Correspondance - Tome IV

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 1/35

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Correspondance - Tome IV

George Sand à Gustave Flaubert ........................... 67

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 35 parties.

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] lundi [3 mai 1869].

On m’envahit de plus en plus. J’ai tous mes jours pris jusqu’à dimanche inclusivement. Dis-moi vite si tu veux de moi lundi, d’aujourd’hui en huit, ou si c’est un autre jour, fixons-le, car voilà que je ne sais à qui entendre.

Ton troubadour qui ne veut pas que ce train-là conti-nue !

G. SAND.

 

À GEORGE SAND

[Paris,] mardi, 11 heures [4 mai 1869].

Certainement, chère Maître ! c’est convenu ! lundi pro-chain je vous attends pour dîner1 !

Je crois que je ne sortirai pas de chez moi ni vendredi ni samedi. – Si vous passiez, par hasard, dans mon quartier, montez mes quatre étages, s.v.p.

En tout cas, à lundi.

 

1 Venez dans l’après-midi à l’heure qu’il vous plaira.

– 67 –

Mille tendresses.

 

Comme la vie est difficile à Paris !

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] mardi soir [4 mai 1869].

À lundi donc, et si j’ai une heure de liberté j’irai embras-ser mon troubadour, auparavant. Mais ne te dérange de rien, je le sais bien qu’on ne fait ici rien de ce qu’on voudrait. En tout cas, à lundi entre 3 et 4, ramone ton galoubet pour me lire une partie avant dîner.

G. SAND.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mercredi matin [5 mai 1869].

Oui, mon loulou, tu m’as échappé au moment du départ. Nos adieux n’ont pas été convenables. Je m’en étais parfai-tement aperçu, ma belle dame, puisque je ne t’avais pas bé-coté selon ma coutume.

 

– 68 –

J’espère que l’air de la mer va te redonner un peu de forces ? Tu n’as pas été vaillante tout le temps de ton séjour à Paris, pauvre Caro ! Le père Cloquet pense que ton voyage en Norvège te fera grand bien. Que ne puis-je vous accom-pagner ! Moi, aussi, j’aurais bien besoin d’un petit voyage ! mais…

J’espère dans quinze jours ou trois semaines avoir enfin terminé mon roman ! c’est-à-dire donner au copiste les pre-mières pages vers le 20 ou le 25 de ce mois. – Quel soula-gement ! Quant à une lecture entre nous deux, la partie me semble manquée, irrévocablement. Il faut attendre le livre imprimé.

Toi et ton mari, vous ne devez pas manquer de sujets de conversation : 1° le voyage ; 2° l’ameublement de l’hôtel !

Penses-tu à la manière dont ton oncle Achille Dupont en parlera ? Tu vas marcher, dans son estime, immédiatement après la baronne, puisque : ayant déjà une « délicieuse villa » à Dieppe, tu auras « un charmant hôtel » à Paris.

Mais comment faire passer la chose à notre pauvre vieille ? Pourvu qu’elle ne l’apprenne pas avant votre retour !

D’après la lettre que j’ai reçue d’elle ce matin, elle me paraît un peu remontée ?

Tu as, sans doute, lu dans les feuilles le détail de la fête qu’a donnée jeudi dernier la Princesse Mathilde à son cou-sin ? J’ai contemplé de près, pendant longtemps, celui qui nous a sauvés. Son épouse paraît m’avoir oublié ? En re-vanche, j’ai beaucoup causé avec Mme de Metternich. – Je

– 69 – suis invité à aller demain entendre chanter, chez Mme Espinasse, une dame de Bordeaux que j’ai entendue dé-jà il y a deux ans et qui est fort curieuse. – Je n’irai proba-blement pas, car j’ai envie de me cloîtrer pendant quelques jours pour avoir fini plus vite.

En fait de bêtise parisienne, que dis-tu de ceci ? Hier, pendant que la pluie tombait le plus fort, les bourgeois qui habitent en face de moi, dînaient sur leur terrasse, à l’abri d’une tente. – Et il faisait un froid de chien ! J’avais du feu !

Adieu, pauvre loulou. Écris-moi longuement et aime toujours ton vieil oncle en pain d’épice, qui t’embrasse.

 

Mille amabilités à mon beau neveu bien entendu. Est-il habitué à l’absence de ses favoris ?

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Paris,] jeudi matin [13 mai 1869].

Princesse,

La belle visite que vous avez reçue hier au soir m’a em-pêché de vous rappeler le nom de mon neveu. Vous aviez l’air de tellement vous amuser que je n’ai pas osé vous inter-rompre.

 

– 70 –

Quelle tête ! et quel chapeau ! quelle bouche !

***

Mais comme le dîner avait été bon ! C’est le seul mo-ment agréable que j’aie passé depuis six semaines. Vous voir de près, vous entendre, et vous regarder tout à mon aise m’a fait un bien exquis.

Je compte renouveler cette joie-là lundi prochain ? En l’attendant, je vous baise les deux mains, Princesse, et suis tout à vous.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 13 mai 1869.]

Ci-joint le traité avec l’enfant d’Israël (on peut s’écrier en le lisant : « Dieu des Juifs, tu l’emportes ! »). Voyez, faites, chère maître…

***

Je compte toujours avoir tout fini vers le milieu de la semaine prochaine.

Dites-moi le programme de vos soirs à partir de jeudi.

Il me semble que nous avons besoin de résumer, en-semble, un tas de choses ?

– 71 –

Je vous embrasse tendrement.

Nuit de jeudi.

 

Mon mameluk se recommande à vous pour des billets de spectacle.

 

À JULES DUPLAN

[Paris,] dimanche matin [16 mai 1869],

5 heures moins 4 minutes.

FINI ! mon vieux ! – Oui, mon bouquin est fini !

Ça mérite que tu lâches ton emprunt et que tu viennes m’embrasser.

Je suis à ma table, depuis hier, 8 heures du matin. – La tête me pète. N’importe ! J’ai un fier poids de moins sur l’estomac.

À toi

Gve.

 

– 72 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] mardi soir [18 mai 1869].

J’ai vu aujourd’hui Lévy. Je l’ai tâté d’abord ; j’ai vu qu’il ne voudrait à aucun prix céder son traité. Je lui ai dit alors beaucoup de bien du livre et j’ai fait la remarque qu’il l’avait à bien bon marché. « Mais, m’a-t-il dit, si le livre a deux volumes, ce sera 20 000 francs, c’est convenu. » Il me semble que tu auras deux volumes ? J’ai pourtant insisté et il m’a dit : « Si le livre a du succès, je ne regarderai pas à deux ou trois mille francs en plus. » J’ai dit que tu ne lui deman-derais rien, que ce n’était pas ta manière d’agir, mais que moi, j’insisterais pour toi, à ton insu, et il m’a quittée en me disant : « Soyez tranquille, je ne dis pas non ; que le livre ré-ussisse, j’en ferai profiter l’auteur. » Tiendra-t-il parole ? C’est tout ce que j’ai pu faire à présent, mais j’y reviendrai en temps et lieu. Laisse-moi faire. Je te renvoie ton traité.

