages viticoles et les châteaux légendaires du Bordelais. Si la société chinoise consomme encore peu de vin, cette boisson exotique les fascine. Les grands crus incarnent l’image de Bordeaux et sont largement associés à l’univers du luxe, même s’ils ne représentent que 5 % du volume de la production.

Depuis quelque temps, des nouveaux riches chinois débarquent dans la région bordelaise. Autorisation d’investir à l’étranger en poche, ils se lancent dans l’acquisition de propriétés.

Le Bordelais vit de plus en plus à l’heure chinoise : en effet, le récent wine rush venu d’Asie en fait un des tout premiers marchés et vient consacrer sa suprématie mondiale.

J’arrive à la gare Saint-Jean où je récupère un véhicule de location. Je longe rapidement les quais de la Garonne. Cette proximité maritime, avec l’estuaire de la Gironde et son port accessible aux navires de haute mer, a permis à Bordeaux de construire une route commerciale mondiale pour exporter ses vins, en s’appuyant sur des négociants britanniques qui ont fini par s’installer dans la région. Dès le XIXe siècle, la ville a été marquée par le cosmopolitisme de ces négociants venus de loin. Les grands crus rencontraient alors un succès mondial, car la région bordelaise réussissait à fournir en quantité du vin de qualité aux bourgeoisies française, britannique et américaine, qui avaient alors un accès limité aux bourgogne, davantage appréciés par l’aristocratie, de Versailles à l’Europe du Nord. Bordeaux s’est imposé grâce à ces négociants qui ont su fédérer les multiples vignobles qui s’étendaient autour de la ville et diffuser leurs vins à l’échelle mondiale.

Depuis, le quai des Chartrons, qui a longtemps été le cœur historique de ce commerce, a été transformé en quartier branché où fleurissent restaurants et bars pour jeunes urbains et touristes. Certains lieux de stockage se sont déplacés à l’exté rieur de la ville, voire bien plus loin, comme le port franc de Genève, où les bouteilles sont entreposées parmi une multitude d’autres objets de luxe (œuvres d’art, joaillerie, voitures,

etc.) que s’échangent les grandes fortunes du monde entier38.

C’est désormais toute la région bordelaise qui se mobilise pour fournir des vins au gigantesque marché chinois et à ses centaines de millions de consommateurs potentiels.

Pour les Bordelais, le vin ne se limite plus à une simple marchandise qui s’exporte, il est devenu un objet culturel dont il faut raconter l’histoire pour susciter l’intérêt.

Je vais d’abord visiter la Cité du vin. Cet édifice monumental trône désormais en majesté au cœur de la ville, venant concurrencer le clocher de la cathédrale Saint-André. Avec sa tour en forme de bouteille, ce musée d’un nouveau genre doit incarner la puissance bordelaise. La Cité du vin est un des leviers majeurs de la politique de la Ville, qui veut attirer et accueillir des touristes du monde entier. La capitale girondine porte une attention particulière à la Chine. Elle est par exemple jumelée avec la ville de Wuhan et ses 10 millions d’habitants. Depuis 2009, diverses instances locales, dont la chambre d’agriculture de la Gironde, y organisent le Festival des vins de Bordeaux et d’Aquitaine. La Cité du vin a par ailleurs signé un partenariat pour construire, dans la banlieue de Pékin, un Musée universel du vin, dans l’idée de promouvoir la transition écologique.

Les vins de Bordeaux génèrent un flux important de touristes voulant découvrir leurs paysages, les hommes et les femmes qui fabriquent cette boisson mondialement connue. Le classement du port bordelais de la Lune au patrimoine mondial de l’Unesco, en 2007, est venu parachever une stratégie visant à conforter le tourisme comme un des piliers de l’économie locale.

Je suis à Bordeaux pour assister une nouvelle fois à la grande foire internationale de Vinexpo, qui se tiendra au parc des expositions. J’arrive quelques jours avant pour sillonner la région. Les Girondins séparent traditionnellement leurs vignobles en deux ensembles : la rive gauche de la Gironde, où le vignoble s’étend sur les appellations du haut Médoc (listrac, moulis, saint-julien, pauillac et saint-estèphe), du Médoc, des Graves et du Sauternais ; et la rive droite, avec ses paysages plus vallonnés et ses sols calcaires, qui comprend les vignobles de Saint-Émilion, de Fronsac et de Pomerol.

Avant de gagner la rive gauche et le haut Médoc, je dois traverser la métropole bordelaise, qui s’est beaucoup développée ces trente dernières années. Elle compte presque un million d’habitants et ne cesse de s’étendre, avec la multiplication de projets immobiliers qui font reculer les campagnes. Je me trouve pris dans des bouchons interminables. Les bourgs viticoles de la région sont devenus des villages-dortoirs dans lesquels des lotissements pavillonnaires hébergent des néoruraux travaillant dans la capitale régionale. Les activités rurales sont désormais marginales dans la vie villageoise et se partagent entre viticulture et œnotourisme. Malgré cette urbanisation croissante de l’espace, la région garde une capacité importante de production assez importante pour satisfaire la demande mondiale. Il faut plusieurs jours pour découvrir ses 100 000 hectares de vignobles qui s’étendent sur différentes appellations, parfois à plus d’une cinquantaine de kilomètres de la ville.

