Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 23 sur 31

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Château Pékin

19 - La domestication du vivant

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La domestication du vivant

 

C’est mon grand regret : ne pas avoir pu mener mon enquête de terrain jusqu’au bout en visitant l’autre grande zone viticole : la région autonome ouïgoure du Xinjiang. Lorsque je vivais en Ouzbékistan (1996-2000), je rêvais déjà de découvrir ce que l’on appelle aussi le Turkestan chinois, pour observer la différence entre la soviétisation de l’Asie centrale et l’intégration à la société chinoise de cette région peuplée de populations turcophones musulmanes. Dans les années 1990, la frontière terrestre était largement fermée, et l’accès difficile. La population locale ouïgoure y exprimait alors de plus en plus son identité collective par des manifestations, qui appelaient en particulier à stopper l’arrivée de populations han. Ces rassemblements provoquèrent une forte répression de la part de Pékin, qui y vit des revendications ethnico-religieuses inacceptables dans la Chine communiste. Pour les autorités, la croyance religieuse était vue comme une pathologie, et les programmes d’éducation à l’athéisme furent intensifiés. L’idéologie chinoise, inspirée du matérialisme historique marxiste, réduit ces revendications ethniques à une survivance passagère de l’histoire. Le gouvernement finira par les éradiquer, comme une entrave à la construction de l’homme communiste chinois du XXIe siècle. Depuis, la situation s’est détériorée, suite aux attentats de 2006 et aux émeutes inter ethniques de 2009.

Pendant mon enquête, je renonce à ce voyage, car la situation s’est encore aggravée avec les attentats de militants ouïgours : sur la place Tiananmen à Pékin (octobre 2013) et à Urumqi (Xinjiang, 2014)… Une autorisation spéciale est alors nécessaire pour se rendre dans cette région, devenue zone militaire. À défaut de pouvoir observer directement, je suis contraint de m’appuyer sur de nombreux témoignages d’étrangers et de Chinois glanés lors de mes enquêtes sur les différents salons professionnels en France ou en Chine.

En 2014, je fais la connaissance d’Ibrahim, cuisinier dans un des nombreux restaurants ouïgours de Pékin. Il se réjouit d’échanger quelques mots avec moi dans sa langue, grâce à ma connaissance de l’ouzbek, qui est également une langue turcique. Il a fallu néanmoins plusieurs semaines pour lever la méfiance entre nous. Intrigué par mon intérêt pour le vin, il me fait goûter un jour avec fierté celui de son père. Il m’explique que la vinification s’opère dans de grandes jarres. Chacun a sa recette pour trouver le cocktail idéal : certains y ajoutent du sang de pigeon, des épices, des herbes et même de la viande. Cette boisson fermentée, qui se boit avec modération, est avant tout consommée pour ses vertus médicinales et fortifiantes. Une production artisanale perdure tout le long de l’ancienne route de la soie, en dépit de l’interdit religieux édicté par l’islam. J’ai eu l’occasion d’en goûter à Tachkent, à Ferghana, à Samarcande et à Boukhara (Ouzbékistan), mais aussi à Bichkek, à Och (Kirghizstan) et à Douchanbe (Tadjikistan).

Les conditions climatiques au Xinjiang sont identiques à celles du Ningxia, avec un climat continental caractérisé par très peu de précipitations, des hivers rudes et une sècheresse terrible l’été. La proximité des montagnes du Tian Shan a néanmoins permis aux populations locales de développer l’agriculture, notamment le raisin, en installant de vastes réseaux souterrains (terek) pour irriguer les oasis de peupliers situées sur les piémonts des différentes chaînes montagneuses.

