Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 9 sur 50

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 13

Connaissez-vous des détails sur l’incident Sainte-Beuve ? Moi, pas un ! Est-ce qu’il lâche décidément l’Empire ? Il a donc cédé à celui de la colère ? – Pardon !

Je vous embrasse comme je vous aime, à deux bras et très fort.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 17 janvier [18]69.

L’individu nommé G. Sand se porte bien, savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, si-gnale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec la petite Aurore qui est une fillette étonnante. Il n’y a pas d’être plus calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux trou-badour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter pourvu qu’il dise le motif qui lui trotte par la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement. Ça n’a pas tou-jours été si bien que ça. Il a eu la bêtise d’être jeune, mais comme il n’a point fait de mal, ni connu les mauvaises pas-sions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d’être paisible et de s’amuser de tout. Ce pâle personnage a le grand plaisir de t’aimer de tout son cœur, de ne point passer de jour sans penser à l’autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la loupe et de ses douceurs. Nous

– 13 – sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent. Mais puisqu’on s’aime comme ça, tout va bien. Puisqu’on pense l’un à l’autre à la même heure, c’est qu’on a besoin de son contraire. On se complète en s’identifiant par moments à ce qui n’est pas soi.

Je t’ai dit, je crois, que j’avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l’ont trouvée bien, mais je ne veux pas qu’on la joue au printemps, et leur fin d’hiver est remplie, à moins que la pièce qu’ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de vœux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J’ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j’ai une ou deux heures par jour pour m’y remettre. Il ne me déplaît pas d’être empêchée d’y penser. Ça le mûrit. J’ai toujours, avant de m’endormir, un petit quart d’heure agréable pour le con-tinuer dans ma tête, voilà.

Je ne sais rien, mais rien de l’incident Sainte-Beuve, je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles principales, je ne saurais pas si Isidore est encore de ce monde. Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d’opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai ja-mais étonnée, quelque chose qu’il fasse dans un sens ou dans l’autre. Il n’a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça ; je l’ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l’étais alors. Il était maigre, pâle et doux. Comme on change ! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immen-sément. Mais j’aimais mieux son caractère. C’est égal, il y a encore bien du bon. Il y a l’amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Les autres sont des artistes ou

 

– 14 – des crétins. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n’a-t-il plus sa raison d’être. Que t’en semble ?