La circulation se fluidifie peu à peu et je finis par rejoindre la D2. Cette route départementale, qui longe l’estuaire de la Gironde, traverse des villages connus du monde entier : Margaux, Pauillac, Saint-Estèphe… Avant de devenir ce paysage viticole prestigieux, le Médoc a longtemps été considéré comme une terre hostile à la présence humaine (« Médoc » viendrait de Medulicus pagus, qui signifie « pays entre les eaux »), cette région ayant été longtemps occupée par des marais inhospitaliers. C’est le roi Henri IV qui le premier a entrepris leur assèchement en confiant à des marchands hollandais ce travail ingrat. Aux XVIIIe et XIXe siècles, une politique de boisement et le développement de la viticulture ont permis de mieux contrôler et de domestiquer cette région.

Aujourd’hui, le Médoc, avec son paysage viticole très ordonné, incarne une forme contemporaine de domestication très poussée de la nature par l’être humain, caractérisée par une lente expansion de la monoculture viticole et le recul des autres activités (chasse, cueillette et pêche) encore pratiquées par une partie de la population rurale, devenue minoritaire.

La D2 est la route touristique des grands crus. Je traverse les villages, puis j’aperçois les châteaux entourés de vignobles à la symétrie parfaite. Les domaines sont clôturés par de vastes murs en pierres et fermés par d’imposantes grilles en fer forgé. Je passe devant les bâtiments des châteaux Lafite, Latour, Mouton Rothschild et Pichon-Longueville. Dans la plupart de ces domaines, les portes sont closes et les visites ne s’organisent que sur rendez-vous.

Les châteaux du Médoc ont été un élément important dans la construction du discours collectif qui a permis aux grands crus d’acquérir une telle notoriété. Cet imaginaire puise dans l’éloge de la tradition. Pourtant, la relation intrinsèque entre un domaine viticole familial et sa région s’est considérablement transformée, et la division du travail entraîne des relations sociales complexes.

Ces demeures ne sont plus habitées par leurs propriétaires, qui résident le plus souvent à Paris, à Genève, à Bruxelles ou à Londres. Les fondés de pouvoir et les directeurs techniques y travaillent, tout en habitant Bordeaux ou Paris qu’ils regagnent le week-end. Au moment de la taille et des vendanges, de nombreux domaines font appel à des prestataires de services fournissant clés en main des équipes de travailleurs saisonniers venus de loin (Portugal, Maroc, pays de l’Est…).

Le prix du foncier a connu une flambée spectaculaire, conduisant à une financiarisation des entreprises vinicoles. Certains propriétaires font partie d’une élite itinérante, ils parcourent le monde en permanence pour leurs différentes activités. Ils sont parfois propriétaires dans d’autres régions françaises et à l’étranger, et œuvrent dans d’autres secteurs économiques.

C’est le cas de la famille Rothschild, dont la société DBR (Domaines Barons de Rothschild) possède le prestigieux Lafite, des domaines dans le Languedoc, au Chili, en Californie et en Chine, parallèlement à d’autres activités dans le monde de la finance. Il en est de même pour Bernard Arnault, qui contrôle avec sa société LVMH quelques grands domaines dans le Médoc (Yquem, Cheval Blanc), mais aussi en Champagne (Dom Pérignon, Krug, Veuve Clicquot), en Bourgogne (Clos des Lambrays) et en Chine (Ao Yun). Ce phénomène de concentration capitalistique de la viticulture dépasse le prestigieux Médoc. Ainsi, le groupe Castel possède treize châteaux dans le Bordelais, tout en étant présent dans d’autres régions françaises et à l’étranger. Il contrôle par ailleurs la puissante chaîne de cavistes Nicolas et s’implique dans le domaine de la bière et de l’alcool en Afrique. La famille Rouzaud, historiquement liée à la Champagne, avec sa marque Roederer, possède depuis peu des domaines dans le Bordelais (Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande) et en Provence (domaines Ott). François Pinault, déjà propriétaire des Château Latour dans le Bordelais, a acheté, via Artémis Domaines, le Clos de Tart en Bourgogne et le vignoble de Château-Grillet dans la vallée du Rhône. Bernard Magrez, qui a construit sa fortune avec des vins pour supermarché, s’est acheté une notoriété avec l’acquisition de Château Pape Clément et du domaine de Fombrauge ; par ailleurs, il possède aujourd’hui plus d’une vingtaine de vignobles à l’étranger.

Ce phénomène de financiarisation de l’économie provoque un changement d’échelle dans l’organisation de la production vinicole et réduit l’opposition symbolique qui a pu exister entre le Bordelais et la Bourgogne. L’augmentation du foncier viticole modifie le rapport social entre les individus et la terre. Les deux régions sont toutes les deux concernées, et les domaines deviennent de plus en plus des marques dissociées d’une histoire familiale implantée localement.