Au sud d’Urumqi, la capitale de la région autonome ouïgoure, dans la région de Tourfan, mais aussi dans l’oasis de Kachgar, Ouïgours, Kazakhs et Ouzbeks cultivent traditionnellement de la vigne sur pergola autour de leurs habitations. Ce tissu végétal protège les maisons des températures excessives, et les fruits sont utilisés pour la consommation familiale sous forme de raisin de table et de raisins secs (kishmish), très prisés. Quelques maisons basses en pisé traditionnel disposent encore de greniers en briques à claire-voie pour suspendre et faire sécher les grappes. Certaines familles produisent encore ce vin artisanal qu’Ibrahim m’a fait goûter à Pékin et qu’on appelle museles ou sharbat. Ce n’est toutefois pas cette boisson que les autorités ont décidé de soutenir massivement depuis la fin des années 1990.

Lors d’une foire aux vins à Pékin, un homme d’affaires han, venu du Jiangsiu, m’explique qu’il vient d’investir dans la viticulture au Xinjiang grâce à un soutien financier important de l’État. Il considère avec un certain dédain la tradition du museles : « Nous ne faisons pas la même chose. Nous arrivons avec la science et des capacités industrielles. » Son idée consiste à créer la marque Museles pour une boisson industrielle à base de jus de raisin fermenté additionné de sucre.

Globalement, ces nouveaux investisseurs ont une autre vision du développement du vin. Les principales exploitations modernes du Xinjiang font émerger de vastes vignobles de plusieurs centaines d’hectares. Ce développement de la viticulture fait partie d’une stratégie globale visant à

favoriser l’agro-industrie. Les autorités du Xinjiang33 viennent d’annoncer qu’elles prévoient un quasi-doublement de la surface viticole, de 33 000 à 55 000 hectares, d’ici à 2025.

Gérard Colin, qui a travaillé quelques années dans le Xinjiang, m’avait averti : « Tourfan est un autre monde. On ne peut pas extirper le vin de son contexte social… L’armée est omniprésente, les contrôles de police stricts et fréquents, la répression drastique. »

Le Xinjiang, qui signifie « nouvelle frontière » ou « nouveau territoire » en mandarin, fait l’objet de toutes les attentions de la part du gouvernement depuis la fin des années 1990, à travers différentes politiques volontaristes. Pékin est dans une nouvelle phase d’activisme pour accélérer l’intégration de cette région à la réalité socio-économique du pays.

En trois décennies, l’implantation de populations venues d’ailleurs et l’émergence de grands centres urbains ont mis en minorité la population ouïgoure autochtone, au sein des 20 millions d’habitants que compte la région. James Millward, spécialiste de la Chine, parle d’un vaste processus

de « hanisation » et de « sinisation » du Xinjiang34.

La région fait l’objet d’investissements économiques massifs destinés à l’industrialiser et à la sortir de la pauvreté. Les vastes exploitations de monoculture du coton et de la tomate ont particulièrement été intensifiées pour favoriser l’exportation de produits industriels textiles et agro-alimentaires. De l’autre côté de la frontière, les Soviétiques avaient eux aussi favorisé la monoculture du coton en Ouzbékistan, provoquant la plus grande catastrophe écologique de la région avec l’assèchement de la mer d’Aral et une salinisation des sols dramatique.

Au Xinjiang, cette politique s’est accompagnée de l’implantation d’usines sous forme de joint-ventures ou de partenariats avec des entrepreneurs occidentaux. Des marques internationales y fabriquent des vêtements vendus sur toute la planète. Il n’y a pas si longtemps, elles louaient la qualité du travail et les salaires attractifs de ces usines du Xinjiang. Les grands groupes de l’industrie alimentaire français, italiens ou américains y produisent du concentré de tomate et du ketchup.

L’essor de la production vinicole au Xinjiang s’inscrit dans cette volonté politique plus générale d’industrialisation du Grand Ouest chinois, lequel n’a pas connu le même développement que les régions côtières, qui furent les premières à absorber les bénéfices du boom économique après l’ouverture du pays.

L’objectif est de fabriquer un produit industriel de qualité, comme au Ningxia et au Shandong, afin de limiter les importations étrangères. L’armée et ses entreprises (bingtuan) sont mobilisées pour construire ce paysage viticole. Depuis les années 1950, l’objectif de ces « entreprises militaires » est de développer l’économie aux marges de la Chine et de participer à l’harmonie interethnique en favorisant l’implantation de populations han parmi la majorité ouïgoure dans les zones rurales. Les bingtuan sont des acteurs majeurs dans la réalité sociale du Xinjiang. Elles peuvent compter sur quatorze divisions et cent quatre-vingt-cinq régiments de travailleurs, particulièrement actifs dans l’émergence de cette nouvelle agro-industrie.

