Château Pékin

Boris Pétric · Chapitre 20 sur 31

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Château Pékin

16 - Long Dai Lafite

16

Long Dai Lafite

 

Après ce bref passage dans la capitale régionale du Shandong, nous empruntons avec Gérard la route nationale pour nous diriger vers le nord-est et la vallée de Qiu Shan. Après quelques dizaines de kilomètres, nous traversons une mer de vignes. Gérard me souhaite la bienvenue dans la Navai Valley, comme on dit ici, en référence à la célèbre région viticole californienne, la Napa Valley. Il s’amuse des multiples projets qui fleurissent au sein du principal cluster viticole autour de Yantai. Il se perd dans les chiffres et les surfaces et me confie que la plupart des domaines font souvent plusieurs centaines d’hectares. Il exprime à la fois sa fascination pour la vitesse avec laquelle les Chinois construisent leur cluster et son scepticisme quant à leur capacité à produire des vins de qualité, que les Chinois surnomment des « vins de château ».

Selon lui, les différentes entreprises viticoles que j’ai visitées représentent les formes les plus industrielles, produisant du quantitatif tout en utilisant des logiques marketing insistant sur la qualité. C’est un autre projet qui le conduit dans la vallée de Qiu Shan. Il est employé depuis 2008 par la fameuse entreprise française Domaines Barons de Rothschild

(DBR)30 pour contribuer à faire émerger en Chine des vins de qualité.

Gérard est installé dans le village de Mulangou pour y achever la construction du vignoble de DBR, qui occupera une superficie modeste de 25 hectares. Après Bordeaux, le Languedoc, le Chili, le Portugal et l’Argentine, le propriétaire du légendaire château Lafite, à Pauillac, près de Bordeaux, a en effet décidé de s’implanter en Chine, où sa célèbre marque aux cinq flèches jouit d’un prestige retentissant. « Quand tu parles de vin en Chine, la plupart des gens s’exclament lafeï, lafeï… c’est-à-dire “Lafite”. Ce vin est devenu une légende grâce à certains films et s’est imposé dans les années 2000 comme un cadeau très prestigieux dans le business et les relations avec les bureaucrates. »

L’entreprise DBR a tiré les leçons des déboires de Rémy Martin et de Pernod Ricard en Chine, et le développement de son projet s’appuie sur la constitution d’un joint-venture dans lequel le groupe français est majoritaire. Le partenaire local n’est pas un spécialiste de la viticulture, mais il lui assure une protection politique idéale. Le China International Trust and Investment Corporation (Citic) n’est en effet pas un partenaire comme les autres : il s’agit d’un acteur public majeur de la finance chinoise, qui su attirer de nombreux investissements étrangers. Il est contrôlé par le ministère des Finances, tout en ayant une partie de ses activités à Hong Kong par le biais de sa filiale Citic Pacific.

Gérard m’explique : « Tu ne peux pas t’engager en Chine comme cela. Il faut un partenaire qui t’ouvre toutes les portes. Citic était idéal, car il a accepté de participer à hauteur seulement de 30 % et de nous laisser faire. Tu as pu constater que les joint-ventures avec les géants de l’industrie viticole chinoise, c’est plus corsé. Mais je ne te cache pas que, même avec un partenaire comme Citic, tout a été compliqué avant d’arriver à construire ce vignoble. On est loin de Pékin, et les pouvoirs locaux ont une capacité d’inertie assez élevée. »

Pour le groupe français, l’enjeu de ce partenariat va certainement bien au-delà du développement économique d’un vin chinois de qualité. On peut penser que la famille Rothschild a accepté de transférer le prestige de sa marque Lafite sur le sol asiatique en s’associant avec un géant de la finance pour faciliter des collaborations et développer des relations privilégiées dans les domaines de la banque et de la finance, en Chine et dans le monde.

Nous arrivons à Mulangou par une voie en cours d’achèvement. Gérard a été séduit par ce village qui, lorsqu’il l’a découvert, était encore protégé de la croissance urbaine par son accès difficile. Il lui rappellait l’ambiance des années 1960 à Saint-Émilion, où il vivait. « Comme à Saint-Émilion, il y avait des paysans en polyculture. Au château Teyssier, dans notre domaine familial, nous faisions du vin, mais nous avions aussi des vaches et d’autres cultures. Quand je suis arrivé ici, on pouvait encore croiser le vieux chevrier, trouver quelques lopins de terre produisant des fruits et des légumes, mais cette réalité est bientôt terminée… Si Saint-Émilion a complètement changé en quarante ans, pour devenir un village touristique entouré d’une monoculture viticole, ici c’est en quatre ans que tout a été modifié, pour faire place à la nouvelle monoculture viticole et à l’œnotourisme. C’est très brutal. »

