Château Pékin
12 - La French Etiquette
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La French Etiquette
Un soir, je rentre tard de Kowloon, le quartier où je viens d’assis ter à un atelier-dégustation pour touristes chinois. Après avoir passé plusieurs heures dans une salle climatisée de l’hôtel The Peninsula, je décide de prendre mon temps pour regagner mon domicile. J’aime emprunter les ferries qui traversent la baie de Hong Kong. Ce soir-là, j’ai envie de profiter du calme de la traversée, de ressentir la fraîcheur et la moiteur naturelles de l’extérieur tout en admirant au loin le spectacle lumineux de Hong Kong Island avec ses tours-bureaux illuminées et ses multiples panneaux publicitaires qui clignotent. Je repense à cet atelier et me remémore les conclusions du formateur, qui a cité la célèbre formule d’Ernest Hemingway empruntée à Rabelais : « Wine is one of the most civilized things in the world. » Il cherchait à insister sur le fait que le vin suppose une manière singulière de le déguster, implique de mobiliser des connaissances et d’adopter un comportement singulier avec les autres. L’image du vin comme symbole de civilité est essentielle pour comprendre l’engouement actuel des Chinois pour cette boisson. Ce formateur expliquait que le temps où tout le monde devait s’habiller pareil et boire la même chose était révolu. Le vin est associé à l’idée de se distinguer par son goût, sa connaissance, ses bonnes manières. Cet imaginaire est entretenu par des films, mais aussi par des spots publicitaires et des discours politiques associant le vin à une conduite sociale politiquement correcte. Sa consommation implique de se plier à une éducation de l’esprit et du corps.
C’est la fréquentation des multiples dégustations et soirées de gala qui m’a permis de faire la connaissance d’Andrew, ce formateur surprenant : Chinois originaire de Shanghai, il a fait des études à Londres et il est journaliste depuis trente ans à Hong Kong, où il anime un blog consacré à la cuisine et aux plaisirs de la table. Ces dernières années, il a développé une nouvelle activité en accueillant de petits groupes de touristes VIP venus de Chine. Il leur propose un séjour pour apprendre les bonnes manières du monde occidental en découvrant les boutiques de mode, les nombreux restaurants et bars à vin de Hong Kong et de Shenzhen. Andrew est une sorte de médiateur culturel : « Les personnes comme moi sont des ponts entre deux mondes qui se côtoient à nouveau. Certains Chinois nous appellent des banana. »
Selon lui, la question de l’étiquette est devenue une obsession en Chine, une préoccupation majeure parmi les élites chinoises, qui sont confrontées à un monde social de plus en plus cosmopolite. Par ailleurs, chacun cherche à se distinguer dans la manière de consommer, de s’habiller, de manger et de boire.
J’accompagne à nouveau Andrew pour assister à un des séminaires qu’il organise dans un grand hôtel de Shenzhen. Nous nous retrouvons au petit matin, dans le métro, à proximité du passage où plusieurs centaines de milliers de personnes franchissent quotidiennement la frontière entre Hong Kong et la Chine continentale.
Face à la cohue, il s’arrête et m’invite à être attentif. Il m’assure qu’il est capable, en observant les attitudes, de distinguer un Hongkongais d’un continental. Il me confie : « Ce passage est ouvert depuis peu et nous appartenons désormais à un même pays, mais il reste des frontières invisibles entre nous. Nous repérons les Chinois du continent à leur manière de se tenir, de s’habiller et de manger…, et aussi à cette habitude de parler fort ou de cracher. »
Nous nous mêlons à une foule extrêmement dense et nous arrivons rapidement à Shenzhen, où je perçois immédiatement une autre réalité. L’architecture, les bâtiments, les voitures, les comportements sociaux diffèrent de l’ambiance policée de Hong Kong. Nous avons quitté l’ordre immuable qui règne sur l’ancienne île britannique, et les files d’attente spontanées du métro de Hong Kong me semblent bien loin.
En chemin, nous nous arrêtons dans une petite boutique pour boire un thé et manger des dim sum, des raviolis à la vapeur. Cette pause est l’occasion pour Andrew de me donner une petite leçon. Il ironise : « Ne crois pas qu’il n’y ait que les aristocrates français qui développent des bonnes manières ! Avec ta façon de tenir tes baguettes, tu vas exaspérer plus d’un Chinois. » Il en profite pour m’expliquer qu’il ne faut jamais pointer les baguettes vers une autre personne, qu’il ne faut pas les planter dans la nourriture. « Plus vous tiendrez vos baguettes écartées, plus vous irez loin de chez vous », dit un proverbe chinois.
