Château Pékin
10 - La ruée vers l’or rouge
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La ruée vers l’or rouge
À des milliers de kilomètres de Narbonne, l’atmosphère est bien différente quand je me rends pour la première fois, en 2012, dans la capitale chinoise. Je poursuis mon enquête à Pékin, où je vais rencontrer des Français qui sont impliqués dans l’explosion de la consommation du vin. La ville est loin de l’ambiance feutrée de Hong Kong. La première épreuve consiste à se déplacer dans cet ensemble de plus de 20 millions d’habitants, où les transports publics ne sont pas adaptés à l’expansion urbaine. Pékin est encerclé par cinq périphériques, dont les trois premiers connaissent de forts embouteillages, malgré les différentes mesures pour limiter l’usage de la voiture. Je séjourne dans un quartier résidentiel au-delà du troisième périphérique, et il me faut plus de deux heures pour rejoindre le centre, où j’ai rendez-vous avec Jérôme, un entrepreneur français qui importe du vin.
Quand mon taxi me dépose, je pense m’être trompé d’adresse, car l’immeuble ressemble à un lieu d’habitation. Dans le hall, un patchwork de plaques désigne toutes sortes d’activités : il y là aussi bien des logements que des entreprises. Ce mélange des genres s’explique par l’incroyable développement des activités économiques privées dans une société où tout était précédemment sous le contrôle de l’État. Trouver un bureau à Pékin est une opération difficile pour les petites entreprises, et de nombreux logements ont été transformés pour remédier à la pénurie.
Jérôme, jeune Français installé là depuis 1999, se préoccupe de trouver le plus de vin possible pour ses clients chinois, de plus en plus nombreux. Pourtant, il n’est pas insensible à ce Midi qui saigne encore. Il le connaît bien, même, puisqu’il est né dans le village de Servian, entre Béziers et Montpellier. Son père était viticulteur à la cave coopérative, mais il a vendu ses vignes. La coopérative de Servian a fusionné avec dix autres pour former le groupement des Vignerons de l’Occitane, qui produit un vin industriel à bas prix. La plupart des caves coopératives du Midi sont liées à cette agro-industrie viticole, très dépendante de la grande distribution européenne. Elles éprouvent des difficultés face aux transformations des modes de consommation, caractérisées par le recul du vin comme boisson du quotidien. Jérôme a sa petite idée sur cette crise, mais il préfère me parler de son expérience et du boom du vin en Chine.
Après avoir terminé une conversation téléphonique animée en mandarin avec un de ses clients, il m’invite à m’asseoir en me précisant qu’il n’a malheureusement pas beaucoup de temps à m’accorder. Nous passerons finalement de longs moments ensemble. En 1998, avec son diplôme d’œnologie de l’école d’agronomie de Montpellier en poche, il n’envisage pas de reprendre l’exploitation paternelle et rêve plutôt d’explorer le monde. Il a une première expérience professionnelle en Australie, puis doit faire son service militaire. Il dépose sa candidature pour un service civil de coopération en entreprise. Il est recruté par Pernod Ricard pour un contrat de dix-huit mois et s’envole pour la Chine. Dans ce pays, dont il ignore à peu près tout, il travaille pour le grand groupe français, qui est l’un des premiers à se lancer dans l’expérience d’un joint-venture avec un des géants de l’agro-industrie chinoise, l’entreprise d’État Dragon Seal. Jérôme a été l’un des premiers flying winemakers français en Chine. Il me confie : « C’était passionnant, il y avait tout à faire, tout à inventer. Je devais rester quelques mois, et finalement j’ai fait dix vendanges en Chine avant de décider de m’installer et de me lancer dans l’importation de vins français. »
En 2005, après Pernod Ricard, il revient en France : « J’avais le sentiment que je ne servais à rien. Les relations étaient compliquées avec les anciennes générations, beaucoup trop de choses étaient verrouillées. La France, je ne m’y voyais pas, je n’avais aucune responsabilité, alors qu’ici j’avais un impact. » Il part un temps travailler dans un vignoble en Israël pour finalement revenir en Chine. Depuis, Jérôme est resté : « On est partis de rien, il fallait tout faire, on a beaucoup essayé, j’ai beaucoup appris, j’ai vécu ce moment inouï du développement de la Chine. Tout est allé très vite. Pour nous, c’est difficile à comprendre, car chez nous, dès que l’on change quelque chose, des polémiques apparaissent. Ici, tout va très vite et de manière assez brutale. » Il a sous les yeux l’explo sion du monde urbain et la nouvelle ruée vers les vins français. Il décide de quitter la production pour créer en 2006 une société de négoce avec plusieurs associés basés à Carcassonne. Leur idée est simple : acheter du vin en vrac à bas prix dans le Languedoc, le faire venir en Chine par bateau pour ensuite le conditionner comme un objet de luxe et le vendre très cher. Il m’explique que sa société satisfait ainsi un marché chinois qui a de plus en plus soif.