Quel jour de l’autre semaine veux-tu venir dîner avec moi chez Magny ? Je suis un peu fatiguée. Tu serais bien gentil de venir me lire chez moi, nous serions seuls et une soirée nous suffira pour ce qui reste. Donne-moi ton jour, et à 6 h ½ si ça ne te fait rien ; l’estomac commence à souffrir un peu des habitudes de Paris.

Ton troubadour qui t’aime,

G. SAND.

Le reste de cette semaine finira Palaiseau. Mais di-manche, si tu veux, je suis libre. Réponds si tu veux di-manche chez Magny 6 h ½.

– 73 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris, jeudi matin, 20 mai 1869.]

Oui lundi, mon cher bon ami, je compte sur toi et je t’embrasse.

G. SAND.

 

Je pars pour Palaiseau et il est 10 heures du matin !

 

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] jeudi soir [20 mai 1869].

Donc lundi, je compte sur toi, à 6 h ½, mais comme je vais à Palaiseau, je peux être en retard de quelques minutes, ou en avance. Le premier débarqué chez Magny attendra l’autre. Je me fais une fête d’entendre la suite. N’oublie pas le manuscrit.

Ton troubadour.

 

– 74 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] dimanche matin [23 mai 1869].

Je suis si exténué que j’ai à peine la force de t’écrire. Maintenant que j’ai fini mon roman, je m’aperçois de ma fa-tigue. – J’ai passé la semaine à recaler mon manuscrit que je donne demain à recopier. Ce sera l’affaire de 8 à 10 jours. Il faudra que je le relise, puis je m’en retournerai à Croisset.

Si vous pouviez différer votre départ jusqu’au 8 ou 10 juin, ta grand-mère, de cette façon, ne resterait pas seule.

Est-ce que tu as toujours l’intention d’aller aux Pyrénées au mois d’août ? Je ne te cache pas, mon loulou, que si vous pouvez vous priver de ce voyage, vous m’obligerez infini-ment, autrement je n’aurais aucune vacance, puisqu’il faut que je sois à Paris dès le 1er septembre pour imprimer mon livre, et franchement, j’ai besoin de prendre l’air.

Je suis bien perplexe quant à la question de déménage-ment. Mon pauvre petit logis me fait peine à quitter. D’autre part, je ne peux le garder. Il est trop cher, me coûte trop de voitures. Et sera trop loin du vôtre. – Mais le déménagement va me coûter « les yeux de la tête, ma chère dame », et puis, je n’ai pas le temps de me chercher un logement, puisque j’ai à peine le temps de faire recopier mon manuscrit. Cepen-dant… perplexité, embarras.

Autre sujet de fatigue : la princesse Mathilde m’a de-mandé par deux fois à ce que je lui lise des fragments de mon roman. À la 3e requête, j’ai cédé. – Et hier je me suis mis à lire les 3 premiers chapitres. Là-dessus, enthousiasme

– 75 – de l’aréopage impossible à décrire, et il faut que tout y passe. Ce qui va me demander (au milieu de mes autres occupa-tions) quatre séances de quatre heures chacune.

Elle a le temps de m’entendre, elle ! Elle ne repousse pas vieux, au dernier plan.

Pauvre loulou, nous allons être bien longtemps sans nous voir. – Et L’hiver prochain, nous nous verrons bien peu. Tu seras à Paris. – Et moi, tout seul, là-bas, à rebûcher. Voilà la vie.

Présente mes respects à mon beau neveu et prie-le de m’envoyer mille francs. Je suis sans le sol. – Embrasse-le de ma part pour le remercier. Et dis-lui pour le rassurer sur mon sort que je compte tirer à Lévy un supplément de 5 à 6 mille francs. C’est à la mère Sand que je devrai cela.

Je bécote tes deux bonnes joues.

Ton vieil oncle.

 

Ta bonne-maman me paraît aller mieux décidément. Mais pendant ton absence ?…

 

– 76 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mardi matin [25 mai 1869].

Mon cher Caro,

Remercie ton mari de sa célérité à m’envoyer les mille francs dont j’avais besoin. Je t’apprendrai, à propos d’argent (mais je n’ose y croire, moi-même), qu’il serait possible qu’au lieu de 10 mille francs Lévy me donnât 20 mille francs ! Pour t’expliquer cela, il faudrait entrer dans de longs détails.

Pauvre loulou, si ma dernière lettre était un peu triste, c’est qu’en l’écrivant je songeais à ma future solitude. Il m’ennuiera de toi beaucoup, quand je serai à Croisset ! Vieux n’a pas l’habitude de gémir sur l’existence. Mais il n’est pas toujours folâtre, au fond.

J’ai été hier chez Mme de La Chaussée ; elle m’a dit qu’elle serait à Croisset jeudi soir.

Moi, il m’est impossible d’y être avant le samedi ou le lundi prochain en huit. Je ne trouve pas utile d’aller près de ta grand-mère pour un jour, puis de revenir ici et de m’en re-tourner là-bas ? Qu’en penses-tu ?

J’aime mieux que vous partiez tout de suite pour revenir dès le commencement d’août.

Les élections ont laissé Paris parfaitement calme.

Dis-moi le jour de votre départ.

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J’espère que les ennuis d’Ernest ne sont pas graves ?

Je t’embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

 

Je vais, aujourd’hui, chercher un logement dans votre quartier.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 26-27 mai 1869.]

Chère Maître,

Il est donc convenu que nous dînons vendredi prochain chez Magny, au lieu de dîner chez moi ?

Je viens de répondre au Prince que je serais au rendez-vous.

Mille tendresses.

Nuit de mercredi.

 

– 78 –

GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT

[Paris,] samedi [29 mai 1869].

J’ai dû signer ce matin le traité avec l’Odéon. Il n’y a pas eu moyen de faire autrement. Je lis en octobre et on me joue en novembre ; ce n’est pas l’époque qui me plaît, mais on ne peut me garantir l’autre époque que je voulais. On me dit et me jure que l’on ne s’engage par traité et signature que pour une pièce qui est au point, que celle de Bouilhet n’est pas terminée, que quand elle le sera, elle ne sera pas encore au point pour cela, que l’opération de la mise au point est souvent la plus longue et la plus difficile pour l’auteur, parce que cette opération exige parfois des remaniements très longs, en somme, sincères ou non, ils traitent Bouilhet comme ils m’ont traitée pour ma pièce. Elle devait passer en février dernier. Ils l’ont ajournée, ne voulant pas me laisser la mettre au point tout de suite. J’aurais pu le faire, je l’aurais fait. Ils ont préféré donner Guttemberg qui était prêt, et qui n’a pas réussi. Ce système est gros de déceptions pour les auteurs et pour les directeurs. Mais le système contraire que suivait La Rounat expose le théâtre à attendre les mains vides. Voilà les raisons données. Garde ma lettre pour toi, mais explique à Bouilhet que j’ai agi sous le coup de force majeure.

À bientôt, n’est-ce pas ? Je t’embrasse. C’est le Prince qui avait volé ton paletot. Je te l’ai envoyé ce matin.

 

– 79 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris, 30 mai 1869.]

Le logement de la rue Murillo me plaît tellement que j’ai presque retenu. Tu es beau ! Et tu m’as rendu un fier service en me l’indiquant.