Dans un numéro de la revue 35 Decanter , l’œnologue Li Demei mentionne ainsi un établissement situé dans la vallée de l’Ily. Sur le vignoble de plus de 2 000 hectares, une bingtuan a été sollicitée. Il raconte : « e La 62 division du régiment de production et de construction a commencé la taille le 30 mars, tandis que la 63e a attaqué le 29 mars […]. La 67e division a commencé à vendanger le cabernet sauvignon le 15 septembre ».

Ces corps militaires incarnent une autorité administrative dans les petites villes et l’espace rural du Xinjiang. Certains d’entre eux sont aujourd’hui accusés par différents États, organisations internationales et ONG, de gérer des centres de travail forcé ou des centres de rééducation pour les minorités musulmanes récalcitrantes.

La viticulture n’échappe pas à cette réalité. Gérard Colin me confiait son malaise suite à son expérience dans le Xinjiang : « Là-bas, j’ai l’impression que les Han utilisent la viticulture comme les Français ont pu le faire en Algérie. C’est un processus de colonisation, les patrons sont han et les travailleurs ouïgours. »

La plupart des domaines du Xinjiang sont détenus par des capitaux han soutenus par de puissants partenariats étrangers, notamment français, italiens et australiens, pour produire des vins de qualité.

Au cours de certaines de nos longues conversations nocturnes, Gérard me parlait des multiples banquets où les officiels se succédaient pour présenter l’instauration d’une viticulture industrielle au Xinjiang comme un moyen d’apporter la modernisation et la civilisation à ces paysans ouïgours qui étaient de surcroît musulmans.

Un des entrepreneurs du Xinjiang me dit : « Quand je suis arrivé là-bas, il n’y avait rien. Avec le domaine, nous avons transformé ce désert en poumon vert. »

Le rapport à l’espace est complètement différent pour la population autochtone et les migrants han. Les Han partent de l’idée qu’il faut transformer un espace qui serait vide, sans présence humaine ni naturelle, pour le domestiquer et finalement contrôler l’ensemble du monde vivant. Pour la population autochtone, au contraire, ce paysage désertique est un lieu de vie ; il abrite des souvenirs, des coutumes, des vestiges propres à sa culture et à son histoire.

Gérard Colin avait travaillé pour le compte d’un de ces nouveaux investisseurs chinois au profil souvent identique : « Il était résident à Hong Kong et avait un passeport canadien. Il passait son temps à circuler entre Shanghai, Hong Kong, Pékin, le Canada et le Xinjiang. » Il a fait fortune dans l’infor matique et investi dans un établissement vinicole à proximité de la ville de Tourfan, dans le désert du Taklamakan. En 2008, il a racheté une ferme d’État dotée d’un vignoble de 70 hectares, qui produisait du raisin depuis 1975, avec l’objec tif de la transformer en domaine. Le vignoble de Puchang avait l’ambi tion de produire un vin « premium » de qualité. Gérard y a découvert un site où tout était à faire, et, d’après lui, « la vigne était en piteux état et la tâche immense ».

Gérard se souvenait d’une organisation du travail quasi militaire. Il s’était retrouvé à collaborer avec un fondé de pouvoir qui était selon lui un hakka à la retraite, un de ces anciens militaires envoyés dans des régions reculées pour développer le pays. Il était chargé des relations avec les autorités locales pour trouver la main-d’œuvre par l’intermédiaire d’une bingtuan. Gérard s’occupait seulement de la vinification et de l’image du domaine. Il n’est pas resté longtemps : « J’étais franchement mal à l’aise. Les Ouïgours m’intéressaient davantage, mais c’était difficile d’avoir des relations avec eux, et je devais avant tout fréquenter des Han pour le business et la politique. »

Désormais, la vinification du vignoble de Puchang est gérée, d’après son site Web, par une équipe internationale composée d’un Italien et d’un Français ayant « travaillé dans les grands vignobles du monde entier ». Cette division du travail correspond à un modèle largement adopté qui consiste à assurer un transfert de savoir-faire et à utiliser le prestige des étrangers pour construire la nouvelle notoriété des vins du Xinjiang.