Il tient à me prévenir : « Fais-moi plaisir et oublie tout de suite ce que tu as vu à Hong Kong. Hong Kong est un monde qui n’a rien à voir avec la Chine continentale. Ici, il n’y a pas ces élites british qui sirotent des grands crus. Au départ, quand je suis arrivé, les Chinois utilisaient le vin pour se la péter. On achète le plus cher et on flambe... Il faut dire qu’ici c’est la folie, je n’ai jamais vu autant de Ferrari, de Porsche. Mais surtout, il y a une autre différence, ils veulent du vin pour boire, concrètement. Ils aiment l’ébriété. Ici, tu vas voir, on trinque, on fait gambeï, cul sec, et de nombreuses fois dans la soirée. Ils boivent du vin un peu comme les Russes la vodka. »
Mais il constate déjà des changements en Chine : le vin est désormais consommé comme un produit de luxe, de manière occasionnelle et dans certaines circonstances sociales.
Au cours de mon enquête, de 2012 à 2017, je séjourne à plusieurs reprises à Pékin, mais aussi à Shanghai et à Shenzhen, pour comprendre l’adoption de cette boisson exotique par la population chinoise. Ces trois grandes villes côtières ont joué un rôle central dans la propagation de la consommation de vin. Alors qu’il n’y avait que vingt mille étrangers en 1980, Jérôme fait désormais partie du bon million de résidents étrangers sur le territoire de la République populaire de Chine, dont probablement plus de cent mille Français, d’après les informations de l’ambassade de France en 2018. La soif de consommation de produits étrangers comme le vin s’inscrit dans une étape historique, qui débute avec la fin du régime autarcique prôné par Mao Zedong. En 1978, la politique dite « de la porte ouverte », proclamée par Deng Xiaoping, inaugure une nouvelle phase pour la société chinoise, qui s’ouvre peu à peu. En 1992, le leader chinois accentue le changement en lançant la fameuse phrase « Enrichissez-vous ! », qui donne une légitimité sociale à la consommation dans cette société communiste. En 2001, la Chine adhère à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), d’où une accélération sans précédent de l’importation de marchandises étrangères.
Je vais à la rencontre des acteurs du monde du vin pour comprendre ces nouvelles logiques de consommation. À l’instar de Jérôme évoquant les innombrables voitures de luxe dans les rues de Pékin, mes interlocuteurs veulent me faire ressentir l’atmosphère très particulière qui règne alors dans ces villes chinoises. Ils évoquent un miracle économique, la démesure et l’explosion de la consommation. Les mégapoles ne dorment jamais, et je perçois très vite cette effervescence par l’omniprésence de grues qui assurent la construction d’hôtels, de restaurants et de divers centres commerciaux, qui pullulent. Avec l’absence d’interdit sur l’alcool, cette Chine en pleine ébullition est comme un eldorado à conquérir par les vendeurs de vins qui y opèrent.
Un petit retour en arrière est nécessaire ici pour comprendre l’émergence de ce désir de consommation qui a une dimension subversive par rapport à l’ordre sociopolitique de la fin des années 1980.
C’est d’abord à travers l’univers cinématographique que la soif de vin surgit dans l’imaginaire des Chinois. En 1989, le film hongkongais God of Gamblers (Les Dieux du jeu) va connaître un succès massif en Chine populaire. Cette comédie qui circule sous le manteau fascine, car elle vient incarner tout ce qui est interdit et désiré par une partie de la société chinoise : le jeu, la réussite personnelle, l’ascension sociale fulgurante, l’argent, l’amour et le plaisir. On y voit le héros, un nouveau riche chinois, boire du vin. En 2008, un autre film, If You Are the One (La Perle rare), du réalisateur chinois Feng Xiaogang, a lui aussi contribué à populariser le vin. Dans cette comédie romantique, un des plus gros succès du cinéma chinois, le héros revient en Chine sans diplôme après plusieurs années passées à l’étranger. Grâce à sa malice et à son sens des affaires, il va devenir riche. Il cherche ensuite à conquérir le cœur d’une femme qui serait désintéressée et sincère. Dans une scène devenue mythique, il commande « un Château Lafite 1982 ou rien ! » Cela a déclenché une vague d’enthousiasme pour le Lafite (lafeï) et son millésime 1982, qui est probablement devenu depuis la bouteille la plus
contrefaite en Chine 20.
