Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 1 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Dans les Griffes de L’idole Noire

DANS LES GRIFFES DE L’IDOLE

 

 

NOIRE

 

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DANS LES GRIFFES DE L’IDOLE NOIRE

 

PRÉAMBULE

 

Que le lecteur nous suive dans une rue traversière de Bow. Elle est étroite et sombre, les façades des maisons sont hautes et obscures, non dépourvues d’une certaine beauté archéologique. Mais elles ont été négligées depuis de nom-breuses années.

La lèpre des pierres les ronge, de hauts perrons ont des marches branlantes, des vitres brisées ont été remplacées par des feuilles de carton.

L’un de ces immeubles qui, aux siècles derniers, devait être une splendide maison de maître, exhibe entre deux fe-nêtres du rez-de-chaussée une plaque en tôle peinte, cou-verte d’une écriture barbare :

« Pension de Famille tenue par Mrs. Chullingham. Dî-ners à prix réduits. Soupers après les spectacles. Cuisine soi-gnée. Cave renommée. La maison n’accepte des pension-naires que sur référence. »

L’inscription doit dater du temps de Sa Gracieuse Majes-té la Reine Victoria, et les règlements d’intérieur ont dû flé-chir en sévérité, car Mrs. Chullingham reçoit tout pension-naire qui peut lui payer dix shillings par semaine, blanchis-sage non compris.

Si nous montons l’escalier, nous le trouvons dans un état de décrépitude fabuleuse : la rampe est brisée en plusieurs

 

– 5 – endroits et rafistolée à l’aide de grosses ficelles, des planches mal équarries ont été clouées à même les marches fendues ; par temps de pluie, l’eau tombe en petites cascades le long d’elles, et il est impossible de monter jusqu’au dernier étage sans rencontrer au moins une demi-douzaine de chats en rupture de foyer.

Personne ne s’avise de leur faire du mal, car sans eux les souris ne laisseraient pas un restant de souper pour le déjeu-ner des locataires.

Les chambres affectées à ces derniers ne pourraient être plus sommairement meublées : un lit de fer, une table de toi-lette, une chaise. Un bougeoir garni figure en supplément sur la note hebdomadaire.

La journée de septembre tire à sa fin, déjà les ombres d’un soir précoce glissent en tapinois le long des façades torves et s’installent à l’intérieur des maisons comme en pays conquis.

Bien que pluvieuse, cette journée a été lourde et le temps tourne à l’orage. Dans la salle à manger de la pension Chullingham, une unique lampe à pétrole à mèche plate vient d’être allumée : dans la cuisine la servante se sert d’un crasset qui donne plus de fumée que de lumière.

— Betty, dit la logeuse, vous porterez le thé à Mr. Poole, et il m’a bien recommandé de faire chauffer ses petits pains mollets. Faites que je ne reçoive pas de réclamations, car Mr. Poole m’a toujours honnêtement payé, et de bien des gens qui fréquentent ici, je ne pourrais en dire autant !

Betty grogne quelque chose et se met à empiler des tasses et des soucoupes sur un plateau en laque de Chine.

 

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Suivons Betty au cours de sa lente ascension vers le se-cond étage où Mr. Poole occupe une chambre donnant sur la cour.

L’intérieur de cette pièce détonne singulièrement avec celui des autres.

Un certain confort y règne, un large lit de repos occupe tout un pan de mur, et le long des autres parois, sur des rayons de bois blanc, règnent de longues théories de livres.

Sur une table-bureau encombrée de papiers, une belle lampe en cuivre est posée, prête à être allumée. L’occupant, l’heureux Mr. Poole, est assis devant elle dans un fauteuil tournant dit américain.

Au toc-toc feutré de la servante il répond par un rogue : « Entrez ! »

Betty devient tout à coup aimable.

— Votre thé est du meilleur, monsieur Poole, dit-elle, vos petits pains sont bien chauds et le beurre est frais. J’y ai joint de ma propre autorité une tranche de saumon fumé et un petit bout de fromage écossais.