Je viendrai demain chez toi de 11 heures à midi, plutôt à 11 heures et demie qu’à midi.

À toi, ton

 

Dimanche, 5 heures.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 4 juin 1869.]

Chère Maître,

Je compte aller vous voir dimanche matin, de 11 heures à midi. Est-ce trop tôt ?

J’ai déployé depuis huit jours une activité furibonde. La copie de mon roman est finie, et je me suis trouvé un loge-ment ! mais je suis éreinté.

 

– 80 –

Je pars lundi, sans faute. Partirai-je seul ? Tâchez que Non.

Je vous embrasse.

Vendredi, 11 heures.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 8 juin 1869.]

J’use de la permission que vous m’avez donnée, Prin-cesse, et je vous envoie le nom de mon neveu.

Sa demande est déposée depuis quelques jours à la Lé-gation de Prusse. – Un petit mot de vous suffira pour enlever la chose d’emblée !

Quelle bonne soirée j’ai passée avant-hier !

Je vous baise les deux mains.

 

J’ai vu l’homme, hier.

Mardi matin.

 

– 81 –

M. Ernest Commanville, négociant à Dieppe, marchand de bois du Nord, propriétaire d’une scierie mécanique et de vastes terrains dans la même ville :

demande la place de vice-consul de Prusse à Dieppe.

Le premier commis de sa maison parle toutes les langues du Nord.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi soir [9 juin 1869].

Mon Loulou,

Flavie m’avait paru tellement inquiète de n’avoir pas re-çu de Hambourg une dépêche télégraphique que j’étais moi-même un peu troublé, dimanche. – Lundi matin elle n’avait encore rien reçu et je tremblais d’arriver à Croisset. Mais heureusement que ta grand-mère avait, de toi, une dépêche et une lettre.

Elle va bien, sauf un rhume. La compagnie de cette bonne Cora et de sa petite-fille lui fait du bien. Néanmoins elle compte les jours et s’ennuie de toi beaucoup.

Quant à Vieux, il est revenu de Paris brisé de fatigue et affecté d’une grippe abominable. Je ne fais que tousser et cracher. J’ai les membres moulus comme si on m’avait don-né des coups de bâton. Je me sens la tête vide et bourdon-

– 82 – nante. J’ai trop travaillé depuis six mois et j’ai besoin d’un long repos. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir repris les notes de Saint Antoine et d’y rêvasser tout doucement. À la fin de la semaine prochaine, Monseigneur sera revenu de Paris et nous nous mettrons à corriger L’Éducation sentimentale, phrase par phrase. Ce sera l’affaire d’une quinzaine au moins. – Ma dernière lecture chez la Princesse a atteint les suprêmes limites de l’enthousiasme (textuel). Une bonne partie de ce succès doit revenir à la manière dont j’ai lu. Je ne sais pas ce que j’avais ce jour-là, mais j’ai débité le der-nier chapitre d’une façon qui m’en a ébloui moi-même.

J’ai signé mon bail de la rue Murillo. – Et choisi les étoffes pour le tendre. Je crois qu’à peu de frais je peux m’organiser là un gentil réduit, une « délicieuse bonbon-nière », comme dirait M. Achille Dupont.

Ta grand-mère tient à la voir, quand elle sera prête (ce qui aura lieu, je pense, vers le milieu de septembre). Elle veut faire le voyage de Paris, tout exprès. Ce sera le moment de lui montrer sa chambre dans votre hôtel. Cette manière de lui apprendre votre changement de domicile est, je crois, la plus douce ?

L’agitation électorale est finie. Ce bon Pouyer-Quertier est enfoncé, ainsi que papa Ledier. – En y ajoutant le père Barbet, ça fait un joli trio. – Je suis revenu de Paris lundi ma-tin avec ce dernier (M. Barbet). Il m’a eu l’air de supporter sa déconfiture stoïquement. Mais il laisse pousser sa barbe, ce que je trouve énorme.

Après trois jours de chaleur atroce, le temps s’est rafraî-chi. Et ce soir j’ai fait du feu. Nous attendons Mme Vasse et

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Flavie vers la fin de cette semaine. – Voilà toutes les nou-velles, ma chère Caro. Et toi ? et vous ? Il me tarde d’avoir quelques détails sur votre voyage. Vous amusez-vous bien ? Avez-vous vu de beaux paysages ? Oui, n’est-ce pas ? Je ne vous cache pas que je vous envie profondément, et voudrais vous accompagner.

Te rappelles-tu la dame qu’on a arrêtée sous les fenêtres du café Riche, le jour où nous y dînions ensemble ? C’était une dame du monde qui venait de flanquer des gifles à son époux qu’elle avait rencontré au bras d’une cocotte. L’histoire en était le lendemain dans tous les journaux.

La Princesse m’a dit que « notre consul de Prusse » ne serait pas nommé sans difficulté. Son rival (je ne sais lequel, est protégé par Mme Pourtalès). Elle espère néanmoins rem-porter la victoire. Dans ma prochaine lettre, je lui recom-manderai, derechef, monsieur mon neveu.

Bonenfant a écrit aujourd’hui à ma mère qu’il avait six mille francs à envoyer. J’ai conseillé à ma mère de dire à Bonenfant de les garder jusqu’au retour d’Ernest. Ai-je bien fait ?

Adieu, mon bibi. Portez-vous bien. – Et amusez-vous. Je clorai ma lettre demain matin.

Et je t’embrasse.

Ton vieil oncle qui t’aime.

Jeudi [10 juin].

 

– 84 –

J’ai reçu ce matin ta lettre de Copenhague (dimanche 6 juin). Comme je suis content de te savoir en si bonne hu-meur !

***

La nomination de M. de Commanville (sic), comme vice-consul de Turquie à Dieppe, était hier dans le Journal de Rouen.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] dimanche soir [13 juin 1869].

Mon cher Vieux,

Tu as dû dîner aujourd’hui chez Mme Husson ? et savoir si elle a fini mon Roman.

Dès qu’elle n’en aura plus besoin, fais-moi le plaisir de porter ce fort colis chez Blamont.

Si tu pouvais me l’envoyer dans une dizaine de jours, vers le milieu de la semaine prochaine, tu serais bien ai-mable. — Expédie-le à l’adresse suivante : « M. G. Fl. chez Mme Flaubert, quai du Havre, 7. Rouen. »

 

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Rien de neuf. – Je continue à être éreinté. Je ne fais que dormir. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir repris mes vieilles notes de Saint Antoine, et d’avoir lu cette semaine trois in-quarto sur l’histoire ecclésiastique.

Écris-moi. – Donne-moi de tes nouvelles.

Je t’embrasse.

Ton

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset, 13 juin 1869.]

N’oublie pas de m’envoyer le modèle de la lettre que je dois adresser à M. Rigaud, mon propriétaire.

Il faut qu’elle lui parvienne avant le 30 juin. – Nous sommes capables de l’oublier.

Je t’embrasse.

Ton

 

Dimanche soir, Croisset.

 

– 86 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mardi matin [15 juin 1869].

Comment allez-vous, Princesse ? Vous reposez-vous suffisamment sous les beaux ombrages de Saint-Gratien ?