Gérard avait des doutes sur le développement de la viti culture au Xinjiang : « Paradoxalement, je pense que le Xinjiang n’a pas d’avenir pour différentes raisons. Enterrer la vigne l’hiver pose un vrai problème de coût à long terme, et c’est déjà difficile de trouver de la main-d’œuvre. Je ne parle même pas des questions d’irrigation et du manque d’eau. Souvent, les paysans préfèrent abandonner leur terre et aller travailler dans le bâtiment… C’est plus rentable ! »

Comme au Ningxia, l’industrie viticole nécessite une intervention colossale de l’être humain, qui passe par le buttage de la vigne l’hiver et une irrigation artificielle. Un responsable viticole de la région, rencontré à Pékin, soutient que le climat du Xinjiang a ses avantages : « À Bordeaux, ils doivent traiter les vignes à cause de l’humidité. Nous plantons dans des terrains sablonneux vierges de toute autre culture, et le climat sec nous permet de nous passer de traitements phytosanitaires. »

Les autorités et les différents établissements vinicoles du Xinjiang élaborent un discours collectif à partir de l’idée que cette région est à la pointe dans la production d’un vin de qualité et bio. Une œnologue australienne rencontrée à Hong Kong et qui travaille périodiquement au Xinjiang depuis 2009 nuance cet enthousiasme : « Il n’est pas rare de découvrir un millésime antérieur à la plantation de la vigne dans le domaine concerné. Ici, ils ne sont pas très regardants. La plupart coupent leur vin avec du cabernet sauvignon importé en vrac de Bordeaux, du Chili ou d’Australie... Pour l’obtention du label bio, cela repose aussi sur du vent. Il suffit souvent d’acheter et d’apposer ensuite le panneau “bio” ! Mais surtout, je pense que l’on ne met pas du tout le même sens dans le terme bio. Ici, c’est vrai qu’ils ne traitent pas aux pesticides comme en Europe. Il n’y en a pas besoin. Ils utilisent cependant le goutte-à-goutte pour instiller des produits pharmaceutiques, certains introduisent même des hormones et pensent néanmoins qu’ils font du bio. »

La construction de ces vignobles est passée comme ailleurs par un violent processus de changement de statut de la terre. Qiangqiang Luo, Joel Andreas et Yao Li décrivent remarquablement, dans un article du China Journal, l’expérience douloureuse de communautés villageoises produisant du riz qui ont été forcées de passer brutalement à l’industrie viticole et de céder leurs terres à un domaine, avec la promesse de mieux gagner leur vie. Ce dernier fait partie de ces nouvelles entreprises ayant un statut singulier en Chine. Ces « têtes de dragon » (longtou giye) reçoivent un très fort soutien de l’État et des autorités locales pour obtenir les baux nécessaires sur le foncier, des exonérations fiscales, des emprunts bancaires. Ce transfert de propriété peut être organisé par la municipalité, la communauté villageoise, qui est souvent partenaire lors de la création. Ces entreprises sont actuellement en Chine les principaux agents de l’industrialisation de l’agriculture pour construire un nouvel ordre agricole (dingdan nongye). Le vaste transfert forcé du foncier des paysans vers les entreprises n’est pas une singularité du Xinjiang, et il a provoqué des milliers de jacqueries dans l’ensemble du pays.

Gérard Colin me parlait aussi de l’entreprise Citic Guoan Wine Co Ltd (elle appartient au Citic Guoan Group), une des grandes entreprises viticoles du Xinjiang. Le vignoble est créé en 1997 et la production démarre en 2000, avec un régiment de bingtuan qui s’occupe des 10 000 hectares du domaine. Elle a fait appel à des winemakers français et australiens pour la vinification. Son site Web précise que l’entreprise est « guidée par la pensée de Xi Jinping pour un socialisme à la chinoise et

pour une nouvelle ère36 ».