— C’est bien, répond l’homme choyé, déposez tout cela sur le coin de la table et prenez garde de ne pas renverser du thé sur mes cahiers. Tenez, voici pour vous !

C’est une pièce de six pence que Betty reçoit avec des transports de gratitude.

— Quand on parle d’un gentleman, voici un gentleman, murmure-t-elle en retournant vers sa fumeuse cuisine ! Non, non il n’y a pas d’homme qui connaisse mieux les usages dans tout Londres que Mr. Poole !

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Devant le feu où commence à mijoter le ragoût vespéral aux carottes, spécialité de la maison Chullingham, elle re-prend son soliloque admiratif.

— Et quel savant ! J’ai appris par cœur ce qui se trouve sur la carte de visite clouée sur sa porte : « Marc Poole. In-terprète. Travaux de traduction en toutes langues. » Certes il n’est pas ce que l’on peut appeler un bel homme et jeune il n’est plus… c’est évident. Mais il suffit d’être femme pour sentir qu’un homme pareil pourrait faire le bonheur d’une femme !

Là-dessus Betty alla consulter la glace fêlée au-dessus de l’évier et s’y regarda d’un air satisfait.

La chaleur des fourneaux et l’atmosphère enfumée de la cuisine lui avaient valu un teint de poupée de cire. Elle était pourvue d’une graisse un peu trop abondante et pas saine, mais son visage était agréable. Sa bouche un peu épaisse pouvait se plier en un bon sourire, ses yeux étaient d’une belle couleur d’aigue-marine et sa lourde chevelure rousse resplendissait comme un feu.

— Mrs. Marc Poole, née Élisabeth Bunker, murmura-t-elle. Ah, le beau nom, le beau rêve !

Pendant que Miss Betty se livrait à ses doux songes soli-taires, l’heureux Mr. Poole ne pensait certes pas à elle, et même pas au repas préparé avec tant d’amour.

Par la fenêtre il regardait le ciel cuivreux s’appesantir sur Londres.

Par-dessus le fouillis des toitures voisines, il voyait les lointaines tourelles des vieilles bâtisses du Strand et plus loin la masse sombre des toits de Somerset House. Plus loin en-

 

– 8 – core, le campanile de St. Paul plongeait dans les basses nuées.

Le regard de Mr. Poole resta braqué dans cette direction.

— Et dire qu’aujourd’hui ce sera chose faite, murmura-t-il, Old Bailey, la somnolente cour de justice de Londres se prononcera dans ce procès qui vit se lever et s’éteindre trois générations. Plus d’un siècle de procédure et de chicane !

Il étira sa haute et maigre silhouette surmontée d’une tête trop petite et ressembla à une gigantesque sauterelle blottie dans le crépuscule.

Un steamer hurla longuement à larges coups de sirène sur la rivière proche.

Mr. Poole soupira et pensa à son thé qui refroidissait.

Machinalement il souleva la théière en majolique noire et vit qu’une lettre avait été glissée dessous.

Elle émanait d’une agence de presse qui, contre tarif fixe, procurait toutes les coupures de journaux demandées, avec la célérité requise.

Mr. Poole déchira l’enveloppe et un fragment de journal à l’encre encore toute fraîche s’en échappa.

Il s’en empara, une rougeur de fièvre aux joues.

— Le sort en est jeté, gronda-t-il, il hérite de tout… de tout…

Il serra ses poings contre ses tempes et un sourd sanglot lui déchira la poitrine.

 

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— Et cette œuvre qui n’est pas finie… Le sera-t-elle ja-mais, d’ailleurs ? Ah pourquoi la justice anglaise n’est-elle pas plus lente encore, et pourquoi n’ajouta-t-elle pas un siècle à cette traditionnelle lenteur ?

Il regarda longuement le ciel orageux que des éclairs lointains pourfendaient déjà, suivis de longs roulements étouffés.

Secouant brusquement ses maigres épaules comme s’il les déchargeait d’un invisible fardeau, il s’approcha de la porte et pressa le bouton d’une sonnette électrique.