Depuis le XIXe siècle, le vignoble bordelais est un lieu où s’expriment les évolutions du pouvoir politique et économique. Des entrepreneurs viennent y afficher leur réussite. L’immersion dans le haut Médoc permet de découvrir ces investissements financiers colossaux, qui se manifestent par une surenchère dans la construction de nouveaux bâtiments signés par des architectes mondialement connus. Désormais, le vin doit se voir autant qu’il se boit. L’alliance entre l’architecture, l’art et l’industrie contribue à constituer un imaginaire associant le vin à une marchandise de luxe. Ainsi, s’inspirant d’expériences californiennes ou espagnoles où des architectes comme Frank Gehry ont construit hôtels et chais contemporains pour développer l’œnotourisme, Éric de Rothschild reprend cette dynamique dès 1985 au château Lafite, en faisant appel à Ricardo Bofill pour réaliser un chai circulaire ultramoderne. Cette démarche, le propriétaire du Château Cos d’Estournel la reconnaît dans une interview au journal Le Monde : « Historiquement, le Bordelais a toujours été un lieu où s’exprimait le pouvoir politique et économique. Des gens qui avaient réussi, en France ou à l’étranger, venaient ici se faire plaisir et afficher leur succès. Cette histoire dure depuis le XVIIIe siècle et se poursuit encore

aujourd’hui39. »

C’était déjà d’ailleurs le cas de l’ancien propriétaire de Cos d’Estournel : fortune faite dans le commerce, il fit construire divers bâtiments exotiques rappelant son ancrage dans les comptoirs coloniaux français. Le nouveau propriétaire, Michel Reybier (ce Français résidant en Suisse a fait fortune dans l’industrie de la charcuterie), a confié à Jean-Michel Wilmotte la construction d’un chai extrêmement pointu sur le plan technologique. Parmi les différents domaines qu’il possède – en Champagne, en Hongrie (région de Tokay)… –, Cos d’Estournel en est le joyau. Il a par ailleurs investi dans l’hôtellerie de luxe. De son côté, Bernard Arnault a confié à Christian de Portzamparc la construction du « nouvel atelier du vin » du domaine Cheval Blanc, et Norman Foster a conçu le nouveau chai du château Margaux, propriété de Corinne Mentzelopoulos… Et les hôtels sur les domaines viticoles se multiplient dans la région.

Cette situation implique un changement du rapport à la terre, avec l’idée que le vin est désormais associé à la notoriété des bâtiments. Ces nouveaux chais et établissements de standing s’érigent dans le haut Médoc comme une myriade de cathédrales du capitalisme, au centre d’un paysage viticole où se déploie une nouvelle forme d’œnotourisme. Les nombreux hôtels de luxe doivent pouvoir accueillir la nouvelle clientèle venant séjourner dans le Bordelais. Pour le moment, aucun des châteaux prestigieux du Médoc n’a été vendu à un Chinois. Ils demeurent le privilège des grandes fortunes françaises et de quelques Européens. Je croise dans les chais de ces grands domaines de nombreux étudiants stagiaires chinois, qui effectuent ce que l’on appelle dans leur pays leur période de « finissage », consistant à parfaire son éducation par un séjour en Europe pour s’imprégner du savoir-faire occidental, afin de revenir chez soi mieux pourvu. Certains sont étudiants dans les écoles d’œnologie de Bordeaux, de Montpellier ou de Dijon, d’autres dans des business schools pour se familiariser avec les techniques du commerce international. Un maître de chai me dit : « Ils sont nombreux à travailler dans la région. C’est l’occasion pour nous de mieux connaître ce marché, de comprendre leur goût. Et certains d’entre eux vont rentrer en Chine pour parler de Bordeaux et des vins français. »

Le lendemain, je poursuis ma visite en passant sur la rive droite. À Saint-Émilion, Gérard Perse, qui a fait fortune dans la grande distribution, a confié à l’architecte Alberto Pinto la conception du nouveau chai du château Pavie. Outre un hôtel dans le même village, il possède des magasins de vins et plus de cinq châteaux dans le Bordelais. Un peu plus loin, le château Angélus d’Hubert de Boüard n’est pas en reste, avec la construction de son fameux carillon ultramoderne pouvant jouer tous les hymnes nationaux du monde. Au-delà, à Pomerol, le domaine de Château Le Pin a fait construire son chai par les architectes flamands Paul Robbrecht et Hilde Daem. Cette tendance estompe peu à peu les différences qui existaient entre les propriétaires de la rive droite et ceux de la rive gauche. Le Bordelais est historiquement un territoire d’inves‐ tissement international venu de l’extérieur, de Paris, de Grande-Bretagne, de Belgique, d’Angleterre, des États-Unis ou du Japon. C’est au tour des Chinois de s’impliquer ; il a fallu leur faire de la place, car la Chine n’est plus un pays fermé, et ses hommes d’affaires, ses entreprises, ses capitaux se projettent à l’extérieur. Rapidement, l’ampleur des montants quittant la Chine est devenue colossale, et ceux-ci concernent non seulement l’économie viticole, mais aussi toute l’économie européenne.

Henry Tang, alors Premier secrétaire de l’Administration de Hong Kong, a contribué à convaincre le gouvernement chinois d’investir à l’étranger. Plus largement, les élites hongkongaises, proches des autorités chinoises, ont agi de même à partir de 2001, notamment dans le vin. C’est ce que l’ancien homme politique hongkongais appelle la nouvelle période de « two-way streets », qui bénéficierait selon lui aussi bien à la Chine qu’aux pays occidentaux. Après presque deux décennies, le résultat se matérialise par une coprésence étrange dans le monde du vin, avec des Français en Chine et des Chinois en France.

