Château Pékin
11 - L’entre-soi
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L’entre-soi
En 2015, je me rends à nouveau à Pékin, bien décidé à découvrir les nouveaux lieux de consommation de vin. Je dois rencontrer un jeune Chinois qui a fait ses études en France, dans la région d’Avignon. À son retour, il s’est spécialisé dans la vente de vins français.
Félix me donne rendez-vous un dimanche dans une foire de voitures de collection, sans me donner davantage d’explications. J’arrive dans un immense parc des expositions où des badauds se promènent en famille ou en couple. Certains s’arrêtent devant le stand des Ferrari et observent les mannequins qui posent en minishort rouge. Un peu plus loin, un jeune couple branché, aux vêtements multicolores, contemple une Cadillac de 1907. Le garçon s’agenouille, priant et se prosternant devant la voiture, puis se fait photographier par son amie devant la Rolls-Royce utilisée dans le film de Coppola Le Parrain. Un peu plus loin sont exposées‐ d’anciennes Bugatti, Aston Martin, Porsche et autres voitures de luxe ayant été vues dans les films américains à succès.
Le stand de Félix se trouve à l’extérieur et sert un peu de contrepoint à l’univers luxueux du salon. Il y expose sa collection exotique de 2 CV. Sur une des voitures, le pare- soleil affiche le slogan « Ceci n’est pas une voiture, mais un art de vivre ». Quelques badauds s’amusent à s’asseoir au volant pour se faire photographier. Félix m’explique : « Cela peut paraître bizarre de voir ce type de voiture sur un salon du luxe, mais le luxe, c’est aussi prendre le temps ou avoir du temps. C’est ce que symbolise cette voiture. La France, pour moi et pour beaucoup de Chinois, c’est l’art de prendre son temps. C’est aussi une marque très liée à l’amitié franco-chinoise. En Chine, tout le monde connaît la 2 CV à travers les films de Louis de Funès. »
Le choix de la France s’enracine dans son histoire familiale et dans une volonté de se distinguer des autres étudiants. Il se souvient : « De mon temps, tout le monde voulait apprendre l’anglais et partir aux États-Unis. Moi, je suis d’une famille d’artistes et j’aimais la peinture française. J’ai décidé d’étudier le français, et mon père, qui avait quelques amis en France, m’a beaucoup aidé à obtenir une autorisation de sortie. »
Pendant ses études à Avignon, où il prépare un master « Commerce du vin », il est logé par une famille de vignerons. Il précise : « Cette famille m’a sensibilisé au paysage français, au vin et à l’art de vivre à la française. Pour nous, la France, c’est romantique, vous avez su préserver vos petits villages, vos paysages. C’est comme un retour dans le passé, une leçon de vie. Il faut que nous apprenions à prendre le temps, nous qui travaillons en permanence. Pour nous, la France est langman, c’est-à-dire romantique ! »
Les citoyens chinois voyagent depuis peu, et la France est une destination prisée. Ils sont très sensibles à sa dimension romantique, à sa campagne bucolique. La France et le vin sont associés à la nostalgie d’une époque révolue en Chine, où la ruralité a quasiment disparu.
Nous poursuivons notre discussion le lendemain, dans les locaux de son club, où il commercialise des vins français. Ses bureaux sont installés dans un ancien bâtiment administratif, au milieu d’un parc boisé. En arrivant, j’aperçois une 2 CV dans le jardin intérieur et je comprends que je ne suis plus très loin. Le bâtiment accueille diverses activités, sans rapport les unes avec les autres, et aucune indication ne permet de s’orienter dans les différents bureaux. Félix me reçoit à l’intérieur d’un club privé qu’il a ouvert il y a seulement quelques mois avec plusieurs partenaires. Pour y entrer, il faut montrer patte blanche au garde du corps qui me demande ma carte de membre. Finalement, Félix vient m’accueillir et me fait entrer.
Dans le hall, il y a un très grand tableau d’un paysage montagneux rappelant le Tibet. Cet endroit est dédié à la culture française et au Tibet, m’explique-t-il. J’ai du mal à saisir la relation entre les deux. Je comprends mieux lorsque Félix me présente son associé en affaires. C’est un Han, fils d’un haut fonctionnaire ayant des responsabilités politiques très importantes au Tibet. Félix m’explique : « Mon partenaire est producteur d’une série télé sur le Tibet très connue en Chine. Notre point commun, c’est qu’il veut donner une autre image du Tibet, et moi, je veux contribuer à donner une bonne image de la France ! »
Nous visitons le lieu, et je découvre un immense espace composé d’une grande salle de restaurant qui propose une cuisine franco-tibétaine. Il y a également un salon de réception, une galerie d’art, où est exposé un artiste tibétain contemporain, quelques bureaux et une salle sans fenêtres transformée en un vaste cellier à vins.
