Château Pékin
5 - La tentation du superflu
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La tentation du superflu
Avant de poursuivre notre voyage à travers ce wine rush, je dois une petite explication au lecteur. Qu’est-ce qu’un anthropologue qui ne parle pas le mandarin et qui n’est pas sinologue peut bien faire en Chine, à s’intéresser à cette folie de consommation ?
Si je ne connais pas grand-chose à la société chinoise, je m’y connais un peu en postcommunisme. En tant qu’anthropologue, j’ai observé et analysé, à partir de l’effondrement du mur de Berlin et de l’ex-URSS, l’émergence de la société de consommation dans l’ancienne Yougoslavie, en Ouzbékistan ou au Kirghizstan. Les milliers de Chinois qui se pressent aujourd’hui à Hong Kong pour consommer me rappellent la frénésie marchande au moment de la chute du Mur en 1989. Il y a quelque chose de commun entre ces Allemands de l’Est, ces Russes ou ces Chinois : un désir de marchandises inédit relie désormais le monde occidental capitaliste au monde postcommuniste allant de Moscou à Pékin. C’est au tour des Chinois de se ruer à Paris ou à Londres, dans nos boutiques de luxe, nos caves ou nos restaurants. Un anthropologue travaille de plus en plus sur des situations de contacts interculturels, qui ne mènent pas pour autant à un monde indifférencié. Même si certains ont vu dans la chute du mur de Berlin la fin de l’histoire et l’émergence d’un monde uniforme, les transformations observées montrent que c’est loin d’être le cas.
De mon point de vue, les Chinois qui vont au contact d’une nouvelle réalité sociale font écho aux files de Trabant au lendemain de la chute du Mur : ces petites voitures, toutes identiques, se ruaient massivement vers les supermarchés ouest-allemands pour assouvir avant tout une envie personnelle. Les millions d’Allemands de l’Est s’autorisaient enfin à acheter quelque chose pour eux-mêmes ou à partager un plaisir en famille, entre amoureux ou entre amis. C’est un moment historique d’expression très fort : le désir de posséder quelque chose à soi et pour soi, comme une affirmation d’inti mité que la marchandise venait incarner.
Mon regard se nourrit aussi de ma propre expérience personnelle et familiale, celle d’un Français d’origine yougoslave qui baigne depuis tout petit dans l’univers communiste. Je suis né et j’ai grandi en France, mais tous les étés, nous allions en Yougoslavie rendre visite à ma famille paternelle. Notre départ s’organisait bien à l’avance, car nous avions des commandes à préparer : celles des cousins, des oncles, des tantes et des grands-parents, tous réclamant certains produits que l’on ne trouvait pas chez eux. Nous apportions du café, des tee-shirts, des médicaments, des chaussures, des appareils photo et bien d’autres objets.
Bref, le coffre de la voiture était plein à craquer quand nous traversions l’Europe. Sur la route, nous doublions parfois des Algériens aux galeries de voiture surchargées de vélos, de machines à laver. Eux traçaient vers le sud pour prendre le bateau jusqu’à Alger, tandis que nous filions vers Gênes et Venise, avant le stress du passage de la frontière italo- yougoslave à Gorizia. Nous croisions ensuite d’innombrables voitures chargées à bloc et conduites par des Gastarbeiter (travailleurs immigrés) turcs, appuyant sur le champignon pour gagner au plus vite Istanbul. Ils fonçaient sur une route tristement célèbre en Europe pour sa dangerosité. Notre condition commune était d’être des itinérants estivaux allant ravitailler ceux que nous aimions.
J’ai compris bien plus tard que nous avions un point commun supplémentaire avec les Algériens : nous venions d’un pays socialiste soumis à un régime autoritaire où, comme en Chine, l’État et ses bureaucrates étaient obsédés par le contrôle permanent. Ils voulaient réguler tous les flux qui traversaient leur société. Avec la censure, l’État entendait superviser la circulation des idées, mais aussi la mode, la musique ou le cinéma. Lors des passages aux frontières, très surveillés, les douaniers limitaient strictement l’entrée des marchandises liées à ces domaines.