C’est souvent des Français ayant déjà des intérêts économiques en Chine qui servent d’intermédiaires pour faciliter l’arrivée d’investisseurs dans le Bordelais. D’anciens hommes politiques européens de premier plan servent de conseillers aux entreprises chinoises pour s’implanter en Europe – ils sont surnommés péjorativement « panda kissers » dans le milieu occidental des affaires, ou bien les « idiots utiles » par les élites chinoises. On peut notamment citer Jean-Pierre Raffarin, en France, ou Romano Prodi, en Italie. Ils sont très favorables aux investisseurs chinois, et certains médias pointent parfois leur déni des ambitions du Parti communiste chinois dans ces affaires économiques. D’autres regrettent qu’ils occultent les problèmes de politique intérieure (Tibet, Xinjiang ou Hong Kong) en Chine.

Cette fièvre d’investissement est particulièrement soudaine et visible

dans le Bordelais depuis la fin des années 200040. En très peu de temps, les Chinois sont devenus les plus gros investisseurs, et ils contrôlent désormais près de cent soixante domaines sur plus de sept mille propriétés.

Un agent immobilier spécialisé dans l’accueil de cette nouvelle clientèle chinoise m’explique : « Dans les années 1990, j’ai fait un voyage en Chine et j’ai pu constater l’immense richesse dans ce pays. Il y a 5 millions de millionnaires en Chine et huit cent mille milliardaires… Il y a un million de très hauts fonctionnaires, 5 millions de hauts fonctionnaires… Quand tout cela passe à table, à la fin de l’année, cela fait quelques bouteilles ! »

Il s’agace de certains gros titres de la presse régionale, car il ne partage pas l’idée d’une menace sur le patrimoine viticole bordelais : « Je ne devrais pas le dire, mais j’ai deux cent cinquante châteaux dans mon portefeuille, et ce n’est pas la faute des étrangers s’il y a autant de propriétés à vendre. Il y a de la marge avant que les Chinois les achètent toutes et nous envahissent. »

Un autre spécialiste du foncier viticole à Bordeaux ajoute : « Parmi les propriétés qu’ils ont achetées, beaucoup sont des planches pourries, des bâtisses avec des travaux colossaux, des vignobles à arracher et à replanter. Et il ne faut pas oublier que l’histoire du Bordelais est pavée d’investisseurs étrangers. Après les Anglais, les Hollandais, puis les Américains et les Japonais, c’est au tour des Chinois. Il ne faut pas s’affoler. »

Ces intermédiaires profitent de la hausse du foncier découlant de cette situation. Dans la région, certains habitants appellent « vautours » les agents immobiliers, les banquiers et les conseillers en patrimoine qui sillonnent les villages à la recherche de propriétés à vendre. Ils connaissent les familles, créent des liens privilégiés avec les notaires et les notables locaux pour se tenir au courant des intentions des propriétaires. Ils seraient particulièrement friands d’informations sur les conflits entre copropriétaires au sein des domaines familiaux. Un représentant d’une vieille famille vigneronne me confie : « Notre tendon d’Achille, c’est que beaucoup de nos entreprises sont familiales ; après une ou deux générations, on se retrouve parfois à plus de vingt copropriétaires. Les conflits émergent entre ceux qui exploitent la propriété et ceux qui sont partis ailleurs et qui aimeraient toucher leur part d’héritage. Ils vendent souvent au plus offrant. »

Ces investisseurs sont qualifiés indifféremment de « Chinois » dans les médias. Il faut pourtant distinguer trois groupes bien différents : les investisseurs résidant à Hong Kong, les entreprises d’État et les nouveaux hommes d’affaires de la Chine populaire.

Je fais l’impasse d’une visite au domaine de Viaud, qui a été acheté en 2011 par Cofco. Cette entreprise d’État, dont j’ai visité plusieurs vignobles en Chine, est le plus grand groupe de l’industrie agro-alimentaire

chinoise41. Avec cette acquisition, elle a élargi sa capacité à produire des vins industriels de marque, et a récupéré un appareil de production modeste pour une vingtaine d’hectares. Dans sa communication, elle souligne qu’elle a fait appel à l’œnologue mondialement connu Michel Rolland pour la vinification. Cofco et son emblématique Greatwall partent ainsi à la conquête de vignobles au Chili, en Espagne ou en Australie pour

accroître leur expansion industrielle dans le monde entier 42.

J’aurais pu aussi visiter le château Mirefleurs, acheté par Changyu au

groupe Castel, son partenaire français en Chine43. Changyu s’est lui aussi lancé dans une conquête de territoires viticoles en investissant en

Espagne44 45 , mais aussi en Italie, en Australie et au Chili.

Ces entreprises d’État sont des personnes morales constituées comme un groupe financier, à l’instar d’autres opérateurs occidentaux qui investissent également dans le foncier agricole et dans des marques de produits alimentaires à l’échelle mondiale. Elles se donnent l’opportunité d’acheter une marque française pour la distribuer directement sur le marché chinois. Ces acquisitions leur offrent aussi la possibilité de s’approvisionner plus facilement en vins industriels étrangers en vrac, pour éventuellement couper et améliorer leurs productions locales. Cette pratique permet de remplir les exigences de productivité étatiques que ces entreprises doivent à tout prix respecter.