Pour devenir membre de ce genre de club, l’argent ne suffit pas, les logiques de cooptation sont de rigueur. Certaines catégories de fonctionnaires ont interdiction d’en faire partie, car ces sociétés sont jugées incompatibles avec leurs obligations professionnelles. Dans ce cas, c’est souvent un autre membre de la famille, une épouse, une fille, une concubine, une assistante, un neveu, un fils, qui peut devenir sociétaire du club et nouer des relations avec les milieux d’affaires. « Il y a désormais de plus en plus de clubs de ce type, en Chine. Les gens se retrouvent pour y être tranquilles et faire des affaires. C’est un espace de confiance où ils doivent se sentir à l’aise. »
Le cellier de Félix est rempli de plusieurs centaines de bouteilles de vins français. On y trouve de grands médoc, des vins du Languedoc, de la vallée du Rhône, et même quelques cahors. Il organise régulièrement dans cette salle des dégustations et affirme que ses clients veulent de plus en plus connaître ce qu’ils consomment et découvrir l’histoire d’une région, d’un producteur. Beaucoup de membres sont des collectionneurs, tandis que d’autres cherchent à développer un savoir pour transformer cette marchandise en investissement. « Au début, je commercialisais des bordeaux, mais je me tourne maintenant davantage vers la Bourgogne, les côtes-du-rhône et le Languedoc. Je connais bien le système français des appellations et j’organise souvent des dégustations pour éduquer nos membres en les sensibilisant aux vignerons indépendants. »
Dan, l’un des clients du club, me confie qu’il achète ici pour plusieurs raisons. Il aime lui-même le vin et en consomme régulièrement pour séduire des femmes. Il s’approvisionne aussi au club pour proposer des bouteilles dans ses hôtels, qui sont fréquentés par des Français. Dan a sa propre cave de garde : « J’ai aussi des vins de collection, en espérant que leur prix va augmenter. J’ai beaucoup acheté de vins de marque pour faire des cadeaux à des fonctionnaires, mais maintenant, c’est très risqué. Il faut procéder autrement pour gagner leurs faveurs. »
Les Chinois achètent une bouteille comme un objet de prestige. Elle peut être le symbole d’un investissement social. Les marchandises de luxe apparaissent comme un placement sécurisé. Leur valeur protège de la peur d’un déclassement social, appréhension particulièrement prégnante en Chine.
Les clubs privés s’imposent comme un nouveau type de sociabilité dans le milieu des affaires. En quelques années, ils sont devenus très prisés par cette classe sociale émergente. C’est un lieu idéal pour faire fructifier son guanxi à l’abri des regards.
Dans un premier temps, ils ont été créés par des hommes proches du régime pour développer leur réseau social et faciliter les contacts avec les expatriés présents dans les grandes villes chinoises. L’un des tout premiers, le Capital Club, a été fondé par un homme d’affaires lié à l’industrie de l’arme ment. Fils de l’un des « huit immortels », il faisait partie des intouchables par le régime et a développé l’un des plus grands conglomérats financiers d’État (China International Trust and Investment Corporation, Citic) à la demande de Deng Xiaoping. Ces clubs se sont multipliés pour devenir des lieux incontournables de la nouvelle société chinoise.
Désormais, nombre d’entre eux, tel celui de Félix, n’accueillent plus que des Chinois. C’est là que se retrouvent les xingui (nouveaux riches). Ils aimeraient devenir des taizi (princes rouges) et obtenir le statut social d’intouchable dans un régime politique prompt à réprimer les individus qui abuseraient de leur position dominante dans le secteur privé. En effet, à la différence des hommes d’affaires occidentaux qui sont en relation avec eux, ils sont toujours conscients de la possibilité d’un revers de fortune et d’une absence de stabilité pour leurs affaires. Il y a les soubresauts de la Bourse, mais surtout les changements de protection politique, qui les obligent à des stratégies complexes pour se protéger. Il est donc nécessaire de faire profil bas, car le contrôle politique est omniprésent. Un jeune Chinois m’explique : « Après mon retour de France, j’ai mieux compris la différence entre une société capitaliste et la nôtre. Chez nous, quand tu fais des affaires, il y a une peur constante que notre réseau politique de protection, le guanxi, s’effondre. Si tes protecteurs tombent, tu peux tomber avec eux et te retrouver en prison. »
De très nombreuses personnalités du monde des affaires sont régulièrement emprisonnées pour évasion fiscale, manipulation financière ou corruption. Une des manières de se couvrir est de créer un club dont la finalité est la défense d’une des lignes officielles du gouvernement. Félix commente : « Notre club est dédié à la culture au Tibet, qu’il ne faut pas confondre avec la culture tibétaine, ce n’est pas du tout la même chose. Nous ne faisons pas la promotion du boud dhisme tibétain. Nous parlons des rapports cosmopolites entre les Han et les Tibétains aujourd’hui, nous mettons en avant la beauté de la nature et les réalisations du gouvernement dans cette région chinoise. »
Pékin comptabiliserait aujourd’hui plus de quatre mille clubs privés de ce type. Leur activité est tolérée si elle témoigne d’une forme de loyauté envers le gouvernement chinois. Dans la même perspective, beaucoup de lieux d’initiative privée doivent démontrer leur contribution à la grandeur de la Chine populaire. C’est ainsi que l’on voit fleurir de nombreux musées consacrés au rapatriement de l’étranger d’objets de la culture chinoise.
