Harry Dickson - Intégrale volume I
La Statue Assassinée
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LA STATUE ASSASSINÉE
CHAPITRE PREMIER
UNE INJURE SINGULIÈRE
Miss Flora Chandler quitta la mairie de Nolham à huit heures du soir, car elle avait l’habitude d’y travailler tard. En sa qualité d’archiviste, elle apportait un soin minutieux à la conservation du moindre papier et du plus futile des dos-siers.
C’était une vieille fille anguleuse et sèche, au teint in-grat, aux yeux rouges comme ceux des lapins ou des albinos, aux cheveux flamboyants, magnifiques, que la quarantaine ne parvenait pas encore à parsemer de fils blancs.
Fille d’un pasteur presbytérien d’un village proche des frontières de l’Écosse, elle avait été élevée durement et sans tendresse, au milieu d’âpres sermons, de livres rigides et de cours d’histoire et de philologie ancienne.
À vingt ans, à l’âge où d’autres flirtent, vont au cours de danse, jouent au tennis en ne pensant qu’à leur nouvelle toi-lette, elle se trouvait déjà nantie du titre de docteur ès lettres de l’université de Cambridge. Elle était orpheline alors et de-vait songer à gagner sa vie.
La municipalité de Nolham, petite ville historique ja-louse de la gloire voisine de York, demandait un archiviste communal et ouvrait un concours.
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Miss Chandler n’eut aucune peine à triompher des can-didats mâles qui se présentèrent, et enleva la place et le titre, haut la main, aux acclamations du jury. Ce fut son unique gloire. Nolham payait de bons appointements à ses employés et savait même reconnaître leurs mérites respectifs par de judicieuses augmentations d’année en année.
À quarante ans, Flora Chandler, toujours archiviste en titre, avait une situation enviée par l’adjoint du maire en per-sonne.
Elle était laide et revêche, s’habillait à la mode d’un temps depuis longtemps révolu, était taciturne et même un tantinet impolie.
Elle dérouta les rares prétendants au mariage, que sa si-tuation privilégiée avait séduits, et resta résolument céliba-taire.
Dans le vieux quartier de la petite ville, elle avait choisi une demeure bien à son goût. C’était, dans la triste et obs-cure Shamrock Street, une vieille maison tout aussi triste et obscure que la rue elle-même.
Une antique servante, Mary Shrimp, venue des confins de l’Écosse, l’y servait avec la plus évidente mauvaise hu-meur.
Mais cela suffisait, plaisait même à Miss Chandler, qui ne se sentait un peu heureuse qu’entourée d’ombres, de poussière et de tout ce qui pouvait rappeler le temps passé.
Pour arriver dans Shamrock Street, on traverse South-Park, un square aux arbres centenaires, enjolivé d’une pièce d’eau bourbeuse et de quelques bancs effrités. Pour le retour au domicile de Miss Flora, ce square était une halte magni-
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Pourtant, Miss Chandler retrouvait dans ce parc vieillot, un ami, tout comme les midinettes et les élèves des classes supérieures du gymnase pour jeunes filles. C’était Sir Bu-gloss, un gentleman d’excellente renommée.
Empressons-nous de dire que cette rencontre quoti-dienne n’avait rien de compromettant pour Miss Chandler, ni de périlleux pour sa vertu, car Sir Bugloss était défunt depuis bien des années, et seule son image en pierre perdurait par-mi les pelouses et les arbres.
C’était à une statue que s’adressaient les muets hom-mages de l’archiviste, et pour cause : de son vivant, Sir Bu-gloss avait été un ardent philologue, doublé d’un historien consommé. N’avait-il pas laissé plus de trente volumes, con-sacrés à des ducs, des pairs et de vieux manoirs ? N’était-il pas l’auteur d’une savante dissertation sur d’anciens patois de la région ? N’avait-il pas découvert une recette mirifique pour protéger les livres et les papiers contre la voracité des souris ? Pour cela seul, il méritait la reconnaissance de ses concitoyens, sinon du monde entier, selon Miss Flora Chan-dler.
Contemporain du grand amiral Nelson, il avait été repré-senté par le statuaire, habillé un peu à la façon du célèbre marin dont il avait même les traits sévères. Il s’agissait d’une
– 93 – statue fort banale, juchée sur un socle cubique peu élevé, et reléguée dans le coin le plus négligé de South Park.
Mais Miss Chandler se félicitait de cet abandon partiel, car ainsi elle était plus seule, sinon toute seule, à couver de regards admiratifs le marbre de Sir Bugloss, voire à conver-ser avec lui.
— Ah, grand Bugloss, murmurait-elle parfois en lui je-tant un regard tendre, savez-vous que c’est moi qui ai dé-couvert ce merveilleux incunable dans les greniers de la mai-rie ? Que c’est moi qui ai révélé que le manuscrit de Bells sur les anciennes fortifications de Nolham est apocryphe et ne doit rien à la main, ni au génie, de ce parfait écrivain du XVIIe siècle ! Ah… Je crois que vous en seriez arrivé à m’aimer un peu, Horace !
Car, tout comme Nelson, Mr. Bugloss s’appelait Horace.
Miss Flora avait étudié la biographie du célèbre fils de Nolham et appris par là qu’il était resté farouchement céliba-taire, ne sortant de sa vieille maison de Chancery Street que pour aller visiter quelque tour en ruine, ou fouiller quelque poussiéreuse bibliothèque.
Le jour où commence ce récit, Miss Flora avait, comme tous les soirs, hâte de prendre sa place vespérale sur le banc, en face de son idole.