Un autre groupe d’investisseurs rassemble des citoyens hongkongais, à

l’instar de Peter Kwok46. D’origine vietnamienne, il a fait ses études à l’université de Berkeley. Ancien représentant du conglomérat financier chinois Citic, il a permis à la Chine populaire de s’ouvrir à la finance mondiale depuis Hong Kong. Kwok a fait fortune grâce à l’ouver ture de l’économie chinoise. Ce passionné de vin a acquis son premier vignoble en 1997 et en possède désormais sept, regroupés sous le nom de Vignobles

K47. Il parle français, mais s’exprime plus volontiers en anglais. Il a déclaré à La Revue du vin de France : « Basé à Hong Kong, mes enfants étudiant aux États-Unis, je cherchais à me poser à mi-chemin, pour des

vacances48. » Kwok considère son acquisition bordelaise comme un refuge pour sa famille éclatée aux quatre coins du monde. On peut penser que son implantation dans le Bordelais s’inscrit aussi dans une stratégie familiale permettant de se mettre à l’abri d’éventuels changements politiques en Chine.

Un autre milliardaire chinois, Pan Sutong, a acheté le domaine Bon Pasteur à l’œnologue Michel Rolland. Ce résident hongkongais a un profil un peu différent. Il est né en Chine et y a fait fortune. Il a confié à sa fille, formée aux États-Unis chez Goldman Sachs, la gestion du domaine. Pan Sutong n’est pas seulement un homme d’affaires, il a été élu membre du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC). Le magazine Forbes a évalué sa fortune à 5 milliards de dollars et le présentait comme un citoyen chinois né en 1963 dans le Guangdong, ayant séjourné aux États-Unis à partir de 1976 avant de retourner en Chine en 1984. Sa biographie officielle parle du développement d’une société d’informatique, mais c’est surtout dans la spéculation immobilière qu’il aurait fait fortune, dans la ville de Tianjin. Il installe ensuite sa société d’investissement dans l’immobilier à Hong Kong et devient citoyen hongkongais. Il est président du Polo Club de Hong Kong et vice-président de la Fédération internationale de polo. Il ferait partie des plus grosses fortunes mondiales et il est connu pour sa célèbre collection de vins. Il est toujours difficile de décrypter les relations complexes entre les hommes d’affaires et le pouvoir politique de Pékin, surtout quand il s’agit de citoyens hongkongais comme lui. Ces businessmen ont considérablement augmenté leur fortune ou en ont bâti d’immenses grâce à l’ouverture de la Chine populaire, tout en étant extérieurs aux institutions du Parti communiste chinois.

Jinshan Zhang appartient à une autre catégorie, celle des nouveaux riches venus de Chine populaire et convertis à l’économie de marché. Ce citoyen chinois a fait fortune dans l’indus trie de l’alcool avec son groupe Ningxiahong. Il a connu une ascension sociale fulgurante au moment où l’économie de son pays créait un secteur économique privé. Il a acheté en 2012 le château du Grand Mouëys, dans l’Entre-deux-Mers, qui compte 60 hectares. Il ne parle ni français ni anglais et vient rarement à Bordeaux. Il a annoncé à l’époque : « Nous allons […] créer une société de négoce pour acheter davantage de bouteilles en Gironde et les exporter chez

nous49. » La quasi-totalité de sa production s’écoule dans ses réseaux de distribution en Chine. Un salarié bordelais m’explique que cette situation est relativement courante : « C’est très déstabilisant pour nous de travailler dans un domaine où, d’un coup, nous devons envoyer la totalité de nos bouteilles en Chine, sans savoir qui les achète et les consomme. » L’homme d’affaires envisage de construire un hôtel pour accueillir les touristes chinois qui seront envoyés par l’agence de voyages de son entreprise.

Un nouveau riche a particulièrement défrayé la chronique dans le Bordelais. Naije Qu, avec son groupe Haichang, a fait l’acquisition en très peu de temps de plus de vingt châteaux pour un investissement total de

60 millions d’euros50. Haichang Group s’est spécialisé dans la construction et la gestion des parcs de loisirs dans la région de Dalian. En France, l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) a commencé à s’intéresser à ces acquisitions, et la justice française a ordonné en juin 2018 la saisie de dix des vingt-sept châteaux rattachés à la personne de monsieur Qu et à son conglomérat, à la

demande de la justice chinoise. L’enquête serait partie, selon 51 Le Figaro,

d’un rapport de la Cour des comptes de Pékin, relayé par le quotidien régional Sud Ouest au cours de l’été 2014.

L’homme a disparu peu après l’élection de Xi Jinping, qui mettait alors en place une politique anticorruption, notamment à l’encontre des hommes d’affaires entretenant des relations avec les élites du Parti. Qu Naije fut accusé d’être lié à un scandale politico-financier dans la ville de Chongqing, impliquant un détournement de fonds. Son ascension fulgurante aurait été due à ses relations privilégiées avec les autorités de la municipalité de Dalian qui n’était pas une ville comme les autres. Il s’agissait en effet du fief de Bo Xilai, grand rival de Xi Jinping. Bo Xilai, qui a longtemps été premier secrétaire du Parti de Chongqing, a été accusé d’être à l’origine d’un vaste système de corruption. Une Chinoise installée à Bordeaux pense à propos de Qu Naije : « Il est allé trop loin dans l’enri‐ chissement personnel et il n’avait plus les bons réseaux de protection politique. À mon avis, il a été victime de la rivalité entre Bo Xilai et Xi Jinping. »

Le nouvel homme fort de Pékin entend se présenter comme le garant de l’ordre social et laver le Parti des membres qui se sont éloignés de la doctrine communiste en multipliant les affaires. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement organise une vaste circulation des élites, mettant sur la touche certains éléments trop corrompus, et s’appuie sur une nouvelle génération qui condamne l’enrichissement des anciens ou des nouveaux riches. Dans un système communiste à parti unique, cette stratégie politique viserait à limiter les risques de formation d’une classe sociale détenant un capital économique en marge de l’univers du Parti.

