Correspondance - Tome IV
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À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de mardi [23 février 1869].
Ce que j’en dis, chère Maître ? S’il faut exalter ou répri-mer la sensibilité des enfants ? Il me semble qu’il ne faut avoir, là-dessus, aucun parti pris. C’est selon qu’ils inclinent vers le trop, ou le trop peu. – On ne change pas le fond, d’ailleurs. Il y a des natures tendres et des natures sèches, ir-rémédiablement. Et puis, le même spectacle, la même leçon peut produire des effets opposés. Rien n’aurait dû me durcir plus que d’avoir été élevé dans un hôpital, et d’avoir joué, tout enfant, dans un amphithéâtre de dissection ? Personne n’est pourtant plus apitoyable que moi sur les douleurs phy-siques. Il est vrai que je suis le fils d’un homme qui était ex-trêmement humain, sensible dans la bonne acception du mot. La vue d’un chien souffrant lui mouillait les paupières. Il n’en faisait pas moins bien ses opérations chirurgicales. Et il en a inventé quelques-unes de terribles.
« Ne montrer aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu’au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. » Tel n’est pas mon avis. – Car il doit se produire alors dans leur cœur quelque chose d’affreux, un désenchantement infini. Et puis, comment la raison pourrait-elle se former, si elle ne s’applique pas (ou si [on] ne l’applique pas journellement) à distinguer le bien du mal ? La vie doit être une éducation incessante. Il faut tout ap-prendre, depuis Parler jusqu’à Mourir.
Vous me dites des choses bien vraies sur l’inscience des enfants. Celui qui lirait nettement dans ces petits cerveaux y saisirait les racines mêmes du génie humain, l’origine des
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Dieux, la Sève qui produit plus tard les actions, etc. Un nègre qui parle à son idole et un enfant à sa poupée me semblent près l’un de l’autre.
L’enfant et le barbare (le primitif) ne distinguent pas le réel du fantastique. – Je me souviens très nettement qu’à cinq ou six ans je voulais « envoyer mon cœur » à une petite fille dont j’étais amoureux (je dis mon cœur matériel). Je le voyais au milieu de la paille, dans une bourriche, une bour-riche d’huîtres !
Mais personne n’a été si loin que vous dans ces ana-lyses. Il y a dans l’Histoire de ma vie des pages là-dessus, qui sont d’une profondeur démesurée. Ce que je dis est vrai, puisque les esprits les plus éloignés du vôtre sont restés ébahis devant elles. Témoin les de Goncourt.
Avez-vous lu leur Madame Gervaisais ? C’est à lire.
Votre pauvre belle-fille doit être bien tourmentée ? et Maurice, par contrecoup ? et vous aussi ? Je vous plains tous. J’ai vu M. Calamatta, deux fois : une fois chez Mme Colet, et la seconde chez vous, rue Racine, la première fois que je vous ai fait une visite. Donnez-moi de ses nou-velles.
Voilà l’hiver qui s’avance ! J’en ai rarement passé de meilleur. – Malgré une abominable grippe qui m’a fait tous-ser et moucher pendant trois semaines. – J’espère, dans une dizaine de jours, commencer mon avant-dernier chapitre ! Quand il sera bien en train (au milieu) je m’en irai à Paris vers Pâques, pas avant. Je compte vous y rencontrer. Car je
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