La soirée d’été était douce et tiède ; les roses des pe-louses de South Park s’inclinaient dans le sommeil, lourdes de rosée et soufflant une haleine parfumée. Des oiseaux cré-pusculaires froufroutaient dans le couvert assombri, et une première étoile s’allumait à la pointe d’un peuplier d’Italie, dépassant ses centenaires confrères de sa haute tête frémis-sante.
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Miss Chandler sentait le trouble exquis de l’heure, mais elle le dédiait uniquement au silencieux Bugloss, rêvant sur son socle de palimpsestes oubliés, de matoirs défunts et d’antiques fautes d’orthographe.
Aussi son désappointement fut-il voisin de la colère, quand elle vit sa place occupée sur le banc solitaire par un gentleman d’une cinquantaine d’années, assez piètrement habillé d’un étroit paletot demi-saison, recouvrant un vête-ment noir étriqué et le serrant aux entournures.
Avant de s’asseoir, car elle ne se souciait pas de céder sa place en ces lieux sacrés, Miss Flora le détailla sans aménité.
Elle remarqua qu’il avait une bonne figure rougeaude, une moustache frisée maladroitement au petit fer, et qu’il était coiffé du plus ridicule petit chapeau melon qu’on puisse imaginer.
Elle s’assit. L’homme la salua d’un geste gauche, mais ne reçut aucune réponse de l’archiviste.
« Il finira par s’en aller », se disait Miss Chandler, mais l’inconnu ne s’y décida pas. Au contraire, à l’extrême indi-gnation de la vieille fille, ennemie jurée du tabac, il alluma un affreux petit cigare noir.
Vraiment, c’était trop. Elle s’écria :
— Monsieur, je ne souffre pas la fumée !
Il aurait pu répondre qu’elle n’avait qu’à s’asseoir sur un autre banc mais, au lieu de cela, il éteignit soigneusement son mégot, le remit en poche et la salua pour la deuxième fois.
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Peut-être que cette concession aux usages de la poli-tesse fut agréable à l’homme, qui y vit un prétexte pour en-tamer la conversation. Il étendit le doigt vers la statue et dit :
— Ceci représente Sir Horace Bugloss, je crois ?
Miss Flora fut atteinte à son côté faible, elle répliqua sans trop de froideur :
— En effet, c’est la plus grande célébrité de Nolham et sans discussion une des plus grandes même du monde en-tier.
— 1760 – 1820, lut l’homme sur le piédestal de la statue.
— Plus de cent ans qu’il n’est plus, gémit l’archiviste ! N’est-ce pas terrible de devoir penser que ce puissant et ad-mirable cerveau n’est plus que poussière ?
— Oh oui, certainement, répondit l’homme avec convic-tion, j’aurais bien aimé le savoir en vie !
La glace était rompue, Miss Chandler se surprit à regar-der l’homme avec sympathie.
— J’ai lu quelques-uns de ses livres, continua l’homme, mais je n’y ai pas trouvé ce que j’y cherchais !
— Vraiment ? s’exclama la vieille fille, pourtant jamais œuvre plus complète ne fut laissée à l’humanité. Je me de-mande ce que vous pouviez y chercher.
L’homme fit un geste vague et ne répondit pas.
— Il vécut longtemps à Nolham, je crois.
— La moitié de sa vie. Il y naquit d’ailleurs et, après de féconds voyages d’études, il retourna dans sa ville natale et
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— Pourquoi l’a-t-on représenté presque sous les atours d’un amiral ?
Miss Flora eut une moue de méprisante ignorance.
— C’est ridicule, en effet, comme si un costume d’officier de marine pouvait ajouter quelque chose à la gloire si pure de cet homme !
— Je ne connais pas Nolham, avoua l’étranger, et je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter les lieux que fréquenta ja-dis ce… savant.
— Ils étaient peu nombreux, j’ose le dire, à part quelques vieux châteaux des environs d’ici et de York. Il ha-bitait une grande et spacieuse maison dans la vieille Chance-ry Street. Cette demeure a été léguée à la municipalité à sa mort, et est restée fermée, bien qu’on ait depuis longtemps déjà formé le projet de la transformer en un musée voué au souvenir de ce célèbre historien.
— Chancery Street, oui, je sais, en sortant de la gare, et en passant par la rue où se trouvent les grands magasins, elle s’ouvre à votre droite. C’est vieux et très noir.
— C’est très beau, rectifia Miss Chandler.
La soirée devenait plus fraîche, la lune s’était levée dans un ciel où se groupaient des nuages annonciateurs d’une prochaine pluie d’été. Miss Flora frissonna et serra son boa de plumes autour de son cou.
— Je vais vous dire bonsoir, dit-elle en se levant.
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L’inconnu l’imita.
— Moi aussi, je m’en vais, dit-il d’une voix sourde.
Il tenait les yeux fixés sur la statue.
— Ainsi, dit-il tout à coup d’une voix âpre, Bugloss… c’est bien Bugloss ! Eh bien, je vous le dis, je voudrais le voir là sur son socle, non en marbre mais en chair et en os et en vie. Et voilà ce que j’en ferais.
Miss Flora Chandler poussa un hurlement de terreur. L’homme venait de tirer un revolver de sa poche et en visait la statue.
— Voilà ce que j’en ferais ! répéta-t-il d’une voix sau-vage, en tirant par deux fois sur l’image de pierre.
De petits éclats de marbre jaillirent du front mutilé du grand homme, et Miss Chandler se mit à crier avec déses-poir :
— Au secours ! À l’assassin ! Au secours !
Mais l’homme courait déjà vers le fond de l’allée et, quand l’unique gardien du square accourut de toute la vi-tesse de ses courtes jambes podagres, il ne trouva que Miss Chandler, indignée et sanglotante, et nulle trace de l’individu, qui venait d’injurier si singulièrement la mémoire respectée de Sir Horace Bugloss.
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