Avant son arrestation, monsieur Qu avait eu le temps de s’intégrer dans le microcosme bordelais, puisqu’il organisait, en collaboration avec la chambre de commerce de Bordeaux, le China Dalian International Wine & Dine Festival. Il avait même recruté l’ancien président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux. Il a disparu, alors que ses enfants et sa femme résideraient toujours à Londres.

Un agent immobilier reconnaît que, depuis quelque temps, les procédures particulières pour sortir de l’argent se compliquent : « C’est chaque fois des montages financiers complexes, et c’est souvent des avocats d’affaires de Londres, de Hong Kong ou de Paris qui s’occupent du dossier pour que la transaction se réalise. Avant, tout passait par Hong Kong ou Singapour. Pour les transactions directement avec la Chine, c’est compliqué. Il faut passer par des autorisations de ministères et tout un circuit administratif. Certains de mes anciens clients ont des difficultés en Chine. D’une certaine manière, ils sont bloqués ici, car ils étaient liés à d’anciens réseaux et peuvent difficilement retourner chez eux. Avec la situation politique à Hong Kong, les choses ne vont pas s’arranger. »

Le cas de Qu offre un exemple saisissant d’une interdépendance croissante entre les économies française et chinoise. La justice française doit désormais analyser les logiques complexes du système politico-économique chinois à travers tous ces investissements sur le territoire français.

Une des caractéristiques de ces nouveaux investisseurs est d’acheter des grappes de châteaux à travers des sociétés d’inves tissement réunissant de nombreux actionnaires. L’his toire de Zhu Xinli, dans le Bordelais, est particulièrement éclairante. Originaire du Shandong, ce modeste fonctionnaire a fait fortune en reprenant un ancien kolkhoze de fruits dans son village natal du Shandong, qu’il a transformé en une société industrielle de jus de fruits (Huiyuan Juice). Il souhaitait s’imposer comme le roi du jus d’orange, à la tête de sa société qui déclarait un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros. Elle a failli être rachetée par Coca Cola pour plus de 2 milliards de dollars, et Danone a envisagé un moment de s’associer avec elle pour améliorer sa croissance en Chine

Zhu Xinli est arrivé dans le Bordelais parce qu’un architecte chinois, originaire de la même région que lui, lui cédait un château. Un ancien salarié m’explique : « J’ai trouvé ça bizarre, déjà, de pouvoir offrir à quelqu’un un château en France pour lui rembourser une dette en Chine. C’est compliqué de comprendre cette histoire de dette entre eux : ils sont originaires de la même région, et cela ressemble au fonctionnement clientéliste chinois du guanxi. Après, est-ce qu’il s’agit d’une dette ou d’un moyen de payer une commission pour service rendu ? Je n’en sais rien. Mais je me suis toujours demandé comment faisaient les notaires, les banquiers français pour s’y retrouver. »

En 2014, Monsieur Zhu acquiert trois propriétés : les châteaux Lucas, La Fleur Jonquet et Perrin d’Hoge. L’ancien salarié se souvient d’une époque euphorique : « Lorsqu’il est arrivé, il m’a dit qu’il avait l’intention d’acheter une cinquantaine de châteaux. » En 2016, il s’offre les châteaux Cazat-Beauchêne et de Brondeau. Un autre ex-salarié m’apprend qu’il s’est trouvé rapidement confronté à des problèmes de différence de culture professionnelle : « Il ne parlait ni français ni anglais et n’avait confiance en personne, sauf en son clan familial, qui gérait son entreprise en Chine. Il était typiquement de ces nouveaux riches qui nagent comme un poisson dans l’économie chinoise avec le fonctionnement du guanxi. Ici, c’est autre chose, il y a des règles à respecter, des investissements à faire. »

Au départ, toute la production est expédiée en Chine par le biais d’une société basée à Hong Kong. « Des vins qui valaient 2 euros sur le marché bordelais étaient revendus une centaine d’euros en Chine. J’ai compris qu’il remboursait ses actionnaires comme cela, ou qu’il remboursait ses dettes auprès d’autres… Ce fonctionnement est difficile à imaginer pour la France. »

Lorsque je visite une des propriétés de monsieur Zhu, la situation a radicalement changé. Le château tombe en ruine, les jardins ne sont plus entretenus. Le premier ex-salarié me dit que la vigne n’a même pas été taillée dans un des domaines et que monsieur Zhu « rencontre de nombreuses difficultés en Chine. Il n’est pas venu depuis quelque temps dans le Bordelais, car, depuis 2019, il a interdiction de quitter le territoire et sa société a accumulé un montant impressionnant de dettes ».