Si j’avais pu faire ce voyage, j’aurais sans doute poursuivi par la visite du château Changyu Baron Balboa, à Shihezi. J’aurais découvert les 5 000 hectares où, il n’y a encore pas si longtemps, les paysans de la 8e division des bingtuan tra vaillaient les champs de coton. J’aurais visité son nouveau musée expliquant que le Xinjiang se situe à la même latitude que Bordeaux. J’aurais sans doute écouté le guide expliquer que les Chinois n’ont pas besoin de traiter la vigne, contrairement aux Français. J’aurais certainement eu du mal à discuter avec les ouvriers ouïgours pour connaître leur point de vue sur ce développement exponentiel de la vigne. J’aurais trouvé l’architecture du château Changyu Baron Balboa impressionnante, comme celle des autres châteaux de Changyu que j’ai déjà visités dans le Shandong et le Ningxia – j’aurais même trouvé que les châteaux Afip, Balboa, Moser et autres se ressemblent étrangement.

J’aurais sans doute écouté le manager affirmer comme sur leur site Web que « le Xinjiang, en développant ses vins de château, se tourne vers la production de qualité et aura bientôt les moyens de concurrencer les plus grands vins du monde ».

C’est justement une aventure de ce genre que racontent deux excellents films documentaires, À la poursuite de madame Li, d’Anne-Marie Avouac, et Le Meilleur Vin de Chine, d’Olivier Pousset, qui permettent de comprendre la violence de cette mise en place de l’industrie viticole. Les deux films ont en commun le personnage de madame Li. Ils relatent l’expérience de trois Français impliqués dans le développement d’un joint-venture viticole franco-chinois, les Champs d’or, qui se trouve à proximité de la ville de Korla, dans le district autonome mongol. Un architecte et homme d’affaires français, Yves Cathala, s’est associé à deux entrepreneurs chinois : monsieur Zhang Yuchen, patron connu pour avoir construit dans la banlieue de Pékin le château Zhang-Laffitte, réplique de celui de Maisons-Laffitte, et qui détient 20 % des parts des Champs d’or ; et madame Li, femme d’affaires vivant à Korla, qui est actionnaire majoritaire avec 51 %. Au cours de différentes séquences, on découvre que les deux protagonistes chinois sont étroitement liés au Parti et aux autorités locales. L’architecte français, au travers de sa société Blue Panda, possède 29 % des Champs d’or et tente tant bien que mal de travailler avec ses partenaires. De dîners en karaokés, les mésententes, les conflits et les incompréhensions se multiplient. Les questions économiques sont soumises au bon vouloir des différentes personnalités politiques de la région. Yves Cathala a des rapports exécrables avec madame Li, mais espère tout au long du film que son entregent politique va le sortir de ce bourbier. L’homme d’affaires pékinois se retire finalement, et les soutiens du gouverneur local s’effritent au profit de l’influence croissante de madame Li.

Ensuite, l’architecte français propose à Benjamin Pousset, jeune diplômé d’œnologie, et à Jacques Maris, vigneron expérimenté, de l’accompagner pour le lancement de l’exploitation. Les Français débarquent sur un site viticole qui compte déjà 400 hectares. Madame Li a l’ambition d’en avoir 3 000 et de produire un vin de château. Le marketing s’appuie sur le slogan « Les vins du désert du Gobi », qui met en valeur le patrimoine géographique, mais ne fait jamais référence à l’histoire ou aux cultures autochtones mongoles et ouïgoures.

Les Français prennent très au sérieux leur mission, mais ils sont rapidement dépassés par les événements. L’expérimenté Jacques Maris s’interroge sur le piteux état de la vigne, malmenée par les vents secs du désert, et exprime très vite sa perplexité face aux initiatives agricoles de l’équipe technique chinoise.