Andrew se rend régulièrement à Shenzhen pour organiser des ateliers d’initiation à la dégustation dans un grand hôtel de la ville. « Il faut que le lieu corresponde à l’esprit de mon cours. Je peux dire que j’ai deux types de clientèles. Certains nouveaux riches chinois veulent apprendre à être plus à l’aise avec les étrangers, et il y a aussi des filles qui veulent augmenter leurs chances de trouver un mari. » L’entrée de la Chine dans les relations commerciales et sociales internationales implique donc une domestication des corps. « Pour les Chinois, l’étiquette, c’est l’Angleterre et la France, comme en témoigne le succès de nombreuses émissions et séries telles que Downton Abbey à la télévision chinoise. » Ces fictions proposent la représentation d’une Europe d’un autre temps, et Andrew ajoute que certains Chinois, adeptes de ces séries, sont d’ailleurs déçus après leur voyage en France. Leur expérience ne correspond pas à l’imaginaire télévisuel. La France est associée à l’élégance, à la bienséance, tel un exemple à suivre pour s’initier aux arts de la table. Il poursuit : « Généralement, les Chinois mangent à une table ronde avec un plateau tournant où tous les plats sont disposés pour être partagés. Ils peuvent être déstabilisés ou mal à l’aise quand ils doivent choisir un plat individuel et se retrouvent face à face de part et d’autre d’une table rectangulaire ou carrée. Il faut ensuite qu’ils affrontent l’épreuve des couverts et des assiettes, puis la manière de tenir un verre de vin. »
Nous reprenons notre route vers l’hôtel et nous arrivons dans une des salles de conférences aménagée par ses assistants avec des verres de dégustation et des crachoirs. Andrew commence son cours devant un parterre largement féminin. Les jeunes femmes viennent se familiariser avec les goûts des vins étrangers, apprendre à tenir un verre, à sentir et à boire avec délicatesse. Andrew me dira plus tard que la plupart d’entre elles sont à la recherche d’un mari, d’un partenaire, d’un concubin. Selon lui, optimiser son éducation est une obsession pour elles, certaines prennent des cours d’anglais, d’autres des cours de civilisation, elles savent que leur diplôme ne suffira pas pour s’élever socialement. Elles espèrent, par ces formes d’apprentissage, améliorer leur condition sociale dans une société où l’esprit de compétition est omniprésent.
Depuis quelque temps, on assiste à une multiplication des écoles d’« étiquette » ou des séminaires de formation dans les grandes villes chinoises. En 2017, j’ai eu l’occasion de m’entre tenir avec un jeune expatrié français installé à Shanghai, Guillaume Rué de Bernadac. Après un séjour d’études, il a décidé de rester en s’inventant un métier, « ‐
etiquette coach » 23 . Il a créé une académie de bonne conduite à Shanghai.
Le parcours de ce jeune Français est tout à fait étonnant. Il raconte qu’il poursuit ainsi une tradition familiale. Sa grand-mère a vécu au Maroc et son père, précepteur auprès du monarque chérifien, éduquait les enfants de la cour. Il confie : « En arrivant en Chine, je pensais m’adapter rapidement, mais je me suis aperçu que je n’avais pas les codes. » Il s’est rendu compte que certains Chinois n’étaient pas plus au fait des us et coutumes de « l’étranger ». Il s’est mis à proposer des cours d’étiquette pour les hommes et les femmes, mais aussi pour les enfants. « Je forme toutes les personnes qui vont avoir des échanges à l’extérieur du pays, cela peut être un majordome comme un président d’université ou un chef d’entreprise. Ils souhaitent apprendre les règles adéquates. De nombreuses mères de famille nous confient également leurs enfants, car elles souhaitent qu’ils s’intègrent dans la nouvelle réalité mondiale. »
L’étiquette est un long processus d’apprentissage, et la première chose à intégrer, selon lui, est la posture. Il faut se tenir droit. L’académie propose des exercices simples, comme l’exercice du ruban, pour savoir se tenir droit, et celui de la feuille de papier pour manger en gardant les coudes le long du corps.
Guillaume Rué de Bernadac considère que sa clientèle représente une classe sociale montante urbaine, curieuse de faire un pas vers les autres, vers les étrangers. Pour cela, il faut domestiquer son corps, et la dégustation de vin fait partie d’un éventail de nouvelles conduites sociales à acquérir.
23 https://acdebernadac.com/fr/academie-de-bernadac-2/
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