Pratiquement tous les salariés ont été licenciés ou sont partis. Les domaines font désormais appel à des prestataires de services pour assurer les différents travaux quand l’argent arrive. Les transferts sont irréguliers et ils doivent de l’argent à la MSA (Mutualité sociale agricole) et à leurs fournisseurs. Des machines agricoles ont été volées et le stock de vins a été cambriolé. Selon le second ex-salarié, « les fournisseurs n’ont pas été payés, ils sont donc venus se payer directement ».

Le premier ex-salarié finit par s’interroger : « Monsieur Zhu n’est peut-être pas venu pour le vin. Il a profité de ce projet pour collecter des fonds en Chine auprès de ses actionnaires et obtenir des crédits auprès des banques chinoises. Il a profité de sa notoriété pour attirer des capitaux. En fait, j’ai maintenant l’impression que tout cela a été du grand pipeau ! »

Les châteaux La Fleur Joncquet et de Brondeau appartiennent désormais à deux de ces anciens actionnaires, qui auraient ainsi été remboursés. En 2021, un représentant de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) m’a confié que Zhu cherchait à vendre tous ses châteaux, comme de nombreux autres domaines au bord de la faillite.

La célèbre actrice Zhao Wei, égérie de nombreuses marques de produits de luxe en Chine, fait partie des nouveaux riches. Elle a jeté son dévolu sur le château Monlot, à Saint-Émilion, en 2011. Zhao Wei est surtout la « vitrine » médiatique à l’étranger des activités économiques florissantes de son mari, Huang Youlong. Cet ancien chauffeur du maire de Shenzhen aurait fait fortune dans l’immobilier en Chine. Le couple a diversifié ses investissements en s’associant à Jack Ma dans Alibaba Pictures Group, société de production et de distribution chinoise de cinéma, du groupe Alibaba. Ils sont résidents permanents à Singapour et viennent rarement à Saint-Émilion. Ils ont confié la vinification à Jean-Claude Berrouet, l’ancien œnologue du prestigieux domaine Petrus. Ils ont également acquis le domaine La Croix de Roche, en appellation fronsac, où Hubert de Boüard exerce comme conseiller. Le vigneron bordelais, qui a créé la société Hubert de Boüard Consulting, conseille ainsi plus de quatre-vingts domaines dans le Bordelais et à travers le monde. Le grand jurat de la confrérie de Saint-Émilion a d’ailleurs intronisé Zhao Wei dès 2012. En 2014, celle-ci fut la marraine du salon Vinexpo Asia-Pacific à Hong Kong.

Le célèbre milliardaire Jack Ma, fondateur du site Alibaba et souvent décrit comme le Jeff Bezos chinois, a lui aussi acquis plusieurs domaines dans le Bordelais. Bernard Magrez lui a vendu les châteaux Pérenne et

Guerry52. Ces deux propriétés en appellations côtes-de-blaye et côtes-de-bourg se sont ajoutées au château de Sours, qu’il possédait dans l’Entre-deux-Mers. Il a poursuivi ses investissements à Pomerol en achetant le château Moulinet, cédé par la famille Moueix, où il a engagé un autre œnologue célèbre, Christophe Derenoncourt, pour assurer la vinification.

Zhao Wei et Jack Ma sont associés dans un groupe d’inves tisseurs chinois à l’origine de la société Cellar Privilege, qui contrôlerait plus d’une douzaine de châteaux dans la région. N’entendant pas être uniquement des producteurs, ils souhaitent que leur société devienne l’un des nouveaux négociants de la place de Bordeaux. Leur but : exporter directement les vins bordelais grâce à la toute nouvelle plateforme d’e-commerce Tmall, qui a l’ambition de distribuer les grandes marques de vins mais aussi de luxe sur le territoire chinois.

Ils cherchent à étendre leurs activités économiques dans le monde, à l’instar des entrepreneurs français installés dans le Médoc. Ils tentent peut-être aussi de faire sortir une partie de leur capital de Chine, dans la mesure où la situation socio-économique peut toujours être menacée par des soubresauts politiques.

L’investissement dans le foncier viticole français apparaît donc comme une garantie d’accès à la propriété privée, ce qui leur permet en outre de transmettre à leurs familles un patrimoine, en dehors d’un système chinois où le statut social reste toujours précaire et révocable. Les grandes banques transnationales assurent le transit des avoirs. Ce monde fonctionne grâce à la vitesse des flux financiers et à l’intense circulation des personnes, qui contrastent avec la lenteur des formes juridiques de régulation des États.

Un élu local me précise au sujet de ces nouveaux résidents chinois : « Souvent, on ne les connaît pas. Très peu s’installent ici, ils ont leur monde et n’ont pas du tout envie de le quitter. »

Ainsi, ces nouveaux propriétaires ne différeraient guère des investisseurs français du Médoc, qui résident souvent à l’étranger ou à Paris et qui considèrent leurs vignobles comme des marques et des avoirs financiers parmi d’autres. Cette tendance à la financiarisation croissante du foncier viticole apparaît comme un vaste processus, qui s’est par ailleurs accéléré avec la libéralisation des échanges mondiaux. Enfin, elle induit des transformations majeures dans la conception de la propriété rurale et agricole.