Benjamin, le jeune Français chargé de la vinification, est assisté de David, le fils de madame Li qui a fait des études en France. Il se retrouve à travailler avec des ouvriers kazakhs, mongols et ouïgours, toutes les minorités de la région, qui participent sans grand enthousiasme à ce projet.

L’aventure tourne rapidement au fiasco du point de vue des Français, car les conflits s’accumulent. Ils sont mis à l’écart, et Jacques se lamente : « Les Chinois ne nous écoutent pas… On est des pantins. » Benjamin et Jacques sont la plupart du temps cantonnés dans leur bureau à attendre. « On ne fait rien », se désespère Benjamin au téléphone ; « Ils nous prennent pour des cons », ajoute Jacques.

Un jour, des bus remplis de travailleurs arrivent sur le domaine. On ordonne à Jacques et à Benjamin de ne pas sortir. Ils comprennent qu’il s’agit d’une main-d’œuvre gratuite, « probablement des prisonniers ouïgours » réquisitionnés pour œuvrer dans les vignes, pensent-ils.

Lorsque la femme d’affaires revient sur le domaine, les Français sont mobilisés pour participer à des banquets en présence des autorités locales. Ils assistent notamment à l’inauguration du domaine, où se mélangent musique militaire de l’armée chinoise et chants et danses folkloriques mongols. Madame Li les exhibe en déclarant : « Les Français ont la meilleure technologie et, grâce à eux, nous allons produire le meilleur vin de Chine. » Ils sentent qu’on utilise leur image, et Jacques s’énerve : « J’ai travaillé toute ma vie et je ne suis pas venu ici pour faire des réceptions. »

Les discours s’enchaînent devant des chefs de village venus des alentours. Il faut les persuader d’abandonner le riz ou le coton au profit de la vigne. Madame Li et les notables font de ce vignoble un exemple dans la construction du nouveau rêve chinois.

La vendange est décevante, avec 75 tonnes, comme l’avaient anticipé Benjamin et Jacques. Ce résultat est bien loin des prévisions de madame Li, qui en souhaitait 1 000. Elle s’en moque et achète finalement 900 tonnes de raisin ailleurs pour honorer le plan fixé par les autorités. Depuis, les deux Français sont partis et l’architecte français a renoncé à poursuivre son partenariat.

La viticulture au Xinjiang est indéniablement le lieu où l’obsession de la domestication du monde vivant est poussée à son comble. Certains parlent même d’un monde orwellien pour décrire le contrôle des autorités sur la population et la transformation de la nature. Cette même œnologue australienne, qui a travaillé régulièrement dans la vallée de Korla de 2010 à 2019, me confie : « Depuis 2014, les gens ont changé, on ne voit plus de barbes, d’habits traditionnels, et tout signe de distinction semble s’être évanoui dans la ville de Korla. Je ne sais pas si je vais continuer à y travailler, car je me sens mal à l’aise par rapport à la situation. »

De fait, les autorités cherchent à contrôler et à maîtriser la circulation des idées, des marchandises ou des personnes. Depuis 2017, les citoyens ouïgours doivent déposer leur passeport auprès des autorités, et ce, afin d’empêcher leur départ intempestif vers certains pays (Turquie, Syrie, Pakistan). Le passeport intérieur (hoku), nécessaire pour déménager ou voyager dans le reste du territoire chinois, est délivré avec parcimonie aux citoyens ouïgours. Des étudiants seraient internés depuis leur retour de l’étranger, où ils se trouvaient pour leurs études. L’utilisation de tous les moyens technologiques (reconnaissance faciale, notation numérique…) s’est généralisée pour surveiller la population. Des reportages parlent de familles ouïgoures qui reçoivent ponctuellement la visite de « cousins han », envoyés par le Parti pour vérifier leur fidélité au régime dans l’intimité familiale. Certains viendraient même avec une bouteille de vin à partager pour s’assurer qu’ils boivent de l’alcool et qu’ils ne sont pas trop religieux.