L’accomplissement collectif apparaît comme une justification primordiale pour la survie de ces clubs. Ils se multiplient comme des lieux ambivalents où s’affiche une vision politique et où se construisent des rapports sociaux complexes entre milieux d’affaires et institutions.
Le désir de vin est l’expression d’un mouvement social issu de ces nouveaux consommateurs. Les autorités politiques ont joué aussi un rôle important à partir de 1996 en considérant que la consommation d’alcool était un énorme enjeu social. Les gouvernements successifs ont cherché à orienter la consommation, tout en étant dépassés par le phénomène. Les lois anticorruption votées en 2013 stigmatisent des habitudes et visent une partie des membres du Parti qui reçoivent de nombreux cadeaux. Elles servent au PC chinois à organiser une circulation du pouvoir en accusant régulièrement certains responsables du Parti-État. Dans le milieu des affaires, la méfiance règne. Félix résume : « Tout le monde est corrompu et sait qu’un jour ou l’autre il risque de tomber. »
Le pouvoir central s’impose alors comme le garant de l’intégrité, à l’opposé de certaines bureaucraties locales qui seraient corrompues. Les purges anticorruption lancées en 2013 dans tout le pays ont permis de placer de nouvelles personnes à la tête des différentes instances. Un homme d’affaires installé depuis trente ans à Pékin me confie pourtant : « Le système reste le même, tu as besoin de collaborer avec des fonctionnaires pour faire des affaires, car la loi est impossible à respecter. Depuis 2013, il ne faut pas se faire d’illusions, la corruption reste ! C’est toujours les mêmes logiques qui fonctionnent, c’est simplement que de nouvelles personnes sont là. »
La consommation massive de marchandises étrangères vient souligner le creusement des inégalités sociales et ne provoque pas que de l’enthousiasme. Elle gêne de plus en plus le pouvoir central, mais fait également émerger de nouveaux discours populaires nationalistes condamnant l’étalage de la richesse. Ainsi, au début de l’année 2012, à l’occasion d’une vente aux enchères organisée pendant le Changli International Wine Festival, un riche Chinois, artiste à ses heures, fait sensation. Il achète deux bouteilles de vin d’Alsace du domaine Beyer pour la somme stratosphérique de 30 000 dollars (environ 24 000 euros), avant de les casser immédiatement devant les journalistes et les caméras,
appelant les citoyens chinois à un sursaut national22. Son geste est, selon lui, une performance artistique qui assure le buzz sur Weibo (le Facebook chinois), où les commentaires nationalistes fusent. L’appel est clair : le problème n’est pas seulement les inégalités sociales que cette consommation ostentatoire révèle, il faut un sursaut nationaliste, et désormais boire chinois ! Les formes de consommation deviennent un ressort politique nationaliste, et la réduction des importations de produits étrangers est un objectif prioritaire pour le gouvernement de Xi Jinping. Même si les Chinois préfèrent les vins étrangers.
Les autorités ont tout particulièrement encouragé, depuis les années 1980, la création de joint-ventures : après avoir fabriqué des marchandises à bas coût exportées dans le monde entier, les Chinois veulent désormais produire de la qualité. La Chine doit montrer qu’elle en est capable, si elle veut satisfaire une population qui se tourne vers les marques étrangères. Lors du 17e Congrès du PC chinois, en 2007, toute une réflexion est menée sur le soft power que véhiculent les produits, et la question de la valeur des biens est au centre des réflexions des cadres du Parti. Le constat est clair : les produits véhiculent des valeurs culturelles, sociales et politiques. Dans les échanges mondiaux, la Chine doit combler son retard. Cette prise de conscience de la nécessité de penser l’influence à travers la valeur des marchandises pousse le gouvernement à être attentif au développement de produits à forte dimension culturelle et identitaire. Le vin en fait partie, il pourrait symboliser l’insertion chinoise dans les échanges mondiaux. Le storytelling associé à une marchandise nationale devient un enjeu majeur pour la Chine dans la globalisation : puisque la Chine boit du vin étranger, elle se doit désormais de produire du vin chinois.
22 « Une bouteille de vin d’Alsace achetée 15 000 $ et brisée en public
par “patriotisme”, La Revue du vin de France, septembre 2012
(http://www.larvf.com/,vins-alsace-chine-emile-beyer-vente-aux-
enchere,2001117,4247742.asp).
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