Certains responsables politiques sont d’ailleurs inquiets face à l’évolution d’une agriculture de plus en plus financiarisée. Les députés Dominique Potier et Anne-Laurence Petel, corapporteurs de la mission d’information sur la situation du foncier agricole en France, prennent au sérieux ce vaste processus qui va au-delà du vignoble bordelais. Ils cherchent à faire voter une loi contre l’accaparement des terres par les étrangers sur le sol français. Celles-ci sont en effet achetées de plus en plus par des personnes morales et de moins en moins par des agriculteurs. Un notaire m’explique : « Le phénomène observé est en deçà de la réalité, car en fin de compte, les acquisitions faites par des sociétés immatriculées en France, mais dont le capital peut être détenu par des actionnaires étrangers ne sont pas comptabilisées. »

Les terres et les vignes sont achetées sous forme sociétaire par des investisseurs qui salarient éventuellement l’ancienne famille exploitante. Un élu local de la région bordelaise pense même que « si on laisse la main aux marchés financiers, on va ruiner notre bien commun qu’est notre sol ». Déplorant la bétonisation des campagnes due à la multiplication des complexes hôteliers, il s’inquiète de la concentration des surfaces agricoles dans les mains de quelques-uns, ce qui ne fait qu’accentuer la monoculture viticole industrielle. Ce phénomène menace d’autres régions françaises confrontées à des investissements chinois massifs dans l’agro-

industrie53.

38 Isabelle Mayault, « “J’y ai vu des choses extraordinaires…” : les

ports francs, décors centraux du film Tenet et cavernes d’Ali Baba des

super-riches », M le mag, 12 juin 2020 (https://www.lemonde.fr/m-le-

mag/article/2020/06/12/les-ports-francs-de-geneve-cavernes-d-ali-baba-

des-super-riches_6042649_4500055.html).

39 Nathaniel Herzberg, « Chais d’œuvre », Le Monde,

15 septembre 2012

(https://www.lemonde.fr/archives/article/2012/09/15/chais-d-oeuvre-p-

p_4326576_1819218.html).

40 « Vin : la carte des châteaux du Bordelais rachetés par des Chinois »,

Sud Ouest, 28 novembre 2012 (https://www.sudouest.fr/2012/11/27/vin-

la-carte-des-chateaux-du-bordelais-rachetes-par-des-chinois-891771-

713.php?nic).

41 « Le domaine bordelais Château de Viaud passe sous

pavillon er chinois », L’Express , 1 février 2011

(https://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/le-domaine-bordelais-chateau-

de-viaud-passe-sous-pavillon-chinois_1371336.html).

42 César Compadre, « Les Chinois prennent pied dans le vignoble le

plus prestigieux du Bordelais », Sud Ouest, 17 février 2011

(http://www.sudouest.fr/2011/02/17/la-chine-en-i-mpose-320578-

700.php).

43 « Castel vend le Château Mirefleurs au numéro un du vin chinois »,

La  Revue du vin de  France, décembre 2015

(https://www.larvf.com/,vin-bordeaux-castel-chateau-mirefleurs-

groupe-changyu,4478188.asp).

44 « Le vin chinois pénètre pour la première fois sur le marché

espagnol », French.china.org.cn, 19 mars 2016

(http://french.china.org.cn/business/txt/2016-

03/19/content_38066468.htm).

45 « Le groupe chinois Changyu rachète Kilikanoon Wines »,

Vitisphere, 22 décembre 2017 (https://www.intervignes.com/actualites-

intervignes-86673--Le-groupe-chinois-Changyu-rachete-Kilikanoon-

Wines.html).

46 Hubert Prolongeau, « Vins de Bordeaux, une passion chinoise,

M le mag, 26 janvier 2019 (https://www.lemonde.fr/m-le-

mag/article/2019/01/26/vins-de-bordeaux-une-passion-

chinoise_5414817_4500055.html).

47 http://www.vignoblesk.com

48 « Peter Kwok, le plus Bordelais des Chinois », La Revue du vin de

France, avril 2018 (https://www.larvf.com/peter-kwok-le-plus-

bordelais-des-chinois,4576963.asp).

49 « En Bordelais, la vie de château de Mr. Zhang », Sud Ouest,

17 février 2012 (https://www.sudouest.fr/2016/11/22/en-bordelais-la-

vie-de-chateau-de-mr-zhang-2576683-7529.php?nic).

50 César Compadre, « Ce si discret M. Qu », Sud Ouest, 28 novembre

2016 (https://www.sudouest.fr/2016/11/18/ce-si-discret-m-qu-2573180-

7529.php).

51 Ivan Letessier, « Bordeaux : la justice saisit dix châteaux détenus par

un Chinois », Le  Figaro, 29 juin 2018

(https://www.lefigaro.fr/societes/2018/06/29/20005-

20180629ARTFIG00370-bordeaux-la-justice-saisit-dix-chateaux-

detenus-par-un-chinois.php).

52 « Le milliardaire chinois Jack Ma achète deux domaines à Bordeaux », La Revue du vin de France, juin 2016

(https://www.larvf.com/,vin-milliardaire-jack-ma-achete-deux-

domaines-bordeaux,4489309.asp).

53 « Avec ses champs français, Monsieur Hu se rêve en roi de la

baguette en Chine », La Croix, 23 février 2018 (https://www.la-

croix.com/France/champs-francais-Monsieur-Hu-reve-roi-baguette-

Chine-2018-02-23-1300916017).

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