Correspondance - Tome IV
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À GEORGE SAND
Croisset, mardi 2 février [1869].
Ma chère Maître,
Vous voyez en votre vieux troubadour un homme érein-té. J’ai passé huit jours à Paris, à la recherche de renseigne-ments assommants (7 à 9 heures de fiacre tous les jours, ce qui est un joli moyen de faire fortune avec la Littérature. En-fin !). Je viens de relire mon plan. Tout ce que j’ai encore à écrire m’épouvante, ou plutôt m’écœure à vomir. Il en est toujours ainsi, quand je me remets au travail. C’est alors que je m’ennuie ! que je m’ennuie, que je m’ennuie ! Mais cette fois dépasse les autres ! Voilà pourquoi je redoute tant les in-terruptions dans la pioche. Je ne pouvais faire autrement, cependant. Je me suis trimbalé aux pompes funèbres, au Père-Lachaise, dans la vallée de Montmorency, le long des boutiques d’objets religieux, etc. !
Bref, j’en ai encore pour quatre ou cinq mois. Quel bon ouf je pousserai quand ce sera fini, et que je ne suis pas près de refaire des bourgeois ! Il est temps que je m’amuse !
J’ai vu Sainte-Beuve et la princesse Mathilde, et je con-nais, à fond, l’histoire de leur rupture, qui me paraît irrévo-cable. Sainte-Beuve a été indigné contre Dalloz et est passé au Temps. La Princesse l’a supplié de n’en rien faire. – Il ne l’a pas écoutée. Voilà tout. Mon jugement là-dessus, si vous tenez à le savoir, est celui-ci. Le premier tort est à la Prin-cesse, qui a été violente ; mais le second et le plus grave est au père Beuve, qui ne s’est pas conduit en galant homme. Quand on a pour ami un aussi « bon bougre », et que cet ami
– 21 – vous a donné 30 mille livres de rente, on lui doit des égards. – Il me semble qu’à la place de Sainte-Beuve, j’aurais dit : « Ça vous déplaît, n’en parlons plus ! » Il a manqué de ma-nières et d’altitude. – Ce qui m’a un peu dégoûté, entre nous, c’est l’éloge qu’il m’a fait de l’Empereur ! Oui, à moi ! l’éloge de Badinguet ! – Et nous étions seuls !
La Princesse avait pris, dès le début, la chose trop sé-rieusement. Je le lui ai écrit, en donnant raison à Sainte-Beuve, lequel, j’en suis sûr, m’a trouvé froid. C’est alors que, pour se justifier par-devers moi, il m’a fait ces protestations d’amour isidorien, qui m’ont un peu humilié. – Car c’était me prendre pour un franc imbécile.
Je crois qu’il se prépare des funérailles à la Béranger, et que la popularité du père Hugo le rend jaloux ? Pourquoi écrire dans les journaux quand on peut faire des livres et qu’on ne crève pas de faim ?!
Il est loin d’être un sage, celui-là ; il n’est pas comme vous !
Votre Force me charme et me stupéfie. Je dis la Force de toute la personne, pas celle du cerveau, seulement.
Vous me parlez de la critique dans votre dernière lettre, en me disant qu’elle disparaîtra, prochainement. – Je crois, au contraire, qu’elle est tout au plus à son aurore. On a pris le contre-pied de la précédente. Mais rien de plus. (Du temps de La Harpe, on était grammairien. – Du temps de Sainte-Beuve et de Taine, on est historien.) Quand sera-t-on artiste, rien qu’artiste, mais bien artiste ? Où connaissez-vous une critique qui s’inquiète de l’œuvre en soi, d’une façon in-
– 22 – tense ? On analyse très finement le milieu où elle s’est pro-duite et les causes qui l’ont amenée. – Mais la poétique ins-ciente, d’où elle résulte ? Sa composition, son style ? le point de vue de l’auteur ? Jamais !
Il faudrait pour cette critique-là une grande imagination et une grande bonté, je veux dire une faculté d’enthousiasme toujours prête. – Et puis du goût, qualité rare, même dans les meilleurs, si bien qu’on n’en parle plus, du tout !
Ce qui m’indigne tous les jours, c’est de voir mettre sur le même rang un chef-d’œuvre et une turpitude. On exalte les petits et on rabaisse les grands. – Rien n’est plus bête ni plus immoral.
À propos de bêtise « je me suis laissé conter » comme dit le sieur de Brantôme que Plessy devenait stupide, et in-sociable. Ses amis s’écartent d’elle.
J’ai été pris au Père-Lachaise d’un dégoût de l’humanité, profond et douloureux. Vous n’imaginez pas le fétichisme des tombeaux ! Le vrai Parisien est plus idolâtre qu’un nègre ! Ça m’a donné envie de me coucher dans une des fosses.
Et les gens avancés croient qu’il n’y a rien de mieux à faire que de réhabiliter Robespierre ! Voir le livre de Hamel ! Si la République revenait, ils rebéniraient les arbres de la li-berté, par politique, et croyant cette mesure-là, forte !
Embrassez vos deux petites-filles pour moi.
Je vous baise sur les deux joues, tendrement.
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