Quant à moi je m’ennuie de vous démesurément. Voilà la vérité toute crue. Et je compte les semaines qui me sépa-rent de mon retour.

Le rhume que j’ai attrapé, la dernière semaine de mon séjour à Paris, s’est ajouté à ma vieille fatigue et depuis que je suis revenu ici je ne fais guère que dormir. – J’ai repris ce-pendant de vieilles paperasses et je recommence à rêver un autre bouquin.

J’ai trouvé ma mère en bon état physique, mais de plus en plus sourde et faible. Une conversation suivie est devenue maintenant impossible. Quelle triste chose que la vieillesse !

Je n’étais pas gai, l’autre dimanche soir, en vous quit-tant. – Et j’ai franchi le seuil de votre hôtel avec un vrai ser-rement de cœur.

Quels bons moments, entre tous les autres, j’y ai passés il y a quinze jours ! Le souvenir des cinq après-midi où je vous ai lu mon long roman restera éternellement dans ma mémoire comme une des meilleures choses de ma vie. Il faut être auteur pour savoir jusqu’à quel point j’ai été flatté. Cela s’appelle un succès ; non, un bonheur.

 

– 87 –

Il me semble que les troubles de Paris sont finis ? Êtes-vous entièrement contente ? Moi, je suis plus que jamais plein de confiance. « Ah ! si j’étais le gouvernement ! » comme disent les portières.

Si vous n’avez rien de mieux à faire, je vous engage à lire Les Nouvelles moscovites de Tourgueneff, qui viennent de paraître. Vous trouverez là deux ou trois histoires d’hommes timides, fort amusantes, selon moi.

Ayez la bonté, Princesse, de me donner quelquefois de vos nouvelles. – Et laissez courir la plume sur le papier tant qu’il vous plaira…

Je me mets à vos pieds, je vous baise les deux mains et suis

Tout à vous.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi, 3 heures [17 juin 1869].

Oui, nos deux lettres se sont croisées, Princesse. – Ce qui prouve que nous pensions l’un à l’autre en même temps. Je prends cela pour un peu plus qu’une politesse du hasard.

Mais si je vous écrivais toutes les fois que je songe à vous, je vous écrirais tous les jours, et presque tout le long du jour ! Comment voulez-vous qu’il n’en soit pas ainsi !…

– 88 –

Le mercredi particulièrement me ramène le souvenir de la rue de Courcelles. Je ne me console de n’y plus être que par l’espoir d’y revenir. 1869 aura été une bonne année pour moi. J’ai fait un livre qui vous a plu. – Et je passerai non loin de vous quatre mois de plus qu’à l’ordinaire. Car je compte bien rester à Paris du milieu d’août, du commencement de septembre au plus tard, jusqu’au mois de décembre.

La tristesse que me cause toujours mon départ de là-bas se calme un peu. L’étourdissement du silence diminue. Je me suis remis à travailler. – Fade consolation, mais consola-tion.

Je comprends ce qu’il vous en coûte de vous séparer de Mme de Fly. Je la regretterai, pour ma part. Car je l’ai tou-jours trouvée charmante. Quelle bonne vieille aimable et « comme il faut » ! C’est le privilège des femmes de pouvoir plaire à tous les âges ! et de se faire aimer de toutes les fa-çons. Nous ne sommes pas comme cela, nous autres !

Est-ce que vous êtes seule à Saint-Gratien ? Vous m’avez l’air d’être dans un moment de tristesse ? C’est la ré-action des fatigues de l’hiver, le repos succédant au mouve-ment. Dans quelques jours cela se passera. – Et puis le soleil va enfin briller ! espérons-le.

Il n’y a pas « de manque de dignité » à sentir ce que vous me dites par rapport à Sainte-Beuve. Cela prouve que vous avez le cœur bon, tout simplement. L’ingénuité du sen-timent est ce qui nous distingue des mannequins. Une bûche ne vibre pas comme une lyre. Parmi tous les dons dont la Providence vous a comblée, celui-là est un des plus rares. Vos amis en sont heureux. – Soyez-en fière.

– 89 –

Je vous baise les mains aussi longtemps que vous le permettrez, Princesse, et suis

À vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi soir, 19 [juin 1869].

En réponse à la lettre de Stockholm du 14 juin.

Oui, ma chère Carolo, tu es bien gentille pour les lettres. Seulement tu as eu tort, en partant de Paris, de promettre à Flavie de nous envoyer une dépêche télégraphique dès ton arrivée à Hambourg. Voilà tout.

Je n’ai rien à t’apprendre. Les plus grands événements de notre vie sont l’arrivée des lettres de la « Fameuse fille ». Ta bonne-maman va bien et son moral se remonte. Elle a eu ces jours-ci un rhume, qui est maintenant à peu près passé. Coralie est partie hier ; sa sœur et sa mère sont arrivées mercredi. Cette bonne compagnie fait le plus grand bien à ta grand-mère. Mais quand elle ne l’aura plus, que deviendra-t-elle ? Et moi, que deviendrai-je ? Ce ne sera pas gai !

Ta cousine Juliette est venue la semaine dernière, un jour, à Rouen, pour voir le produit de Gustave Roquigny, mais n’a pas jugé à propos de pousser jusqu’à Croisset. Il pa-raît que Mme Achille est toujours souffrante. (Prie ton mari de ne pas trop s’en inquiéter.) Sa présence ici ne serait pas inu-tile pour faire aller messieurs les maçons. La porte du jardin potager reste dans le même état. – On ne voit pas non plus

– 90 – les couvreurs. Il faut aller chez eux sans cesse ! et personne n’arrive !

Je ne me rappelle pas ce que je t’ai dit à la porte du café Riche ? N’était-ce pas de prendre des notes ?

Celles que tu peux écrire sont sans doute plus pitto-resques que les miennes, présentement. Car je suis perdu dans les Pères de l’Église. – Ma fatigue est passée, et je mé-dite un Saint Antoine nouveau. Mon ancien ne me servira que comme fragments.

Dans une huitaine de jours, je me mettrai aux correc-tions de mon roman.

Quant à l’extérieur, la politique est au calme plat. À Saint-Étienne, près Lyon, il y a eu révolte des ouvriers mi-neurs et on a cassé quelques prolétaires.

J’oubliais de te dire que jeudi, ton oncle Achille Dupont est venu déjeûner. – Il est de plus en plus beau, et a beau-coup diverti les dames Vasse. – Il m’a raconté l’histoire de Mlle de Triquerville, que j’ignorais ; puis des détails sur la sœur cadette, qui sont HÉNAURMES ! Tout cela jette un jour bien défavorable sur « nos campagnes ».

Pauvre loulou, je voudrais bien traverser avec toi celles qui t’entourent ! Je t’avoue que je vous jalouse bassement. Tu n’imagines pas comme je suis content de voir que les voyages te plaisent ! N’est-ce pas que c’est une sorte de vie nouvelle qui vous est révélée ? Comme on respire bien dans les pays inconnus ! et comme on aime tout !

 

– 91 –

Je suis flatté des belles connaissances que vous faites. Les personnes de la famille royale de Suède sont, à ce qu’on m’a dit, les meilleures gens du monde. Celles qui les entou-rent doivent leur ressembler.

