Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 37 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome IV

Ivan Tourgueneff à Gustave Flaubert ............... 51

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] hôtel Byron, rue Laffitte.

Samedi [27 mars 1869].

Cher Ami,

Je vous ai écrit hier que je viendrais chez vous di-manche à 2 heures ; mais je ne pourrai venir qu’à 3, fort exactement.

À vous.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 29 mars 1869.

Il y a longtemps, cher Monsieur, que je voulais vous écrire et vous remercier de votre aimable envoi ! Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que votre portrait, et je re-trouve dans les traits de votre noble et belle figure, l’expression telle que je la suppose de votre caractère. Si j’ai tant, tant tardé à vous remercier de cette marque de souve-nir, c’est que j’ai toujours été souffrante. Je n’ose encore écrire et je ne puis m’accoutumer à dicter ; vous ne sauriez croire combien cela nuit à l’expression de ma pensée. Je viens pourtant de refaire ainsi deux petites nouvelles, mais je n’en suis pas satisfaite, et cette manière de travailler me fatigue beaucoup, plus que si je pouvais le faire moi-même.

– 51 –

Je pense que vous êtes encore à la campagne et que votre travail s’achèvera bientôt et que nous aurons le plaisir de lire votre nouveau roman. Je l’attends avec impatience, j’ai grand besoin de lire un ouvrage intéressant, car il ne paraît absolument rien qui mérite ce nom, et c’est vraiment à dé-goûter de la lecture. La Revue des Deux Mondes est devenue des plus nulle et le dernier roman d’About me paraît fort en-nuyeux. Je ne sais si vous avez des nouvelles de Mme Sand, je désire qu’elle soit heureuse et bien portante, car je l’aime infiniment, et je voudrais bien qu’elle écrivît quelque chose de nouveau, afin de pouvoir le lire. Vous me parlez de la question religieuse que vous trouvez plus opportune que la question politique ; pour moi, je trouve que les questions so-ciale et religieuse sont une seule et même chose. On a fait du catholicisme un parti politique et cette transformation, la plus funeste de toutes, n’est assurément pas celle que j’attendais. J’avoue que le catholicisme est loin de me satis-faire et que je voudrais qu’il subît une transformation géné-rale. Je vois des deux côtés qu’une lutte acharnée se prépare et je crois que le cas échéant les libres penseurs auraient tout lieu de s’attendre à une nouvelle Saint-Barthélemy. Ce n’est pas à coup sûr l’envie qui en manque à leurs adver-saires. Nous ne verrons point la fin de tout ceci, mais il y au-ra certainement une transformation absolue dans le monde religieux et moral. En attendant, je veux rester en dehors de toutes ces questions dont plusieurs sont contradictoires, et je m’abstiens. Je voudrais que le clergé rentrât dans sa mission évangélique, alors il serait aimé et respecté, ce qui n’aura pas lieu tant qu’il s’incorporera dans un parti aussi rétro-grade que celui qu’il a embrassé. Quoiqu’il en soit, l’hypocrisie joue son rôle et nous voyons partout d’étranges comédies ; il est moins facile d’en rire que de s’en indigner, car tout cœur honnête se révolte contre la duplicité et le mensonge. Comme vous, je suis toujours à la campagne où il

– 52 – neige depuis quelques jours, ce qui est assez triste et pro-longe ma captivité. Si je pouvais lire et écrire, je ne m’en in-quiéterais guère, mais l’inaction est pour moi un supplice. J’espère que la santé de Mme votre mère se soutient ; quant à sa surdité, c’est un brevet de longue vie. J’ai tant aimé ma mère que je puis affirmer qu’aucune affection ne peut être comparée à celle-là. Je vis toujours avec elle par la pensée. Souvent je crois la voir et l’entendre et peut-être que le sen-timent que j’ai de sa présence invisible n’est point une illu-sion. Vous me parlez de l’avenir infini, j’y crois plus que per-sonne, mais je me demande quel sera cet avenir, je n’en puis comprendre le mystère, que je cherche vainement à péné-trer. Les idées de Jean Reynaud ne me satisfont qu’à moitié ! car cette absence de mémoire est une véritable mort puisque l’oubli n’est autre chose que le néant ; il est vrai qu’à la fin nous retrouverons la mémoire de toutes nos existences anté-rieures, mais jusque-là il nous faudra mourir bien des fois. Adieu, cher Monsieur et ami, je pense bien à vous et serais heureuse de vous voir ; ne m’oubliez pas trop et croyez à l’inaltérable attachement avec lequel je suis