Au Xinjiang comme ailleurs, les autorités veulent faire disparaître les populations rurales et casser ainsi les solidarités traditionnelles. L’État encourage et récompense les mariages mixtes, envoie des jeunes travailler ou étudier dans d’autres régions. Le gouvernement chinois est soupçonné d’avoir mis en place un système de camps de rééducation contre les Ouïgours récalcitrants. Plusieurs ONG et gouvernements accusent les autorités de Pékin d’avoir organisé l’internement de plus d’un million de Ouïgours. Même si les personnes y sont enfermées de force, le gouvernement chinois réfute le terme de prison et parle de camps de formation professionnelle pour lutter contre l’extrémisme religieux. Selon

un rapport d’Aspi37, une ONG australienne, depuis 2017, des Ouïgours seraient contraints d’aller travailler dans des usines d’autres régions chinoises. La surveillance se poursuivrait même en dehors du territoire national. Une étudiante ouïgoure qui fait ses études d’œnologie en France me confiait : « Je sais que mes parents sont sous pression, je suis surveillée et j’ai peur… J’ai été contactée par des agents, ils sont très intrusifs. »

Cette obsession du contrôle se manifeste aussi par la transformation de la nature à travers le développement à marche forcée d’une culture viticole verte. L’écologie sert à justifier l’intervention croissante du pouvoir sur la nature.

Les nouveaux châteaux vinicoles deviennent des lieux où la nomenklatura chinoise vient se reposer et adopter de nouvelles conduites sociales. La consommation de vin apparaît comme une nouvelle forme de « civilisation des mœurs » : les membres du Parti doivent désormais savoir se tenir et boire avec finesse et délicatesse.

Au-delà de la viticulture, le Xinjiang est actuellement un chantier à ciel ouvert. L’objectif de Pékin n’est pas tourné contre les Ouïgours, mais les autorités veulent uniformiser la société, transformer la nature pour voir émerger l’Homme nouveau chinois dans un monde naturel domestiqué inédit.

Un soir, Gérard Colin a évoqué les multiples chantiers entrepris au Xinjiang. Des infrastructures routières et ferroviaires devant traverser le territoire chinois font partie d’un vaste projet visant à relier la Chine aux autres continents. Cette nouvelle route de la soie connecte désormais la Chine à l’Europe, jusqu’à Duisbourg et Lyon, pour affréter les marchandises chinoises. Elle permet d’éviter les longs voyages maritimes (quatre à cinq semaines) et de rejoindre en seulement treize jours le continent européen. La conquête à l’ouest ne s’arrête pas au Xinjiang, elle se poursuit au-delà du territoire chinois pour gagner l’Europe. Certains vignerons français espèrent bien que des trains repartiront un jour vers la Chine remplis de bouteilles françaises. Pour l’instant, la balance commerciale est largement déficitaire. Les trains, complets à l’aller, viennent inonder nos supermarchés et repartent avant tout avec des voitures et des machines-outils allemandes et quelques produits français…

33 Norbert, « Le Xinjiang construira davantage de vignobles »,

French  China, 27 juin 2019

(http://french.china.org.cn/business/txt/2019-

06/27/content_74928099.htm).

34 James Millward, «“Reeducating” Xinjiang’s Muslims »,

The  New  York Review, 7 février 2019

(https://www.nybooks.com/articles/2019/02/07/reeducating-xinjiangs-

muslims/).

35 Li Demei, « Chinese wine regions: 2017 vintage report – Xinjiang,

Yunnan, Shanxi, Gansu and Northeast China », DecanterChina.com,

29 mars 2018 (https://www.decanterchina.com/en/columns/demeis-

view-wine-communication-from-a-chinese-winemaker/chinese-wine-

regions-2017-vintage-report-xinjiang-yunnan-shanxi-gansu-and-

northeast-china).

36 http://www.guoan.citic.com/en/About/default.shtml

37 Vicky Xiuzhong Xu, Danielle Cave, Dr James Leibold, Kelsey

Munro et Nathan Ruser, « Uyghurs for sale », Australian Strategic

Policy Institute, 1er mars 2020 (https://www.aspi.org.au/report/uyghurs-

sale).

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