Du point où vous êtes maintenant, votre itinéraire est fixé, n’est-ce pas ? Allez-vous, dans le Nord plus loin que Drontheim ? Prenez garde de vous casser la margoulette dans les montagnes. – Rapportez-nous vos personnes en bon état.

J’embrasse vos deux mines, et la tienne particulière-ment.

Ton vieil oncle.

 

Il continue à faire très froid dans notre belle Normandie. Mais, vous, n’avez-vous pas trop chaud ? Et les moustiques ?

Ernest a-t-il tiré quelque bon coup de fusil ? Vous devez voir des oiseaux farces ?

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 20 juin ? 1869.]

Mon Loulou,

 

– 92 –

Aie soin de bien nous indiquer ton itinéraire et de multi-plier autant que possible tes épîtres. La lettre écrite de Stockholm le vendredi n’est arrivée, ici, que ce matin mer-credi. N’est-ce pas Drontheim qui est le point le plus éloigné de votre voyage ? – Prends-tu beaucoup de croquis et de notes ? Cela est dur, en route, mais on en est si content, en-suite, que je t’engage à avoir cette énergie.

L’agitation politique de Paris est complètement calmée. L’empereur a eu sur les boulevards une véritable « ovation », comme on dit dans les journaux. Ce qui a mis fin à ces mani-festations, c’est que les bourgeois se sont rangés du côté des agents de police et tombaient à coups de canne sur les brail-lards. Monseigneur a dû revenir aujourd’hui de Paris où il a été lire à Chilly son Aïssé. Sa pièce passera à la fin de janvier, après celle de George Sand. – Je l’ai trouvé, il y a huit jours, malingre et triste.

Ton ami Gustave Roquigny est père d’une petite fille. – La mère Séréville dévisse son billard. Et les Censier se sont établis dans sa maison de campagne, à Beautot. Il y a eu l’été dernier querelle de voisins entre le père Séréville et mon ami Bataille. De là, calomnies dudit Séréville à l’endroit de Bataille, qu’il a tâché de faire passer pour ruiné, pour vou-loir vendre son castel, etc.

J’ai été hier à Rouen acheter un tapis turc à ta bonne-maman. Ainsi tu verras dans sa chambre un tapis neuf, – et dans le salon des rideaux neufs.

J’ai repris mes vieilles notes de Saint Antoine, car je rê-vasse une refonte générale de cette ancienne toquade. Je lis

 

– 93 – des bouquins ecclésiastiques ; et je viens de finir le Saint Paul, de Renan, paru il y a quatre ou cinq jours.

Personne ne se doute de votre futur établissement à Pa-ris. Achète des costumes (surtout des coiffures) pour ap-pendre aux murs de ton atelier.

Je ne vous défends pas de me rapporter une pelisse de fourrure.

Les Achille ne démarrent pas d’Ouville. Ton oncle vien-dra, cependant, dîner ici vendredi.

Dans une huitaine de jours, je me mettrai à corriger mon roman avec Monseigneur. – Après quoi je vous attendrai pour décamper vers la Capitale et prendre des petites va-cances dont j’ai grand besoin.

Ta bonne-maman compte les semaines. Mais pendant que vous êtes là-bas, ne négligez rien. Et voyez bien tout ce qu’il y a à voir.

Ton ancien professeur, le père Brévière, est mort à Hyères. – Pas de nouvelles de Baudry.

Nous avons un temps abominable. – De la pluie, du froid ! On fait du feu comme en hiver, et nous mangeons dans la petite salle.

Adieu, mon pauvre loulou. Continue à te tenir en bonne santé et en bonne humeur. Soignez-vous l’un l’autre. – Et re-venez en bon état vers ton vieux ganachard qui t’aime et t’embrasse.

– 94 –

Embrasse Ernest pour moi. – J’ai vu deux fois le père Harlofsen. Je le comprends et l’étudie. Belle binette !

Je suis revenu de Rouen, hier, sur le bateau de La Bouille, au milieu de « l’éluite ». J’ai fait la conversation, j’ai été charmant. C’était infect.

 

À MADAME ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] jeudi, 1 heure [24 juin 1869].

Chère Madame,

Je commençais à trouver que vous m’oubliiez un peu, quand ce matin j’ai reçu votre aimable billet. Remerciez ce bon Feydeau de la page qu’il m’a écrite.

J’avais eu de ses nouvelles hier par Bouilhet, lequel est dans un état nerveux si déplorable que la semaine prochaine il part pour le Midi de la France. Mes amis ont maintenant ce que j’ai eu jadis. Chacun son tour ! J’espère et je suis sûr qu’ils s’en tireront comme je m’en suis tiré.

Si l’électricité n’a amené encore aucun résultat, c’est qu’Onimus y va sans doute très prudemment. Dans quelque temps elle fera de l’effet. On pourra alors user d’une médi-camentation un peu énergique. – En vous recommandant le d[oc]teur Onimus j’étais convaincu que vous en seriez très

– 95 – contents. Je ne le connais pas. Mais je connais beaucoup Robin, son maître, qui m’en avait fait de grands éloges.

Je ne verrai pas notre cher malade avant le milieu du mois d’août. Mais alors nous nous verrons souvent, car je serai votre voisin.

Les douleurs ont-elles cessé ?

Faites-lui toutes mes tendresses.

Je vous baise les deux mains et suis, chère Madame, votre très affectionné.

 

P.-S. Ma mère embrasse votre mari.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] jeudi 24 [juin 1869].

Eh bien, chère Maître, comment ça va-t-il ? L’estomac est-il remis ? Avez-vous trouvé tous les vôtres en bon état ? etc ? etc ?

Ne devez-vous pas venir à Paris dans le commence-ment, ou au milieu de juillet ? Est-ce alors que vous pousse-rez une petite pointe jusqu’à Croisset ?

 

– 96 –

Je n’aurai pas grandes distractions à vous y offrir. Ma pauvre bonne femme de mère vieillit bien ! Sa surdité et sa faiblesse augmentent de jour en jour ! Elle a maintenant près d’elle les dames Vasse de Saint-Ouen (que vous connaissez et qui me chargent, etc.). Sa tristesse, grâce à cette compa-gnie, est un peu moindre. Mais quand nous sommes seuls, en tête à tête, je vous assure, chère maître, que c’est lamen-table. Mais parlons d’autre chose.

Est-il vrai que vous et Renan soyez fâchés ? C’est le Prince qui m’a dit cela, la veille de mon départ.

Ma prédiction s’est réalisée. Mon ami Renan n’a gagné à sa candidature que du ridicule. C’est bien fait. Quand un homme de style s’abaisse à l’action, il déchoit et doit être puni. Et puis, est-ce qu’il s’agit de Politique, maintenant ! Les citoyens qui s’échauffent pour ou contre l’Empire ou la Ré-publique me semblent aussi utiles que ceux qui discutaient sur la grâce efficace, ou la grâce efficiente. Dieu merci, la po-litique est morte, comme la théologie ! Elle a eu trois cents ans d’existence, c’est bien assez !

