Cœurs déraisonnables: Au delà des préjugés (French Edition)
Chapitre 2 Eva - Soirée Sans Valentin
Il est 23 h, la soirée commence à peine, mais l’ambiance est déjà au rendez-vous. Manon a également invité plusieurs copines esseulées qui ne se sont pas faites priées pour rappliquer. Elle habite au cœur du quartier de la libération, un immeuble cossu qui comprend un grand salon avec d’immenses canapés. Fille unique, pourrie-gâtée selon certains, elle est le stéréotype de celle à qui tout réussit, à tel point que beaucoup la jalousent. Brune piquante, au regard de braise, elle est fière de ses origines méditerranéennes. Elle ne mâche pas ses mots et n’a pas l’habitude de se laisser marcher sur les pieds.
Nous nous connaissons depuis la maternelle, depuis le jour où elle a volé à mon secours face à mes camarades qui ironisaient sur le fait que je n’avais pas de père. Depuis qu’elle m’a pris sous son aile, nous ne nous sommes plus jamais quittées. Ses parents, à elle, sont souvent absents, bien trop absorbés par leur travail et leurs dossiers importants. Elle a été élevée par des nounous et des jeunes filles au pair, mais il y a bien longtemps qu’elle s’est fait une raison et qu’elle a trouvé le moyen de tirer avantage de la situation.
Son appart c’est un peu notre QG, le point de ralliement où l’on se retrouve pour s’ambiancer avant de partir faire la fête jusqu’au bout de la nuit. L’alcool coule souvent à flots et ce soir ne fait pas exception. Non pas que nous ayons besoin de noyer notre chagrin, je ne bois plus à m’en rendre
malade, la gueule de bois le lendemain est trop hard[5] à assumer. Et puis, une fille bourrée, ce n’est pas vraiment classe. Je veux rester maître du jeu, hors de question que je ramène un vieux moche à la maison simplement parce que je n’avais plus les idées claires.
Ce soir, nous avons bien l’intention de faire tourner les têtes. Nous avons sorti l'artillerie lourde : faux cils, paillettes, boucles glamour, petits dessous affriolants, sait-on jamais… mais tout en gardant la main légère sur le
maquillage. Pour le dress code[6], le rouge est à l’honneur, St Valentin oblige. J’ai trouvé la robe parfaite pour mettre mes formes en valeur et être sexy sans tomber dans le vulgaire. Pour compléter ma tenue, j’ai opté pour une paire de grandes bottes à talons carrés. J’ai envie de pouvoir danser et
je ne veux pas me cramer les pieds perchés sur des stilettos[7], tant pis si j’ai une démarche moins chaloupée.
Les autres filles ne sont pas en reste. Une belle brochette de dindes bien décidées à festoyer et à faire chavirer le cœur de ces messieurs prétendument célibataires. Une chose est sûre : peu de chance que nous passions inaperçues.
— Allez-on trinque ! lance Manon. À la Sans Valentin, les pétasses ! Nous répondons toutes d'une seule voix :
— Fuck you[8]Cupidon !
— Espèce de sale gosse, les arcs et les flèches, ce n’est pas pour les bébés, renchérit Sophie.
— Ouais, pas étonnant qu’il manque sa cible à chaque fois, ironise Mélina. — Éros devrait reprendre le flambeau si vous voulez mon avis, il est tellement plus viril…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que la sonnette de la porte se fait entendre. Merde ! Nous nous regardons toutes d’un air médusé, suivi d’un éclat de rire gêné. Il semblerait que les vapeurs d’alcool commencent déjà à faire leurs effets.
— Tu crois que l’on a fait trop de bruit ? s’inquiète Sophie. C’est les voisins qui viennent nous dire de la mettre en sourdine ? — Ils font chier ces vieux cons, rétorque Manon. Je pensais que depuis le temps ils se seraient fait une raison.
Elle se dirige vers la porte, en tirant sur sa jupe pour essayer vainement de la rallonger. Je lui emboîte le pas. Elle glisse son œil dans le judas et reste bouche bée.
— Tu ne devineras jamais qui est sur le palier ! s’exclame-t-elle. — Pousse-toi, laisse-moi voir ! Punaise, qu’est-ce qui t’a pris de les inviter ? répondis-je incrédule. Ces mecs-là, dès qu’ils entrevoient un petit trou pour s’immiscer, ils s’y faufilent et il n’y a plus moyen de s’en dépêtrer. Ils sont plus collants qu’un pot de glu. — C’étaient juste des paroles en l’air, je ne pensais pas qu’ils me prendraient au sérieux !
— D’un autre côté, ils sont trop craquants pour qu’on les laisse sur le paillasson. Il faut assumer nos conneries !
— Il y a deux options soit ces deux pèlerins du Nouveau Monde sont venus pour se pervertir, soit ils sont là pour nous évangéliser de force. — La première solution me semble plus plausible ! Ça ne leur fera pas de mal de se décoincer.
Derrière nous, les autres filles se sont regroupées et se demandent ce qui peut bien nous faire tergiverser de la sorte.
Manon se décide enfin à leur ouvrir la porte, tout sourire : — Entrez Messieurs, soyez les bienvenus, ne soyez pas timides, venez prendre un verre avec nous, comme vous pouvez le voir ça manque un peu de testostérone ici.
— C’est gentil de nous avoir conviés à votre soirée, répond Juan. — Tout le plaisir est pour nous, j’espère que votre tour de chant s’est bien passé. Je vous en prie, donnez-moi vos manteaux, mettez-vous à l’aise. Et puis enlevez la cravate et virez-moi le pin’s. Enfilez ça dans votre poche pour ne pas les perdre.
Devant l’insistance de la maîtresse de maison, ils s’exécutent quelque peu incrédules. Je renchéris, joignant le geste à la parole : — Défaites au moins le premier bouton, je ne sais pas comment vous faites pour respirer, c’est tellement serré au niveau du cou, ajouté-je. En voulant aider Diego à entrouvrir sa chemise, je frôle sa joue par inadvertance. Nos regards se croisent. J’avoue qu’il est loin de me laisser de marbre. En d’autres circonstances, j’aurais pu me laisser tenter, mais il est le fruit défendu et je ne croquerai pas dans sa pomme d’Adam, ça ne serait pas raisonnable.
— Allez-je vais faire les présentations, reprend Manon. Les filles, voici
Don Juan et Don Diego, deux crooners[9] membres d’une chorale qui sont venus s’acoquiner avec nous ce soir.
Nos deux angelots livrés en pâture à une bande de chattes en chaleur se demandent où ils ont mis les pieds, mais il est trop tard pour rebrousser chemin…
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