Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 19 sur 50

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 27

Si quelquefois les affaires d’Ernest le forçaient à retarder son départ, écrivez-nous-le par le télégraphe.

Voilà le bateau qui arrive. – Nous amenant Monseigneur et ta tante Achille ; je n’ai que le temps de faire deux gros bécots.

PISALEY, aubergiste.

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

Nohant, 11 février [18]69.

Pendant que tu trottes pour ton roman, j’invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables. Une lecture m’entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m’a amusé ou plutôt ça m’a commandé, car c’est en vain que je lutterais contre ces caprices. Ils m’interrompent et m’obligent… Tu vois que je n’ai pas la force que tu crois.

Quant à notre ami, il est ingrat, tandis que notre amie est trop exigeante. Tu l’as dit : ils ont tort tous les deux et ce n’est pas leur faute. C’est l’engrainage (sic) social qui le veut. Le genre de reconnaissance, c’est-à-dire de soumission qu’elle exige, tient à une tradition que le temps présent met encore à profit (c’est là le mal) mais n’accepte plus comme un devoir. Les notions de l’obligé sont changées, celles de l’obligeur devraient changer aussi. Il devrait se dire qu’on n’achète la liberté morale par aucun bienfait, – et quant à lui,

– 27 – il eût dû prévoir qu’on le croirait enchaîné. Le plus simple eût été de ne pas tenir à avoir 30.000 livres de rente. Il est si facile de s’en passer ! Laissons-les se débrouiller. On ne nous y prendra pas : Pas si bête.

Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais pour la faire comme tu dis, il faudrait des artistes, et l’artiste est trop occupé de son œuvre pour s’oublier à approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps ! En jouis-tu au moins de ta fenêtre ? Je parie que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en fleurs. On dit qu’ils seront fricassés. Ça ne les empêche pas d’être jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille. La nièce, les petits-neveux, etc. Nous tous, avons revêtus (sic) des dégui-sements. Ce n’est pas difficile ici. Il ne s’agit que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, Scapin, Mezzetin, Figaro, Bazile, etc. Tout cela exact et très joli. La perle c’était Lolo en petit Louis XIII satin cramoisi rehaussé de sa-tin blanc frangé et galonné d’argent. J’avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic, c’était si joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous stu-péfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, folâtré jusqu’au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage de Paris et le chapitre des af-faires. Si tu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l’oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J’irai plutôt te chercher par les cheveux. Je t’embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.

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