Ces films incarnent l’émergence d’une nouvelle figure sociale, celle du nouveau riche. Dans la société chinoise de la fin des années 1990, il s’agit d’un homme qui n’a pas fait les grandes écoles de l’administration, qui n’a pas de statut élevé dans la hiérarchie du Parti, mais qui a su profiter du changement de système. Son mode de vie est orienté vers le plaisir, que ce soit ses relations amoureuses, son goût pour l’argent ou le jeu, sa propension à la consommation de produits de luxe et son désintérêt pour la politique. C’est un style de vie qui apparaît bien loin de celui promu par la Chine populaire, fait de décorations, de titres, de médailles et de privilèges dans les institutions publiques. La figure du nouveau riche incarne une tendance plus générale d’affirmation de son individualité et de ses goûts.
Jérôme est un témoin direct de cette Chine où la richesse individuelle est volontiers ostentatoire. La consommation est alors subversive à double titre. C’est un moyen d’exprimer son individualité, mais aussi une façon de transgresser les normes sociales d’un système où les citoyens demeurent très dépendants des multiples bureaucraties qui régulent la vie sociale.
Au moment de notre première rencontre, en 2012, sa société est déjà bien développée, et Jérôme travaille beaucoup pour satisfaire les demandes de ses clients, à qui il vend plus de 2 millions de bouteilles chaque année. À propos de la création de sa société de négoce avec ses associés français, Jérôme parle de l’existence de deux marchés bien distincts, celui du vin cher et celui du vin très cher. Il m’explique : « En Chine, le vin est associé à un objet de luxe, donc il n’a de la valeur que s’il est cher. Pour les Chinois, si ce n’est pas cher, cela ne les intéresse pas, ce n’est pas bon ou c’est suspect, car il peut s’agir d’une contrefaçon. Les grandes marques sont essentiellement les bordeaux et les bourgogne. Notre principe de développement a été de faire venir du vin pas cher et de travailler sur la qualité de la bouteille, les étiquettes, pour en faire un objet de luxe. » Ils s’approvisionnent dans le sud de la France et en Espagne. Depuis quelque temps, ce n’est plus seulement quelques millionnaires, selon lui, qui veulent boire du vin, mais les milieux d’affaires des grandes villes, qui organisent de plus en plus ses repas avec du vin au détriment du baiju, cet alcool de riz distillé à 50 degrés, dévastateur pour la santé.
L’engouement pour le vin renvoie également à une préoccupation politique concrète : les ravages de l’alcoolisme. En 1996, lors du Congrès national du peuple, Li Peng décide que tout doit être mis en œuvre pour changer les habitudes des élites du Parti, qui boivent trop lors de banquets fastueux, jugés de plus en plus indécents. Plusieurs scandales ont éclaté pour dénoncer l’alcoolisme parmi la classe politique. De nombreux comas éthyliques au cours de banquets officiels ont été diffusés sur le Net, où l’on voit des responsables politiques ou d’entreprises d’État ivres morts. Le baiju, la boisson nationale, doit être remplacé par le vin, qui est associé à des comportements plus « civilisés ». Des affiches dans l’espace urbain, des publicités à la télévision et des reportages évoquent les effets bénéfiques du vin sur la santé. Le gouvernement chinois espère ainsi limiter la consommation d’alcool fort, qui fait des dégâts parmi la population masculine. Le neuvième plan quinquennal (1996-2000) prévoit d’intensifier la production de vin pour ne pas développer les importations. Au lieu d’orga niser une prohibition totale, les autorités chinoises veulent changer les habitudes. La consommation de vin est encouragée par les autorités politiques comme étant une bonne pratique sociale. Elle devient associée à la nécessité d’une restauration morale de la classe politique. Le pouvoir pousse ainsi largement les élites à accompagner de vin leurs banquets politiques ou leurs dîners d’affaires et à abandonner le baiju, symbole de dépravation sociale. Pourtant, le baiju demeure l’alcool le plus consommé, loin devant le vin. Un paysan chinois exploitant quelques vignes dans le Hebei m’a confié un jour : « Nous, on ne boit pas de vin, c’est trop cher, c’est pour les femmes, et nous, on préfère le baiju. »
Malgré le discours politique des autorités centrales, les 600 millions d’hommes faisant partie des classes populaires préfèrent effectivement l’alcool de riz traditionnel. Néanmoins, le vin fait son apparition dans les banquets.