De nombreux travaux sont en cours dans le village. Lorsque Gérard s’y est installé, l’exode rural avait largement commencé. La moitié des maisons avaient déjà été désertées par les jeunes, ceux-ci préférant aller chercher un emploi dans les villes environnantes et grossir les rangs des migrants illégaux travaillant essentiellement dans le secteur de la construction – en effet, les citoyens chinois ne peuvent pas librement choisir leur résidence ; ils disposent d’un passeport intérieur (hoku) attestant leur lieu de résidence. « C’est presque le seul village du coin qui a gardé ses petites maisons et ses ruelles. J’ai convaincu les autorités de ne pas les raser et de les laisser dans leur jus pour développer l’œnotourisme chez l’habitant. »

Au coin des rues, de grands panneaux mettent en valeur des slogans du Parti vantant la transformation du pays. Différents chantiers annoncent l’apparition imminente de nouveaux domaines viticoles : ici un investisseur hong kongais, plus loin un investisseur venu de Singapour.

Nous arrivons dans la maison de Gérard, qui se trouve au cœur du village où il a posé ses valises après quinze ans passés en Chine et de multiples expériences dans tout le pays.

Le vignoble s’étend à proximité. Le chai est en cours d’achèvement et se distingue par sa modernité et sa sobriété, à côté du clinquant des différents châteaux que j’ai pu visiter jusqu’à présent. DBR n’a pas souhaité construire un édifice à la française, mais plutôt s’inspirer de l’architecture de la pagode. C’est en 2006 que Christophe Salin, le directeur général de DBR, a choisi de confier à Gérard la transformation de ce lieu. Après plusieurs années de prospection et divers repérages, l’équipe a décidé d’exploiter des coteaux à proximité d’une colline et d’une réserve d’eau. La société DBR a organisé une division du travail très spécifique, articulant des équipes locales avec des spécialistes qui circulent dans les différents lieux de production en fonction des saisons et des aléas. Gérard s’en amuse : « Quand j’ai commencé dans le vin, on faisait un peu tout sur la propriété. Je me lasse de cette division du travail, ici, avec nos spécialistes qui débarquent quelques semaines pour nous faire avaler des normes et des objectifs pondus ailleurs. Notre objectif est de faire du qualitatif, mais tout le process est industriel. Il ne faut pas confondre : “qualitatif” ne signifie pas que nous ne sommes pas dans l’industrie, c’est une industrie du luxe, avec une division du travail et du capital à une échelle internationale. »

Le village vit désormais au rythme de la viticulture, plusieurs entreprises aux investissements internationaux y sont installées.

J’aperçois sur les contreforts d’une colline un château surplombant un vignoble. Le Treaty Port Vineyards, m’explique Gérard, appartient à un homme d’affaires britannique qui s’est inspiré d’une demeure écossaise pour le construire. C’est d’ailleurs en le conseillant pendant trois ans que son aventure dans la vallée de Qiu Shan a commencé : Chris Ruffle, diplômé d’Oxford en civilisation chinoise, faisait du commerce avec la Chine depuis 1983 et résidait alors à Pékin ; il a décidé de faire appel à Gérard au début des années 2000 pour construire son vignoble.

Gérard Colin évoque les difficultés rencontrées pour mener à bien ce projet et se souvient en particulier des négociations permanentes avec les paysans. Dans son livre autobiographique, Chris Ruffle revient sur son expérience concernant l’usage du sol et en déduit que la notion de contrat dans la Chine socialiste demeure bien différente de celle qui prévaut dans l’univers occidental, où règne la propriété privée. Il évoque sa lassitude de devoir entretenir des relations avec des intermédiaires qui peuvent remettre en cause un accord à tout moment : « C’est un travail harassant qui fait que j’ai une admiration grandissante pour les gens qui font du business en Chine. »

À partir de 2008, Gérard entreprend la construction du vignoble de DBR, après des négociations complexes avec les autorités locales et les paysans. Le domaine franco-chinois obtient finalement un bail de quarante-neuf ans sur la terre. Les anciens vergers deviennent des parcelles viticoles, qui sont transformées en deux cents terrasses entourées de 9 kilomètres de murets sur plusieurs collines autour du village. Gérard Colin se souvient : « Partir de zéro est une expérience compliquée. Nous avons dû faire venir aussi bien le matériel végétal que tout ce qu’il faut pour mener la vigne et assurer ensuite la vinification. J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés un Chinois parlant français qui a démêlé toutes les tracasseries administratives. Sans lui, rien n’aurait été possible. Il m’a appris à négocier avec les responsables locaux, avec qui j’ai beaucoup discuté, mangé et bu. »