Les collègues qui ont étudié tout cela de près, ou les écrivains qui ont eu le courage de décrire la réalité des pays communistes, nous ont appris que ce contrôle absolu n’a jamais existé pleinement. D’une part, les fourmis migrantes ont transpercé cette norme sociale en réussissant à faire passer
toutes sortes de produits 10. De leur côté, les fonctionnaires chargés de ces régulations passaient leur temps à bafouer le système par la corruption et le clientélisme. Certains, plus opportunistes que d’autres, consacraient même toute leur énergie à calculer comment ils pouvaient tirer profit personnellement de leur position de pouvoir dans l’administration pour accéder à des privilèges. Ils étaient des fonctionnaires aux ordres, mais aussi des hommes et des femmes ayant des cousins, des amis à favoriser. Cette logique s’est généralisée à la fin des années 1980 dans le monde socialiste avec l’ouverture sur l’extérieur. Les difficultés d’accès aux biens et aux services ont donné une coloration particulière à la vie sociale. Un système de corruption généralisé s’est mis en place pour obtenir un produit alimentaire, un frigo, un diplôme, un travail, un appartement. C’est ce que
l’on a appelé le ZIS11 en Union soviétique, et c’est ici qu’il y a un rapprochement important à faire avec le rôle incontournable du guanxi (réseau) dans la Chine postcommuniste.
Dans les années 1980, mon père était un peu comme l’oncle d’Amérique quand il rentrait au pays avec sa valise bourrée de cadeaux. D’ailleurs, notre séjour commençait toujours par l’ouver ture des bagages et la distribution du nécessaire, les médicaments, puis suivaient le café, les tee-shirts et d’autres produits plus inavouables. Comme ceux de mon oncle, fervent communiste, qui nous demandait de lui rapporter des magazines de voitures de luxe ! Son rêve était de s’acheter une Mercedes ou une Audi, et il trouvait que mon père faisait pâle figure avec son Alfa Romeo. Ingénieur, il a travaillé une grande partie de sa vie en Irak dans le génie civil pour pouvoir s’offrir ce rêve. Aujourd’hui, sa belle Audi grise, achetée en 1985, ne roule presque jamais et dort dans un garage sous clé, comme une pièce de collection matérialisant la quête d’une vie !
Plus tard, ma formation d’anthropologue m’a conduit à observer les suites de l’effondrement de l’URSS. Comme beaucoup de jeunes Français, je suis parti en 1996 pour remplir mes obligations militaires. Nous, les diplômés, allions à l’étranger pour échapper au destin de nos amis moins chanceux qui s’ennuyaient à mourir dans les casernes. Parmi les privilégiés dont je faisais partie, les plus « pistonnés » étaient envoyés à Moscou ou à New York. Le Quai d’Orsay m’avait réservé une destination plus exotique : Tachkent et l’Ouzbékistan de la dictature postcommuniste d’Islam Karimov !
Je suis resté quatre ans dans ce pays considéré comme l’une des anciennes républiques socialistes soviétiques parmi les plus fermées, située à la frontière de la Chine et de l’Afghanistan. J’ai d’abord travaillé à l’ambassade de France, puis j’y suis resté pour faire ma thèse. Là-bas, j’ai cherché à comprendre le moment historique si particulier d’une société marquée par l’effondrement du système soviétique. En 1996, le quotidien était compliqué, car on ne trouvait pas grand-chose à acheter, et une grande partie de notre temps était consacrée à la recherche de denrées. J’étais mis en présence d’un monde où des personnes vivaient la mobilité sociale descendante. J’habitais à côté de Tizikovka Bazar, un marché aux puces où des professeurs et des médecins retraités vendaient trois paires de chaussettes tricotées, de vieux appareils photo soviétiques ou quelques cigarettes à l’unité. Phénomène que je n’ai d’ailleurs jamais observé au cours de mes enquêtes en Chine.