Ces banquets revêtent une importance particulière pour comprendre les conditions d’émergence de la nouvelle société de consommation communiste. C’est notamment un moment privilégié d’échanges entre les nouveaux entrepreneurs et les hommes de la bureaucratie, dont tous ont besoin pour faire fructifier leurs affaires. Le vin étranger est offert comme un cadeau prestigieux dans des transactions complexes.
Jérôme me dit : « Tu sais, c’est très difficile à comprendre pour l’instant, car il ne faut pas confondre les pratiques de consommation et le marché. Le vin est associé aujourd’hui à un produit de prestige. Nous, on travaille beaucoup avec des sociétés qui font des cadeaux d’entreprise. Nos vins ne sont pas forcément disponibles dans des magasins, mais ils sont redistribués directement à l’intérieur de réseaux de firmes. »
Son entreprise travaille sur un marché émergent où la bouteille de vin représente l’image du luxe. Elle accorde donc beaucoup d’importance au packaging, au marketing, car ses vins sont majoritairement destinés à être offerts. Jérôme travaille avec un jeune commercial, Thomas, qui est au plus près de cette nouvelle clientèle chinoise.
Thomas souligne la nécessité d’un investissement personnel pour vendre : « Les Chinois boivent beaucoup, notamment dans les milieux d’affaires. Ils renforcent des relations personnelles en buvant ensemble. C’est une forme de respect et un moyen d’établir un lien de confiance. Mes clients veulent que l’on boive à mort, pour voir qui je suis. Il y en a même un qui m’en veut, car il trouve que je ne bois pas assez… Une fois j’ai fait un black-out ! Je suis arrivé à un niveau de saturation, alors j’essaye tous les stratagèmes pour éviter de boire. »
Ce Champenois trentenaire m’explique qu’il a quitté sans regret sa région viticole natale. « Je suis d’une famille qui n’avait pas accès à l’univers du champagne. J’avais le sentiment que c’était un domaine d’activité réservé à la bourgeoisie locale et que les opportunités salariales restaient très minces. Avec un salaire peu attrayant et l’impossibilité de progresser rapidement, j’ai préféré partir. » Après des études de commerce à Colmar, il choisit lui aussi la Chine : il commence par un stage à Shanghai, dans une société qui importe du bordeaux, puis rejoint Pékin en 2011.
En vendant une marchandise de luxe comme le vin, Thomas se trouve au cœur d’une logique sociale fondamentale dans la société chinoise. Les échanges économiques reposent sur la confiance quand ni le droit ni la législation ne peuvent garantir les relations d’affaires. L’idée de signer un contrat fixant exactement les clauses de l’accord entre les parties n’est pas dans les habitudes. L’alcool vient sceller des liens forts entre des partenaires économiques qui ne peuvent parfois pas l’être officiellement. Un autre homme d’affaires installé à Pékin confie : « Pour faire des affaires, il faut des protecteurs à l’intérieur de l’État, qui t’évitent les inspections multiples et l’arbitraire de l’administration. Ici, le réseau est incontournable. Sans guanxi, tu es mort ! » Il faut donc nouer des liens de confiance avec le personnel de la bureaucratie pendant ces banquets où sont aussi échangés de multiples cadeaux.
Finalement, le commerce de Jérôme et de Thomas s’inscrit au sein d’une logique sociale incontournable dans la société chinoise. Construire son guanxi permet de garantir tout un ensemble de biens et de services dans un pays où les administrations occupent une place prépondérante.
Tous les produits de luxe venus d’Occident vont s’engouffrer dans cette logique sociale. Mais cette culture du cadeau (liwu) dépasse de loin le seul milieu des affaires et occupe une place incontournable dans toute la société chinoise depuis 1990. C’est une véritable obligation de nouer des liens entretenus par des dons et contre-dons.