Vous rappelez-vous que je vous avais annoncé la con-version religieuse de cette bonne Plessy ? Je vous en an-nonce une autre, laquelle se fera je ne sais quand. Mais qui se fera. C’est celle d’Alexandre Dumas, fils. J’ai été frappé de l’expression mystique de sa figure la dernière fois que je l’ai vu. Tout me porte à croire que je ne me trompe pas ? Obser-vez la gradation catholique de toutes ses œuvres, et ses der-nières préfaces ! Gardez cette appréciation pour vous, bien entendu. Mais ne soyez pas étonnée si, à quelques jours, vous le voyez aller à la Messe.

 

– 97 –

Moi, présentement, je suis perdu dans les Pères de l’Église. (Quant à mon roman, L’Éducation sentimentale, je n’y pense plus, Dieu merci ! Il est recopié. D’autres mains y ont passé. Donc la chose n’est plus mienne. Elle n’existe plus. Bonsoir !) J’ai repris ma vieille toquade de Saint An-toine. J’ai relu mes notes, je refais un nouveau plan, et je dé-vore les Mémoires ecclésiastiques de Le Nain de Tillemont. J’espère parvenir à trouver un lien logique (et partant un in-térêt dramatique) entre les différentes hallucinations du Saint. Ce milieu extravagant me plaît. Et je m’y plonge. Voi-là.

Mon pauvre Bouilhet m’embête. Il est dans un tel état nerveux qu’on lui a conseillé de faire un petit voyage dans le Midi de la France. Il est gagné par une hypocondrie invin-cible. Est-ce drôle, lui qui était si gai, autrefois !

Ma nièce s’amuse énormément en Norvège. Je ne quit-terai ma mère qu’à son retour, vers le milieu du mois d’août. Alors j’irai vous voir, et je déménagerai.

Mon Dieu ! comme la vie des Pères du désert est chose belle, et farce ! Mais c’étaient tous [des] bouddhistes, sans doute. Voilà un problème chic à travailler, et sa solution im-porterait plus que l’élection de Jouvencel ou de Renan. « Oh ! hommes de peu de foi ! » Vive saint Polycarpe !

Embrassez vos petites-filles pour moi.

Je vous baise sur les deux joues.

Votre vieux toujours Hindigné.

 

– 98 –

Fangeat, reparu ces jours derniers, est le citoyen qui le 25 février 48 a demandé la mort de Louis-Philippe « sans ju-gement ». C’est comme ça qu’on sert la cause du Progrès.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 27 juin 1869.]

Comme ça m’embête de te savoir repris de tes douleurs, mon pauvre bonhomme. Dès que tu iras mieux, écris-le-moi.

Garde le pli de Du Camp que tu m’enverras avec le ma-nuscrit ; et prie ton frère de ne pas être plus d’une huitaine encore à en faire la lecture.

Je voudrais l’avoir au commencement de la semaine prochaine ?

Je t’embrasse.

Ton vieux.

Dimanche, 4 heures.

 

– 99 –

À JULES DUPLAN

[Paris, avant le 30 juin 1869.]

Mon cher Vieux,

Sois chez toi demain de 10 heures et demie à midi. Nous irons te faire une petite visite.

Ton

Lundi matin. Midi.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 30 juin 1869.]

Cher Vieux,

J’attends toujours la cassette ! et ne vois rien venir. Pourquoi ? Blamont doit avoir lu mon roman ?

Es-tu malade, derechef, pauvre bougre aimé ?

Monseigneur m’inquiète. Il est parti hier pour Vichy. On ne sait pas trop ce qu’il a, peut-être quelque chose de très grave, car son hypocondrie qui est complète doit avoir une cause ?

Moi, je travaille comme un furieux à Saint Antoine.

– 100 –

Et je t’embrasse.

Ton

Mercredi.

 

À MADAME DE VOISINS D’AMBRE

Croisset près Rouen, 3 juillet [1869].

Madame,

J’ai lu avec beaucoup d’attention et de plaisir le volume que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer.

Vos contes sont intéressants, et je ne m’étonne pas de leur succès ; ils ont un mérite très grand pour moi, c’est qu’ils sont écrits.

Je suis fâché de voir, çà et là, dans votre style, dont le fonds est ferme, des tournures toutes faites, des formules usées. Voilà mon seul reproche ; mais je suis peut-être le seul homme au monde qui fasse attention à de pareilles fautes. Je n’en sais rien.

Je connais un peu cet Orient que vous décrivez avec passion, et j’admire la fidélité de vos paysages. Vous sentez. C’est le principal.

 

– 101 –

Le chevalier Ali me semble un peu troubadour. Croyez-vous qu’un musulman puisse être aussi romanesque ?

La Fille du capitaine est tout près d’être un chef-d’œuvre. Je dis la fille, Mlle Sidonie, et non pas son amant, lequel est humiliant pour les autres par excès d’héroïsme.

Quant aux Filles d’Adam, j’applaudis des deux mains, et je m’incline.

Lors de mon prochain voyage à Paris, je prendrai la li-berté de me présenter chez vous, pour vous renouveler mes remerciements et vous dire, Madame, que je suis entière-ment vôtre.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] lundi, 9 heures [5 juillet 1869].

Tu es beau ! Je viens de recevoir la boîte, en parfait état.

Envoie-moi les notes de Maxime, j’en suis d’autant plus curieux que je vois en marge de ma copie des coups de crayon dont je ne comprends pas l’intention ?

Et Blamont ?

Je t’embrasse tendrement. Meilleure santé, mon pauvre vieux. Ton

 

– 102 –

À GEORGE SAND

[Croisset,] lundi [5 juillet 1869].

Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre, Maître adoré ! Il n’y a donc plus que vous, ma parole d’honneur ! Je finis par le croire ! Un vent de bêtise et de folie souffle main-tenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares.

Ma pauvre mère continue à me désespérer. Quand elle ne s’inquiète de sa petite-fille et qu’elle a fini de se tourmen-ter sur sa santé, elle gémit sur les embarras que lui cause son ménage. Puis ça recommence. Les dames Vasse l’emmènent demain chez elles à Verneuil. J’espère que le changement d’air lui fera du bien. Je vais rester seul avec les Pères de l’Église auxquels j’adjoins un tas de choses. Votre trouba-dour pioche férocement. La joie de n’avoir plus à peindre et à faire parler des bourgeois me rend allègre en dépit de tout. – Mon pauvre Bouilhet est maintenant à Vichy. – Puis il ira au Mont-Dore. Sa dernière lettre n’était pas mauvaise. J’espère qu’il se guérira. Mais la dernière fois que je l’ai vu (il y a dix jours), il m’a navré. Quant à dire ce qu’il a, au fond, on n’en sait rien. Il est très oppressé, et vit dans une terreur presque continuelle.

Je crois absolument qu’on peut se guérir quand on le veut. Mais la volonté n’est pas donnée à tout le monde. Il y a dans la douleur une certaine volupté qui fait qu’on s’y aban-donne.

Mes études religieuses m’ont inspiré un tel dégoût de la théologie et des chrétiens, que je lis les œuvres philoso-

– 103 – phiques de Cicéron, avec délices. Quelle différence entre cette société-là et celle qui lui a succédé ! Je viens de relire le Jésus de Renan. C’est un joli livre plutôt qu’un beau livre. Quel singulier esprit ! L’élément féminin et l’élément épisco-pal y dominent trop. Son Saint Paul est dédié à sa femme comme son Jésus l’était à sa sœur. Il me semble qu’une intel-ligence éprise avant tout du Vrai et du Juste n’aurait pas ainsi arboré deux cotillons au frontispice de son œuvre.