Au tableau indicateur de la cuisine, Betty vit paraître le numéro 16.

— Mr. Poole sonne ! s’écria-t-elle, j’espère qu’il n’aura rien à redire quant à son repas, car jamais je ne l’ai mieux soigné.

Elle ne savait évidemment pas que sa destinée se jouait au second étage en ce moment.

— Betty, dit Mr. Poole, comme elle entrait d’un air un peu effrayé, asseyez-vous, mon enfant, et permettez-moi de m’entretenir quelques minutes avec vous.

La jeune servante n’en croyait ni ses oreilles ni son bon-heur.

— Vous êtes, je crois, native des Hébrides ?

Betty acquiesça vivement de la tête.

— Et d’excellente famille, sir, j’ose le dire, Mrs. Chullingham m’appelle du nom de ma mère, Bunker, parce qu’il est plus facile à retenir que le mien, ma mère était

 

– 10 – de Londres, vous savez, mais mon vrai nom est Kildater-Booh, on dit qu’il est noble et je le crois. On me donne ici le nom d’Elisabeth que ma mère exigea pour moi, mais je m’appelle là-bas Helma, oui Helma Kildater-Booh. Mon père possède une maison, trois champs d’avoine, un troupeau de quarante moutons et une barque pontée, un bordier. On le dit riche mais il n’y a pas plus avare que lui. Je suis venue à Londres en condition, dans un coup de tête, parce qu’il vou-lait m’employer dans sa saurisserie de harengs et de sar-dines, ce dont j’avais horreur ! J’ai vingt-quatre ans depuis la semaine dernière.

— J’en ai quarante-deux, dit tristement Mr. Poole.

— C’est un bel âge, le plus bel âge pour un homme ! s’écria impétueusement la jeune fille.

— J’ai toujours rêvé vivre loin des grandes villes dans une de ces magnifiques îles du Nord, continua pensivement Mr. Poole.

— Mon père et ma mère y ont été très heureux, répondit Betty. Malheureusement j’ai perdu ma mère très jeune.

— Pauvre enfant, murmura Mr. Poole et il caressa dou-cement la magnifique chevelure flamboyante.

Un frisson secoua tout l’être de Betty.

— Où habite votre père ? demanda le pensionnaire.

— Dans l’île Barra où il est un homme très considéré, c’est la plus belle des îles, bien qu’elle soit loin d’être la plus grande. Notre maison est bâtie face au North Minch et de loin on voit l’île Mâbar… un affreux rocher avec un vieux château qui tombe en ruine.

 

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Ce fut au tour de Mr. Poole d’être en proie à un long fris-son, mais Betty ne s’en aperçut pas.

— Helma, dit-il tout à coup, et Betty se sentit toute chose en s’entendant appeler de ce nom, Helma, je ne suis pas riche, mais loin d’être pauvre ; dans un pays comme le vôtre où les besoins de la grande ville ne se font pas valoir si âprement, je pourrais faire figure de bon rentier…

— Oh, murmura la jeune fille en comprimant les batte-ments de son cœur.

— Voulez-vous… pardon de vous demander cela si brusquement, voulez-vous m’épouser, Helma Kildater-Booh ?

L’orage éclata sur Londres dans un bruit de mousquete-rie et de torrents d’eau déchaînés, et pourtant Betty crut en-tendre chanter autour d’elle tous les chœurs du paradis.

— Monsieur Poole… oh monsieur Marc Poole… mon-sieur Marc… sanglota-t-elle.

— Alors c’est… hésita l’interprète.

— C’est oui… monsieur Marc… oui, et encore mille fois oui !

— Demain je me procurerai les licences nécessaires, dé-clara Mr. Poole redevenu pratique, et nous quitterons cette semaine encore Londres pour l’île Barra.

— Mon père, dit Betty, aime les hommes savants et vous fera grande fête. Il nous louera volontiers une jolie maison sur la falaise proche dont il est le propriétaire, et vous verrez comme je l’arrangerai bien.

 

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