Une bouteille de vin n’a pas ici la même signification que dans la société française. Elle change de statut et fait partie d’un véritable « système des objets », pour reprendre la formule de Jean Baudrillard : des biens qui sont échangés au cours de différentes transactions sociales. Ces objets sont associés à des valeurs de prestige et de luxe qui ne se réduisent pas au plaisir de la consommation individuelle. Ils servent à huiler des rapports sociaux et permettent de nouer des liens afin d’obtenir l’accès à des avantages et à des services au sein de la bureaucratie chinoise. Un autre Français travaillant à Shenzhen commente : « Cette culture du cadeau est très importante, et j’ai mis du temps à le comprendre. C’est indispensable pour mon business et ma vie ici en général. Je dois faire des cadeaux à tous ceux avec qui je travaille. Le douanier qui me facilite le dédouanement, le mec de l’inspection fiscale, la responsable de l’inspection sanitaire, etc. Nous utilisons nos propres bouteilles de vin pour ce petit jeu, et il y a aussi ce que l’on appelle les enveloppes rouges avec des billets verts… Les Chinois utilisent plein de marchandises occidentales comme cadeaux pour entretenir et faire prospérer leur guanxi. C’est tout un art, et heureusement que j’ai une assistante chinoise qui m’explique ce qu’il faut faire et ne pas faire. »
Le cadeau s’inscrit dans une logique d’échanges complexes où la frontière avec la corruption n’est jamais loin. Bruno, commercial dans le vin à Shenzhen, m’explique que l’adminis tration n’est pas quelque chose d’anonyme et d’impersonnel : « C’est très difficile de faire du business en Chine de manière légale, car il y a trop de lois impossibles à respecter. Tout le monde cherche à connaître son fonctionnaire dans la myriade des bureaucrates. Cette personne est compréhensive et règle ton problème. Tout le monde triche, et tout le monde sait qu’il faut tricher pour arriver à faire quelque chose ici. Le guanxi permet de s’en sortir face à cette adversité permanente. Mais c’est épuisant, car on a le sentiment que c’est fragile, et il suffit qu’il y ait un turnover dans le personnel pour devoir repartir à la chasse d’un nouveau protecteur ! »
Boire ensemble demeure un impératif aussi bien dans le milieu politique que dans celui des affaires. Cet acte social reste déterminant pour nouer les rapports de confiance si importants. Un autre commercial français vendant du vin à Pékin depuis plusieurs années me raconte : « Si tu ne bois pas, on te le reproche comme si tu ne respectais pas ton partenaire en affaires. Il faut se soûler à mort avec lui, partager une intimité très forte pour arriver à un partenariat de confiance… où il va falloir trouver un arrangement souvent à moitié légal. C’est ainsi que fréquemment on t’offre de l’alcool, et après, parfois, on t’offre même une femme… »
Le vin peut s’offrir dans différentes circonstances sociales, mais sa consommation connaît un pic à certains moments, notamment au Nouvel An chinois, pour la Saint-Valentin, le 1er Mai, le 8 Mars (Journée de la femme), ou encore pendant la fête nationale (1er Octobre). La bouteille de vin offerte peut échouer dans un appartement comme objet décoratif et prestigieux venu d’Occident. Le vin n’est pas forcément bu, et la bouteille peut être réutilisée comme cadeau dans une autre occasion sociale.
Ce système des objets est bien connu des autorités, car il est au cœur d’une logique bureaucratique où les fonctionnaires sont mal payés. Dons et contre-dons sont largement pratiqués par de nombreux citoyens chinois pour obtenir la médiation d’un fonctionnaire dans l’accès aux biens et services dépendant de l’État. Chaque citoyen pratique ce savoir-faire au quotidien, tout en portant un regard critique sur ce système de corruption de ses élites et de son administration.