S’il a navigué entre deux eaux pour son élection, il n’a fait en cela que suivre sa nature, laquelle est toute en nuances, en nuages, en compromis. C’est pour cela que son envie de se mêler aux affaires de ce monde m’a semblé si grotesque. L’action qui est une déchéance pour les hommes de sa trempe exige une netteté dont il n’est pas capable.

Voilà ce que j’ai voulu dire en écrivant que le temps de la Politique était passé. Au XVIIIe siècle, l’affaire capitale était la diplomatie. « Le secret des cabinets » existait réellement. Les peuples se laissaient encore assez conduire pour qu’on les séparât et qu’on les confondît. Cet ordre de choses me paraît avoir dit son dernier mot en 1815. Depuis lors, on n’a guère fait autre chose que de disputer sur la Forme exté-rieure qu’il convient [de] donner à l’être fantastique et odieux appelé l’État.

L’expérience prouve (il me semble) qu’aucune Forme ne contient le bien en soi ; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradic-toires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de n’en plus avoir, du tout ! À bas les mots ! Plus de symboles, ni de fétiches ! La grande moralité de ce règne-

– 104 – ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu’un peu moins odieux ?

La question est donc déplacée. Il ne s’agit plus de rêver la meilleure forme de gouvernement, puisque toutes se va-lent, mais de faire prévaloir la Science. Voilà le plus pressé. Le reste s’ensuivra fatalement. Les hommes purement intel-lectuels ont rendu plus de services au genre humain que tous les saint Vincent de Paul du monde ! Et la Politique sera une éternelle niaiserie tant qu’elle ne sera pas une dépendance de la Science. Le gouvernement d’un pays doit être une sec-tion de l’Institut et la dernière de toutes.

Avant de vous occuper de caisses de secours, et même d’agriculture, envoyez dans tous les villages de France des Robert-Houdin pour faire des miracles.

Le plus grand crime d’Isidore, c’est la crasse où il laisse notre belle patrie. – Dixi.

J’admire les occupations de Maurice, et sa vie si sa-lubre ! Mais je ne suis pas capable de l’imiter. La nature, loin de me fortifier, m’épuise. Quand je me couche sur l’herbe, il me semble que je suis déjà sous terre, et que les pieds de sa-lade commencent à pousser dans mon ventre. Votre trouba-dour est un homme naturellement malsain. Je n’aime la campagne qu’en voyage, parce qu’alors l’indépendance de mon individu me fait passer par-dessus la conscience de mon néant.

Mes respects à votre bélier, M. Gustave. De qui l’idée ? ça m’a fait bien rire.

 

– 105 –

Aimez-moi toujours.

Toutes mes tendresses.

 

Bon travail, bonne santé, bonne humeur, et un tas de baisers à vos petites-filles.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi 7 juillet [1869].

Quelle bonne lettre tu m’as écrite, mon pauvre loulou ! (je parle de celle du 27 juin). – Nous avons, hier, reçu votre dépêche de Drontheim. J’y ai répondu, une heure après, en revenant de conduire au chemin de fer ta bonne-maman et les dames Vasse. – Il me semble que vous n’allez pas tarder à revenir ? Savez-vous maintenant l’époque à peu près cer-taine de votre retour ?

Monseigneur est parti pour Vichy il y a 8 jours. Il ira en-suite au Mont-Dore. On ne sait pas au juste ce qu’il a. Sa ter-rible hypocondrie doit avoir une cause organique ? mais peut-être que non ! Il m’a navré les deux dernières fois que je l’ai vu. – Sa maladie, outre qu’elle m’afflige beaucoup, pour lui, me gêne dans mes petites affaires personnelles, car nous devions ensemble revoir mon roman. Quand sera-t-il en état de s’occuper de cette besogne ? S’il ne revient pas dès le commencement d’août, je serai obligé de revenir ici dans le

– 106 – mois de septembre. Tout cela détraque mes vacances. – Mais il faut avoir de la philosophie !

Croirais-tu que je ne pense pas du tout à mon roman3 ? Saint Antoine m’occupe entièrement d’une part, et de l’autre je brûle de m’installer dans mon logement de la rue Murillo.

Cette lettre a été interrompue deux fois : la première, par la visite de Mme Heuzey et de sa fille qui sont venues m’inviter à dîner pour aujourd’hui, et la seconde, par la visite du citoyen Raoul-Duval, accompagné de son épouse. – J’ai donc dîné aujourd’hui à Rouen (j’y retourne demain pour dî-ner chez Lapierre). Tu vois que je me vautre, que je me dé-grade. Cependant, j’ai refusé d’aller aux courses, dimanche dernier. Et on m’avait offert une place dans la « Loge des Autorités » ! Le festin chez la mère Heuzey a été des plus gais. J’étais à côté de Mme Chauchart, mais les lumières lui vont mieux que le grand jour. – En revanche, Mme Mazeline m’a semblé plus jolie que jamais. Enfin, j’étais si bien dispo-sé que Louis Delamarre ne m’a pas agacé. Quel miracle !

Comme tu as l’air de t’amuser, mon Carolo ! N’est-ce pas que c’est bon, les voyages ? Je comprends parfaitement ton envie de voir la Grèce et l’Italie. Je dirai plus, je t’engage à y céder. Tu m’as fait rire avec ta description des Lions suédois. J’aurais voulu voir Ernest étaler ses grâces dans des Polkas échevelées ! Vous allez rester dans la tête de ces braves gens-là comme le type du chic parisien. Ils vous ont trouvé un « cachet plein de distinction », j’en suis sûr.

Je ne vois aucune nouvelle à vous narrer. La Politique est au calme. On s’attend cependant à des changements mi-nistériels, à des réformes libérales. Il faudra bien que

– 107 – l’Empereur en passe par là. Quant à de l’agitation, il n’y en a aucune.

Ta cousine Juliette est chez ses amis les Lambert. Puis elle ira à Trouville. Elle se prive de ses parents pendant un grand mois.

Les dames Vasse vont tâcher de garder ta grand-mère une bonne quinzaine. J’ai promis d’aller la chercher à Ver-neuil. Es-tu toujours dans l’intention d’aller aux Pyrénées ? Je te répète que ça ne te servira à rien ; ce sont les eaux de Saint-Gervais qui te conviendraient. Consulte l’homme le plus fort qu’il y ait maintenant sur les maladies de peau, le docteur Hardy. – Je suis presque sûr qu’il sera de mon avis.

Tu n’imagines pas comme les dames Vasse ont été ai-mables pour ta grand-mère. – Et pour toi. Elles m’ont fait un tricot.

Hier, sur le bateau de La Bouille, j’ai vu une chose gi-gantesque, à savoir deux plats montés pour le repas de noces de Mlle Hardel. Quelle architecture ! Le pâtissier se tenait de-bout auprès, et l’éluite venait les examiner. Ces deux pâtisse-ries, hautes d’un pied et demi, étaient terminées par une syl-phide ou ange portant des couronnes. Le reste demanderait une page de description…

Je suis bien content de savoir qu’Ernest fait de bonnes affaires. Car je vous souhaite une montagne d’or, mes chers enfants.