Il présente son arrivée en Chine comme un concours de circonstances : « Je suis arrivé en Chine totalement par hasard. Je ne connaissais pas du tout. Des Chinois m’ont contacté par Internet pour des conseils. Finalement, j’ai débarqué à la fin des années 1990, car j’étais aussi lassé de l’ambiance en France et à Bordeaux. Pour moi, l’horizon s’ouvrait à nouveau. J’aime être au cœur d’un projet et me sentir utile. »

Gérard quitte Bordeaux en 1997, devient flying winemaker et commence par un projet ne correspondant pas vraiment à ses valeurs : il est sollicité pour monter une unité de production qui fabrique du vin à partir de concentré de jus de raisin importé, une pratique interdite en France mais courante au Canada ou en Australie. Son client de l’époque, installé à Hong Kong, souhaitait faire avant tout un produit marketé et s’assurer de gros bénéfices sur un jeune marché en profitant de l’ignorance des consommateurs. Gérard me confie : « J’ai arrêté quand je me suis aperçu qu’il voulait faire une boisson industrielle dans laquelle il y avait un peu de jus de raisin et beaucoup d’additifs, de colorants et d’arômes artificiels. » En ce temps-là, la législation sur le vin était floue, voire inexistante. « Il respectait les règles puisque, à l’époque, la loi disait qu’il fallait qu’il y ait 50 % de raisins pour appeler cela du vin. » Cet homme d’affaires misait sur l’image et le marketing de la marchandise.

Gérard se remémore ses premières expériences : « La plupart du temps, les barriques que tu as vues, les cuves ou les alambics exposés dans les chais sont en fait inutilisables. Les entreprises mettent en avant l’image. Elles achètent du vin ailleurs et mettent en bouteilles en Chine. C’est très fréquent de voir cette forme de propagande sur leur site Internet, où les photos exposées du matériel mis en valeur ne correspondent pas à la réalité de l’organisation de la production. »

Les plaquettes de présentation ou les sites Web de ces différents domaines s’appuient sur la construction d’un imaginaire mélangeant des références à l’artisanat viticole et la mise en avant des nouvelles technologies de l’économie chinoise. Gérard a lui-même été victime d’une utilisation abusive de sa propre image et s’amuse de quelques situations cocasses : « Je me suis souvent retrouvé sur des plaquettes ou des publicités vantant des établissements vinicoles dans lesquels je n’avais jamais mis les pieds… Et toutes les entreprises pour lesquelles j’ai travaillé m’ont d’abord utilisé comme une sorte de caution. Le Français de service, spécialiste du vin, venant de Bordeaux. »

Ce procédé est fréquent dans l’industrie agro-alimentaire. Gérard me raconte une autre de ses expériences dans la région du Hebei. Son employeur souhaitait produire très vite une grande quantité de vin (20 millions de bouteilles). Lorsqu’il est arrivé, Gérard a découvert un domaine avec un chai monumental et une cuverie en inox flambant neuve, une cave de vinification avec des tonneaux, une salle d’embou teillage, un entrepôt de stockage, un laboratoire d’analyses, des salles de réunion, des bureaux, un réfectoire pour le personnel, une salle de réception, une résidence avec vingt chambres, mais pas de raisin et un vignoble exsangue ne produisant quasiment rien. Pour satisfaire son patron, Gérard a dû importer 10 000 hectolitres de vin en vrac auprès d’un négociant du Midi, ce qui lui a permis de présenter plus d’un million de bouteilles au nom du domaine. Cet homme d’affaires a construit la notoriété de son vin en engageant une actrice chinoise très connue pour en faire la promotion.

Le projet de Rothschild était une opération bien différente, car il devait mettre en place un appareil de production viticole et vinicole de qualité et former le personnel local au travail de la vigne, mais aussi à la fabrication du vin.