J’ai en même temps été confronté à l’émergence d’une société qui s’affichait outrageusement : de nouveaux riches amateurs de grosses voitures allemandes, de maîtresses et de belles bouteilles dans des discothèques arboraient sans scrupule leur débauche et leurs dépenses. Dans cet univers postcommuniste, il s’agissait de jouir et de mettre le plaisir au centre de sa vie. J’ai assisté à l’apparition des nouvelles maisons kitsch d’inspiration hollywoodienne à Tachkent et dans les grandes villes. Les personnes osaient désormais exprimer leurs inclinations, leurs préférences et s’autorisaient un désir de marchandises. C’est dans cette perspective historique qu’il faut comprendre la frénésie de consommation, qui paraît souvent si vulgaire aux yeux des Occidentaux. Ces nouveaux riches débarquent à Paris, à Saint-Tropez ou à Megève, et deviennent la risée d’élites occidentales qui jalousent leur fortune et stigmatisent leurs comportements.
Or, pour eux, c’est l’expression paroxystique d’un ras-le-bol général du diktat de l’État sur ce qu’il faut penser, écouter, boire, manger ou porter ! Il faut dès lors prendre en considération une autre dimension déterminante dans cette ruée vers les marchandises et le luxe en particulier : quelle est la place du plaisir dans la vie sociale ?
Cette question ne concerne pas que la Chine et le monde postcommuniste. La place prise par la consommation renvoie à un vieux débat philosophique entre Voltaire et Rousseau, sacrément abîmé par Karl Marx et tous les régimes politiques d’inspiration marxiste. Les deux philosophes se sont opposés sur une idée simple : vivons-nous pour satisfaire nos besoins vitaux ou vivons-nous pour d’autres motifs plus superflus ? Pour Voltaire, on ne mange pas que pour s’alimenter, on ne boit pas que pour s’hydrater, on ne s’habille pas que pour se protéger du froid et on ne lit pas que pour apprendre… Dans tous ces gestes, il y a du superflu, du plaisir personnel, des émotions, des sentiments, une volonté de se rapprocher et de se distinguer. Tout type de consommation renferme donc des enjeux – ce n’est plus seulement un débat philosophique et une question sur la nature humaine, c’est aussi un problème de lien social.
Parce qu’ils ont vécu l’expérience communiste, on peut aisément considérer que les postcommunistes et les Chinois sont du côté de Voltaire. À ce moment de leur histoire, ils apprécient le luxe pour exprimer leur intimité, leur plaisir et leur individualité, mais aussi parfois pour subvertir l’ordre social.
Avant de débarquer à Pékin, j’étais bercé de stéréotypes sur la transformation radicale du pays, tout en gardant en tête quelques images persistantes d’une Chine éternelle : des gens par milliers se déplaçant à vélo, des citoyens habillés de la même manière se rendant docilement à leur travail. C’est bien sûr un cliché qui n’a plus sa place dans la capitale aujourd’hui. On croise de nombreuses voitures, on voit une quantité de magasins de luxe et on assiste à une débauche de consommation.
Le désir matériel n’est pas une invention moderne, mais nous vivons plus que jamais entourés d’objets et de marchandises venus du monde entier. Le principe d’accumulation semble s’être étendu à la planète entière comme jamais. Cette omniprésence de la consommation ne se résume pas à la question de la diffusion du capitalisme, pas plus qu’à celle de la possession. Sa montée en puissance transforme la vie sociale et la vie publique de très nombreuses sociétés, et les mondes communistes n’y échappent pas. Ce ne sont pas seulement les forces du marché, mais les États et l’action publique qui jouent un rôle central dans son organisation et sa régulation. Cette consommation peut alors apparaître aussi bien comme une forme de libération, de subversion, que comme l’expression d’une sorte d’aliénation.
10 En particulier en Yougoslavie, où les citoyens avaient le droit
d’émigrer et de circuler, contrairement aux autres pays du bloc
soviétique.
11 Il s’agit du nom d’une célèbre berline soviétique réservée à la
nomenklatura, mais c’est également l’acronyme de znakomstvo i svyazi,
qui signifie « connaissances et relations ».
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