Inquiet de l’ampleur du phénomène à son arrivée au pouvoir, le président Xi Jinping a établi dès 2013 de nouvelles lois anticorruption visant tout particulièrement cette logique du cadeau. En 2014, nombre de mes interlocuteurs s’inquiètent des répercussions de cette loi sur l’économie du vin en Chine. L’un d’eux m’explique : « On a eu peur pour le commerce du vin, car on savait qu’offrir par exemple un Lafite à un fonctionnaire était souvent considéré comme le top des cadeaux pour obtenir sa protection. Mais je vais te dire, les lois ne changent rien, car nous trouvons d’autres arrangements, et maintenant il faut simplement être plus discrets. Et si le vin était au top, ce n’est pas une loi d’interdiction qui pouvait changer les choses. Cela voulait dire que les gens désiraient en consommer ! »
Quelque temps après, le succès du vin ne se dément pas : il ne peut pas se réduire à un objet prisé uniquement pour son rôle dans ce système de cadeaux, il est aussi associé à de nouvelles pratiques sociales. La consommation de vin en Chine demeure relativement modeste, avec
1,3 litre par habitant et par an (en 2012) 21, mais elle progresse chaque année et concerne un marché potentiel énorme avec une population de plus de 1,4 milliard d’habitants.
Le vin est une boisson qui est associée à l’ouverture, au plaisir et à la culture, car son appréciation nécessite une éducation. Il se consomme à l’extérieur de l’espace domestique, sauf dans l’univers très restreint des collectionneurs et des amateurs, même si l’on constate que les rayons vins des supermarchés ont considérablement augmenté.
C’est plutôt une clientèle jeune, des grands centres urbains, qui cherche à en consommer dans les bars et les restaurants, lesquels proposent généralement sur leur carte des crus français et australiens. Les résidents étrangers en Chine, de plus en plus nombreux, sont aussi des consommateurs et des prescripteurs auprès des Chinois qui fréquentent les mêmes lieux de sociabilité cosmopolites. Les nouveaux hôtels, les restaurants et les bars à vin ont joué un rôle essentiel dans la diffusion du vin. Lin, une étudiante, raconte : « Pour nous, aller manger dans un restaurant avec une fourchette, un couteau, manger un steak, boire un verre de vin, prendre le temps, avec de la lumière tamisée, c’est une expérience exotique et romantique. Je me souviens, au début, quand j’ai commencé à y aller, je regardais les tables d’à côté pour voir comment tenir ma fourchette, mon verre… »
Dans cet univers, les vins étrangers, et plus particulièrement français, jouissent d’un prestige indéniable. De surcroît, la plupart des amateurs chinois éclairés ne font pas confiance à la production locale. Les divers scandales alimentaires en Chine, notamment celui du lait contaminé, ont provoqué une importante défiance de la part des populations citadines. La consommation de vins étrangers apparaît alors aussi comme un moyen d’échapper au risque d’empoisonnement, à condition que le produit soit authentique. Cette clientèle est donc à la recherche de lieux de distribution ou de consommation où elle aura la certitude de trouver des produits de qualité. Carol, une jeune Chinoise rencontrée à Shenzhen dans un restaurant franco-italien, m’explique : « Moi, je n’achète jamais un sac Vuitton à la boutique d’ici. On dit que les vendeuses remplacent les vrais par des faux. Je préfère aller à Paris directement… Pour le vin, c’est pareil, c’est difficile d’avoir confiance, il faut donc bien choisir son club et connaître les gens qui y travaillent. Je n’achète jamais de vin dans les boutiques d’ici, je suis sûre qu’il est faux. »
Xavier et Pascal travaillent depuis une dizaine d’années à Shenzhen avec des distributeurs qui doivent fournir ces lieux de consommation inédits. Ils évoquent la multiplication de nouveaux restaurants et bars à vin dans les grandes villes chinoises. Il ne s’agit plus forcément de lieux cosmopolites où se côtoient résidents étrangers et Chinois, mais aussi d’endroits où les femmes peuvent boire avec des hommes, ou entre elles, sans être socialement stigmatisées ou contrôlées.
20 « Contrefaçon de grands crus : “Il y a plus de Lafite 1982 en Chine
qu’il n’en a été produit en France.” », Sud Ouest, 10 août 2011
(https://www.sudouest.fr/2011/08/10/contrefacon-de-grands-crus-il-y-a-
plus-de-lafite-1982-en-chine-qu-il-n-en-a-ete-produit-en-france-
471616-713.php).
21 Jeanne Bourgain, « Vinexpo Hong Kong 2012 : le salon qui ne
connaît pas la crise », 29 mai 2012 (https://www.idealwine.net/vinexpo-
hong-kong-2012-le-salon-qui-ne-connait-pas-la-crise/).
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