Tu serais bien aimable de m’écrire comment s’est passé votre voyage de Suède en Norvège.

– 108 –

Je vous embrasse.

Mille bécots sur ta bonne mine.

Ton vieil oncle qui t’aime.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

Croisset, jeudi, 4 heures [8 juillet 1869].

Je commençais à trouver le temps long, Princesse ! Il me semblait que vous m’oubliiez un peu quand, hier, j’ai re-çu votre bonne lettre, mélancolique. Pourquoi cela ? La Poli-tique vous inquiète. Les choses pourraient être en meilleur état. C’est vrai. Mais je ne les envisage pas comme si déses-pérées que vous le pensez. – Je n’ai pas plus peur d’une ré-volution que de la chute du soleil. – Il me semble (à moi qui ne suis qu’un observateur) que le remède ne serait pas bien difficile et qu’avec un peu d’esprit, et de hauteur d’âme sur-tout, tous les partis se tairaient.

Ma mère est en ce moment chez une vieille amie dans le département de l’Eure, à Verneuil. J’irai la chercher à la fin de la semaine prochaine, et je profiterai de cela pour aller jusqu’à Saint-Gratien vous faire une petite visite. Car je m’ennuie trop de ne pas vous voir.

Moi, aussi, je ne suis pas très joyeux. Mon pauvre Bouilhet, qui est à Vichy, me donne des inquiétudes sé-rieuses. Dans une quinzaine de jours on saura à quoi s’en te-

– 109 – nir, mais présentement je suis très tourmenté. Il paraît avoir une albuminurie ? C’est une maladie dont on ne guérit pas !

Mon roman est là, dans sa boîte, et je n’y pense pas plus que s’il n’existait point. Je le reprendrai dans six semaines pour y faire les dernières corrections. – Et puis vogue la ga-lère !

Le souvenir des lectures que j’ai faites chez vous, Prin-cesse, me restera comme une des meilleures choses de ma vie. Vous ne sauriez croire à quel point était chatouillée « l’orgueilleuse faiblesse de mon cœur » ainsi qu’eût dit le grand Racine.

J’ai repris une vieille toquade, un livre que j’ai déjà écrit deux fois et que je veux refaire à neuf. C’était une extrava-gance complète, mais qui m’amuse. Aussi suis-je perdu, maintenant, dans les Pères de l’Église, comme si je me des-tinais à être prêtre !

Quelle chaleur ! J’espère qu’elle ne vous incommode pas ? Je vous vois d’ici, à l’ombre, sous vos beaux arbres. Je voudrais y être près de vous, pour vous baiser les mains, Princesse, et vous répéter que je suis

Entièrement vôtre.

 

– 110 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mardi, 5 heures [20 juillet 1869].

Princesse,

J’ai à vous annoncer la mort de mon pauvre Bouilhet. Je viens de mettre en terre une partie de moi-même, un vieil ami dont la perte est irréparable !…

Au milieu de mon désespoir je me tourne vers vous. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais il me semble que vous me comprendrez.

Vous étiez bien triste dimanche, et moi aussi !…

Je vous baise les deux mains.

 

À GEORGE SAND

[Croisset,] mardi, 5 heures [20 juillet 1869].

Je viens d’enterrer mon pauvre Bouilhet. – Et en rentrant à Croisset je trouve vos portraits. Il me semble que vous me les envoyez pour me consoler. Merci, chère maître.

Je vais me flanquer une bosse de désespoir. Puis je re-serai d’aplomb ! je l’espère du moins. Mais c’est dur ! un vieil ami de trente-sept ans qui s’en va !…

 

– 111 –

Et c’est moi qui ai conduit le deuil ! détails grotesques et atroces, etc. ! je n’en puis plus et vous embrasse.

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset,] mercredi soir [21 juillet 1869].

Oui, c’est vrai ! je l’ai enterré hier. – Et aujourd’hui j’ai été chercher ma mère à Verneuil. Je rentre ici à Croisset, à l’instant même.

Je suis coupé en quatre. La moitié de mon cerveau est restée pour jamais au Cimetière Monumental.

Je ne parle pas du reste !

Je t’embrasse.

Ton

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 22 juillet 1869.]

Mon pauvre vieux Feydeau,

 

– 112 –

Tu ne saurais croire le bien que m’a causé ta bonne lettre. Je tiens à t’en remercier tout de suite, quoique je sois brisé de fatigue.

J’ai aujourd’hui rapporté chez moi tous les papiers de notre ami et rien ne sera perdu.

Sa vie a été abrégée par ses deux sœurs qui sont reve-nues lui faire des scènes pour la religion. Il a été, du reste, splendide et roide. Quand le délire l’a pris dimanche soir, il s’est mis à faire un scénario sur l’Inquisition.

Sa perte, au point de vue littéraire, est pour moi irrépa-rable, et je ne parle pas du reste ! Tenons-nous bien. Tâ-chons qu’il en reste encore.

Je suis sûr que dans trois semaines, quand je te reverrai, je te retrouverai en meilleur état. Maintenant je suis sûr de ta guérison. Tu redeviendras le Feydeau d’autrefois. Mais il faudra te ménager un peu plus, mon bonhomme.

Il passe tous les jours devant ma grille un vieillard de soixante-dix ans, qui boite, il est vrai, mais qui, à la suite d’une attaque, a été l’année dernière six mois dans son lit, complètement paralysé. Du courage et de la patience ! Ça re-viendra.

Il faut être « philosophe et homme d’esprit », comme di-sait le grand de Sade. Mais ce n’est pas tous les jours facile.

Je t’embrasse plus tendrement que jamais.

 

– 113 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Croisset,] jeudi soir [22 juillet 1869].

Il est mort d’une albuminurie dont on s’est aperçu fort tard et qui était inguérissable.

Sa fin a été hâtée par ses deux sœurs qui sont venues lui faire des scènes religieuses. Et qui voulaient s’emparer du mobilier.

Il les a reçues d’une manière antique. Mais la réaction lui a fait sans doute monter son œdème dans la poitrine et au cerveau. Le délire l’a pris dimanche à 5 heures du soir, et il a expiré vers dix, sans s’en apercevoir.

C’est une perte, pour moi, irréparable. – J’ai enterré avant-hier ma conscience littéraire, mon jugement, ma boussole, – sans compter le reste !

Je suis broyé, et je t’embrasse plus tendrement que ja-mais.

Ton

Ma mère va bien.

Caroline revient de Norvège dans une dizaine de jours.

Je compte revenir à Paris vers le 20 août.

 

– 114 –

P.-S. – Est-ce que je [ne] t’ai pas écrit depuis avant-hier ? Il me semble qu’oui ?

Ma pauvre tête est si troublée !

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] vendredi soir, 10 heures [23 juillet 1869].

Mon bon vieux Max,

J’éprouve le besoin de t’écrire une longue lettre. Je ne sais pas si j’en aurai la force, je vais essayer.

Continuer : partie 2 sur 35