Gérard m’emmène à travers les vignes : « Nous avons sculpté la colline pour créer un paysage viticole de A à Z. Cela a été une expérience fabuleuse. Nous avons édifié des murs en pierres sèches, des terrasses, pour reprendre la logique de celles qui existaient ici dans l’arboriculture. Cela a été un travail titanesque pour obtenir ce résultat. L’objectif était de construire d’abord 25 hectares, et peut être 25 supplémentaires si tout se passait bien. »

Avant, cet espace rural était composé de petits vergers et de garrigue, et chaque famille du village disposait d’un lopin de terre. Beaucoup de paysans ont cédé leur terrain aux nouvelles entreprises vinicoles et sont partis s’installer dans les villes environnantes pour travailler dans le bâtiment. L’espace sauvage sur les contreforts de la colline a reculé au profit de la vigne. Gérard s’interroge sur son intervention. « Citic et Lafite ont finalement spolié les petits paysans. On les a forcés à céder leur terre à notre entreprise, et je ne suis pas sûr que cela soit pour leur propre bonheur. » Aujourd’hui, le vignoble ressemble à s’y méprendre aux terrasses de la vallée du Rhône.

Nous évoquons l’emplacement du vignoble. Il me confie certains des impairs qu’il a commis au début. Lorsqu’il a entrepris les travaux, les bulldozers qui façonnaient la colline ont découvert des tombes. Cet épisode a provoqué des conflits avec les habitants. « Là où il y a des tombes, il y a un bon territoire viticole en Chine », s’exclame Gérard. Selon le feng shui, un mort doit avoir les pieds au sec et au soleil, comme un pied de vigne.

Un autre jour, nous cheminons jusqu’à un bâtiment situé sur les contreforts de la colline. Nous arrivons devant un temple taoïste, construit en 2012, qui héberge la tombe de Qiu Shan, un saint local. Gérard m’explique qu’au mois de février il y a un pèlerinage très fréquenté durant lequel plusieurs milliers de personnes viennent faire des offrandes. Même si le régime communiste cherche à édifier une société rejetant toute croyance ancestrale, le Français observe un renouveau religieux parmi la population. Il pense même que la présence du vignoble pourrait protéger cet espace naturel, désormais largement domestiqué, de la progression de l’urbanisation.

En nous promenant sur les hauteurs du village, nous faisons face au lac qui irrigue la plaine agricole. Un épais brouillard surplombe la vallée. Compte tenu de l’influence maritime et de l’humidité, j’y vois un phénomène naturel, mais Gérard me dit qu’il s’agit plutôt d’un nuage de pollution venant des villes voisines. L’urbanisation progresse, et il se demande si le village ne finira pas bientôt par être englouti.

Finalement, Gérard garde un sentiment ambivalent de son expérience dans le village, conscient d’avoir participé à la transformation radicale de sa vie sociale.

Un matin, nous nous rendons sur le petit marché de Mulangou ; deux ou trois étals proposent quelques fruits et légumes. Nous nous asseyons sur un muret pour fumer une cigarette. Une ancienne du village s’approche et reconnaît Gérard. Elle commence à psalmodier : « Grâce au gouvernement, notre village a beaucoup changé. Nous avons le gaz et l’électricité. Les habitants ont des vêtements neufs. De nombreux touristes viennent et aiment nos plats. Ils viennent voir nos sources sacrées et notre temple. Au sud, les étrangers plantent plein de vignes et construisent de grandes tours. Ô dieu de la Terre, que tu es bon, protège-nous, protège la santé des villageois et offre-leur la prospérité ! »

Sur le chemin du retour, Gérard, ému par cet épisode, éprouve des sentiments contradictoires : « C’est beau d’avoir construit ce vignoble… Je suis fier d’avoir domestiqué la nature, mais d’un autre côté, on l’a modifiée sans leur consentement, sans que cela soit vraiment leur volonté, de même que la vie de ces gens. »

La plupart des villageois sont devenus salariés de l’entreprise de DBR et des autres entreprises vinicoles, même si le vin est loin de leur culture pour la plupart d’entre eux. Ils élaborent un produit qu’ils n’auront pas les moyens de consommer. Le projet a été imposé par des forces extérieures, des élites chinoises venues de Pékin et associées à des Français. Il s’agit d’un vaste phénomène de financiarisation du foncier agricole, qui éloigne la population locale du rapport singulier qu’elle entretenait avec la nature.

Au cœur de ces bouleversements, les clivages ne sont pas là où l’on croit. Gérard remarque : « Je n’ai pas du tout ressenti la différence entre Français d’un côté et Chinois de l’autre. La distance est beaucoup plus entre ceux qui sont venus pour imposer ce projet et la réalité locale. » Il évoque les visites sporadiques des officiels qui débarquaient en Mercedes noires aux vitres teintées pour ne rester que quelques heures. Dans ces moments, il se sentait proche des villageois et comprenait la violence de l’intrusion.

