Cœurs déraisonnables: Au delà des préjugés (French Edition)

Chapitre 15 Diego - Sur le grill

Juan ne comprend pas pourquoi j’ai accepté ce dîner. Il est vrai que la mère d’Eva ne s’est pas montrée très accueillante. À sa décharge, je pense que je n’aurais pas aimé en tant que parent qu’un parfait étranger fricote avec ma fille alors que je ne sais rien de lui. J’apprécie le fait qu’elle nous offre une chance de repartir sur de bonnes bases, mais pour dire la vérité, je le fais pour Eva. Je l’aime bien, je l’aime même plus que bien.

Je suis à deux pas de son immeuble et j’ai la boule au ventre. Je suis un peu stressé, je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangé. Je pousse la lourde porte d’entrée et j’emprunte le petit ascenseur exigu. Je prends une grande inspiration avant de frapper. Eva m’ouvre souriante, elle est à croquer. Tout ce qu’elle porte, même les fringues les plus basiques, comme ce soir, où elle a simplement revêtu un jean et un pull en V lui va à ravir. Sa mère se tient juste derrière elle, ses cheveux sont détachés et elle arbore une tenue

beaucoup plus casual[26] mais toujours très chic, cependant elle m’impressionne.

— Diego, je t’en prie, entre, me dit Eva en m’attrapant par la main. Je salue poliment sa mère et je lui tends une main qu’elle serre plus volontiers.

— Bonjour Mme Augusto.

— Bonjour Diego, quelle élégance !

Elle me regarde de bas en haut et je sens l’approbation dans son regard. On a beau dire que l’habit ne fait pas le moine, mais on juge encore bien trop souvent un livre à sa couverture.

— Merci, Madame, je me suis permis de choisir le dessert. C’est une pavlova.

— Tu verras c’est divin maman, s’enthousiasme Eva. — Un homme qui aime la pâtisserie, ça ne m’étonne pas que vous ayez réussi à susciter l’intérêt de ma fille. Je vous en prie Diego, laissez-moi vous débarrasser et prenons place dans le salon pour l’apéritif.

J’entre dans la salle de séjour, la table est joliment dressée, sans que ça soit trop clinquant. Cette femme a un goût très sûr et certainement l’habitude de recevoir.

— Qu’est-ce qui vous ferait plaisir jeune homme ? Vous êtes plutôt vin rouge ou vin blanc ? Nous avons du Pinot ou du Pouilly fumé. — Peu importe, les deux me conviennent.

— Si ça ne vous embête pas, je veux bien un petit coup de main pour ouvrir les bouteilles.

— Permettez !

J’attrape la bouteille solidement. Le bouchon cède facilement, on dirait que j’ai fait cela toute ma vie alors que je ne bois quasiment jamais. — C’est toujours bien d’avoir un homme à la maison, s’émerveille Mme Augusto. Trinquons à votre rencontre, alors… d’ailleurs comment vous êtes-vous connus tous les deux ?

Nous échangeons un regard complice. Devons-nous lui dire la vérité ?

— Pour la Sans Valentin répond Eva, d’un air espiègle. Cependant sa mère ne note pas la petite subtilité de langage et le prend au premier degré.

— Comme c’est romantique. Mais Eva, tu n’avais pas prévu une soirée entre filles ce soir-là ?

— Justement si, c’est là-bas que nous avons fait connaissance. On a sympathisé, on est devenus amis et de fil en aiguille… voilà. Et c’est de nouveau reparti pour un flot intarissable de questions. — Vous avez un petit accent Diego, d’où venez-vous ? — Je viens de Tenerife, une des îles sur l’archipel des Canaries. — C’est charmant, s’enthousiasme sa mère.

— Oui c’est très agréable. Vous connaissez ?

— Non, mais j’aimerais bien y aller un jour renchérit Eva. — J’espère pouvoir vous servir de guide prochainement. — Et où logez-vous sur Nice Diego ?

— Dans le quartier de la gare, je fais partie de la confrérie de l’Église du Nouveau Monde.

— Vraiment ? Vous devez être un garçon très pieux ! C’est surprenant que vous vous entendiez avec ma fille, elle n’a pas dû vous faire part de sa conception sur le sujet.

— Nous avons fait un pacte, maman, la coupe Eva. Puisque nous ne tomberons jamais d’accord sur la question de la religion, nous évitons d’en parler. Au-delà de nos différences, nous avons des tas de points communs. — Assurément ! Diego, vous ne devez pas avoir vu l’ignominie qu’elle arbore sur la peau ?

Elle me lance un regard inquiet.

J’avale ma salive.

— J’ai vaguement aperçu son tatouage à la plage, mais je n’ai pas pu lire le message.

— Croyez-moi c’est mieux ainsi. J’espère qu’un jour elle effacera cet horrible graffiti.

— Maman, s’il te plaît, chacun ses convictions ! — Tout de même ma chérie, te scarifier de la sorte !

J’essaye de détourner la conversation avant que ce débat ne prenne une mauvaise tournure.

— C’était vraiment délicieux Mme Augusto.

Eva pouffe de rire.

— Oui, nous remercierons chaudement le traiteur, il nous a encore régalé ce soir, n’est-ce pas maman ?

— Tout à fait ! Nous ne sommes jamais déçues. C’est un des meilleurs de la ville, je vous le recommande.

Eva lève les yeux, exaspérée.

Soudain, nous entendons au loin un gros coup de tonnerre et des éclairs commencent à déchirer le ciel.

— Mince, on dirait que la météo tourne à l’orage, remarque Eva. Mme Augusto se lève, tire les rideaux et ne peut que constater la dégradation des conditions atmosphériques.

— Diego restez donc dormir à la maison, il pleut des cordes. Vous allez attraper la mort en sortant par un temps pareil ! Nous avons de quoi vous héberger. Eva ne vous a pas fait visiter ?

— Non, s’insurge cette dernière. Si c’est une manière subtile d’aborder le sujet, sois rassurée, nous nous sommes limités au salon. Sa mère encaisse sa remarque sans broncher, mais je vois dans son regard qu’elle ne sait pas si cela doit l’inquiéter ou si sa fille cherche à la provoquer, l’ambiance est toujours aussi électrique entre elles. — Soit poursuit-elle. La chambre d’amis est par ici, en face de celle d’Eva, et à côté de la mienne. Vous avez votre petite salle de bain, indépendante, il doit rester des brosses à dents neuves dans le meuble. Bref, si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-le-moi savoir. — J'ai tout ce qu'il me faut pour la nuit, mais ça m'embête de vous déranger. Vous savez, je peux très bien rentrer, ce n’est pas quelques gouttes qui me font peur.

Pour être totalement franche, sa proposition me met mal à l’aise. Est-ce que ça serait vraiment impoli de refuser ? — Le sujet est clos, reprend-elle avant que j’aie fini de tergiverser. Je préfère vous garder au sec. Vous vous êtes dérangé pour venir à ce dîner ce soir, il est normal que je prenne soin de mes invités. Soudain, une sonnerie de téléphone retentit dans le salon et Mme Augusto se précipite pour répondre.

Eva me glisse discrètement à l’oreille :

— Tu devrais accepter, elle prend des cachets pour dormir, l’immeuble pourrait s’écrouler qu’elle ne se réveillerait même pas. Voilà qui semble intéressant… La fin de soirée s’annonce soudain très excitante.

 

OceanofPDF.com