Un soir, je me plonge dans la lecture du livre La Pratique de la Chine en compagnie de François Jullien, d’André Chieng. C’est l’occasion de poursuivre nos discussions sur les formes de résistance que Gérard a pu rencontrer dans ses différentes expériences. Chinois résidant depuis longtemps en France, André Chieng est un des disciples de François Jullien, un sinologue et philosophe qui soutient dans son livre La Pensée chinoise la thèse d’une Chine intemporelle avec des structures culturelles immuables. La vision culturaliste des deux auteurs repose sur l’idée d’une Chine qui ne serait pas touchée par les transformations historiques et qui incarnerait une altérité radicale pour l’Europe. Cette vision a largement influencé le développement d’un commerce de consulting proposant de faciliter la coopération avec les Chinois. Chieng invite dans son manuel à mieux comprendre la Chine en recensant les différences pour surmonter les incompréhensions interculturelles. Cette littérature d’entreprise a fait florès auprès des premiers entrepreneurs français qui souhaitaient s’implanter en Asie. Gérard se montre très critique envers cette approche. Il me parle d’un autre livre intitulé Contre François Jullien, de Jean-François Billeter, sinologue belge qui conteste la vision culturaliste et essentialiste de Jullien et de Chieng. Il s’érige contre l’idée d’une altérité radicale et apparemment indépassable entre l’Occident et la Chine. Cette sacralisation des différences empêcherait toute communication entre les cultures. Il suggère en particulier de prendre en compte le souffle de l’histoire et l’importance de l’influence de l’idéologie communiste.

Gérard me dit : « Je ne suis pas un intellectuel comme eux, je ne parle pas le mandarin, mais il ne faut pas tout mettre sur le dos de la différence culturelle pour expliquer la Chine. »

Nous échangeons en particulier sur une conception différente du contrat qui distinguerait la Chine du monde occidental. André Chieng cite un poète chinois pour asseoir son argumentation : « Nous vivons dans un monde où tout change tous les jours, pourquoi voulez-vous que le contrat soit la seule chose qui ne change pas ? » À partir de cette citation, André Chieng cherche une explication culturaliste qui éclairerait les différences d’interprétation d’un contrat. Gérard, lui, se fonde sur ses propres expériences avec ses interlocuteurs chinois pour contester cette vision : « La différence ne tient pas à une opposition culturelle, mais au système politique en vigueur en Chine… D’ailleurs, je suis sûr qu’en France les hommes d’affaires chinois sont très contents d’avoir des contrats et des avocats qui défendent leurs intérêts ! » Le monde chinois communiste repose, selon lui, sur des rapports de force et sur la précarité des liens avec les responsables politiques.

Après avoir participé à l’édification du vignoble de DBR, Gérard a préféré passer la main. Il a été remplacé par un autre expatrié français, Olivier Richaud, qui a permis à l’entreprise de commercialiser ses premières bouteilles en 2019 sous la marque Long Dai (« la colline ciselée »), rejoignant les autres vins du groupe.

J’aurais pu poursuivre mon enquête en allant dans la région du Yunnan visiter le domaine d’une autre entreprise française au profil relativement similaire. En effet, Bernard Arnault s’est associé avec l’entreprise chinoise VATS – principal producteur de baiju en Chine –, non loin de la ville de Shangri-La, sur les contreforts de l’Himalaya, pour construire un vignoble d’alti tude (2 400 mètres). C’est là que des missionnaires jésuites avaient implanté la vigne et diffusé le catholicisme dans une région majoritairement bouddhiste. Le domaine Ao Yun (« nager au-dessus des nuages ») produit depuis 2013 une bouteille commercialisée à 300 euros.

Ces deux projets franco-chinois ont contribué à favoriser l’émergence de vins de qualité, mais ils participent surtout d’une logique de financiarisation du foncier rural chinois et accélèrent le processus d’uniformisation économique et culturelle de la société locale. Dans cette alliance transnationale, Arnault et Rothschild développent la même stratégie : collaborer avec les autorités chinoises pour obtenir leur confiance et se développer en Chine. DBR et LVMH ont de multiples intérêts dans le pays et espèrent que ces transferts de savoir-faire contribueront à améliorer leurs autres activités économiques dans l’immense marché chinois. Les autorités de Pékin considèrent, elles, que la collaboration avec deux fleurons de la viticulture française va permettre de faire émerger des vins chinois prestigieux répondant aux critères de la nouvelle industrie du luxe. C’est d’ailleurs peut-être l’essentiel : démontrer la capacité de la Chine populaire à produire des marchandises à haute valeur ajoutée.

30 http://www.lafite.com/fr/

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