Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 34 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 2: La Pomme et le Commissionnaire

— Mais oui, mon cher ami, et je n’en démords pas… Tenez regardez donc par la fenêtre. Voyez-vous ce jeune homme qui va tourner le coin ?

— Oui, en effet, mais que vient-il faire dans cette af-faire ?

— Peut-être beaucoup, peut-être très peu, peut-être rien du tout. C’est mon élève, Tom Wills, qui, ne logeant pas dans le même hôtel que moi, ne risque pas d’être reconnu de sitôt par la mystérieuse dame. Je l’avais posté ici à tout hasard, prévoyant un peu cette issue. Il faudra qu’elle soit bien ha-bile, ma jolie souris d’hôtel, pour lui échapper !

 

CHAPITRE 2

 

LA POMME ET LE COMMISSIONNAIRE

 

— Monsieur Dickson prolongera son séjour à l’hôtel ?

Mrs. Grigges lissa ses épais bandeaux bruns – d’ailleurs elle portait perruque – et regarda son client d’un air enga-geant.

— Mais oui, c’est un contretemps. Je croyais en avoir fi-ni avec l’affaire qui m’appelait ici, et voilà que cela se pro-longe, mentit le détective.

Il sentait le regard aigu de l’hôtelière peser sur lui.

— Les petites villes comme la nôtre ont tout à attendre de la lenteur, dit-elle sentencieusement, et elle se remit à pi-

 

– 365 – quer des factures et des mémoires sur un fichier en fil d’acier.

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que Harry Dickson comprit la portée de la phrase, tant ses idées travail-laient lentement, elles aussi.

Oui, le temps subissait une modification dans cette am-biance, une autre palpitation était en lui. La lenteur ! Les choses s’arrangeaient d’elles-mêmes, mais elles avaient be-soin d’un nombre d’heures ou d’années déterminé, comme une germination ou comme une circonvolution d’astre.

Jusqu’à ce jour, il n’avait pas prêté grande attention aux gens de l’hôtel, ni aux propriétaires, ni aux clients. Même la pseudo Miss Whitman était passée inaperçue. Et, soudain, tous ces visages commençaient à acquérir une signification propre.

Au lunch, il vit Mrs. Brancover tirer sa serviette d’un sac en toile brodée, et verser attentivement une drogue à l’aide d’un compte-gouttes dans son verre de limonade.

Il vit l’armateur Burrage bâfrer comme une bête et se barbouiller le menton de sauce à la menthe.

Dans un coin, tassé sur la banquette de moleskine, il re-connut la silhouette menue et le profil de mouton du juge Canning se nourrissant comme un oiseau en picorant des miettes.

Pourquoi lui, Dickson, l’homme aux causes prodigieuses, s’attardait-il dans cet hôtel de province sentant le graillon, la bière et le vétiver ?

Le visage à peine entrevu de la souris d’hôtel ne lui rap-pelait rien. Les actes de cette jeune femme, pour être éton-

– 366 – nants, ne pouvaient être de nature à captiver longtemps l’attention d’un détective comme Dickson. Et pourtant il s’attardait dans la petite ville venteuse et froide, parpaillote et chicanière.

Tom Wills était parti, dans le courant de la matinée, à la suite de l’inconnue. Cette dernière avait retiré sa valise à l’hôtel et s’était rendue à la gare, où elle avait consulté lon-guement l’horaire des trains. Puis elle avait déposé ses ba-gages à la consigne et était partie à travers la ville d’un pas égal et indifférent, avec Tom Wills dans son sillage.

C’était tout ce que Dickson avait appris au téléphone peu avant l’heure de midi. Depuis, il était sans nouvelles.

Il ne s’en inquiétait pas, d’ailleurs, car il n’avait donné rendez-vous à son élève qu’à la nuit tombante ; dans un parc public situé aux confins du port.

Au cas où le jeune homme ne pourrait se trouver au ren-dez-vous, un coup de téléphone avertirait le maître vers six heures du soir.

Il ne restait donc rien d’autre à faire au détective que tuer le temps et… rester à l’hôtel.

Occupation facile et pénible. Au-dehors la pluie tombait sans relâche, les passants se faisaient rares et, dès le coup de trois heures, les lumières se mirent à briller derrière les vi-trines embuées.

Harry Dickson s’était installé dans le grand hall qui af-fectait en même temps des airs de salle de lecture moderne. Des fauteuils club y avaient été installés à côté de petites tables basses chargées de publications, mais surtout de prospectus et d’opuscules publicitaires.

 

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Des radiateurs à eau chaude y entretenaient une chaleur humide et peu réconfortante. La lumière électrique, parci-monieusement dispensée, provenait de quelques maigres appliques et d’avares plafonnières.

Dans le fond, une sorte de pupitre circulaire servait de bureau de réception à Mr. Grigges lui-même. Comme la clientèle n’affluait pas, l’hôtelier passait son temps à fourbir de petits couteaux à dessert.

Quand il eut achevé cette besogne, il se mit à dresser un plat avec des fruits. Il empilait des oranges, des pommes et des bananes sur un immense compotier. Il donnait une atten-tion spéciale aux pommes qu’il frottait avec un linge sec jusqu’à les faire reluire comme des pièces d’art.

Harry Dickson, enfoncé dans son fauteuil, un journal dé-plié sur les genoux, suivait les mouvements du petit homme d’un air rêveur, les idées au loin.

Il le vit poser un de ces fruits sur le bord extrême du plat, sans lui faire l’honneur de le frotter et de le faire reluire comme les autres, et se retirer ensuite, son travail achevé.

C’était là un de ces petits détails mesquins que le détec-tive s’amusait parfois à relever et à peser, puis il leur cher-chait une raison d’être, pour autant qu’il pût y en avoir une.

Pourtant, la pomme aurait mérité, bien plus que les autres, le coup de chiffon, car elle était plus verte, sa partie mûre ne s’éclairait que d’un rouge terne, et elle montrait des tavelures peu engageantes. Certainement, parmi ses sœurs colorées de jaune et de vermillon, elle serait la terne Cendril-lon, dont aucun gourmet ne voudrait.

 

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Au-dehors l’obscurité s’épaississait, et l’ombre envahis-sait davantage le hall désert de l’hôtel ; quatre autres lampes furent allumées.

Mentalement, Harry Dickson remarqua qu’il n’avait pas vu la personne qui avait fait de la lumière, alors que la série des commutateurs se trouvait près du bureau où il n’y avait personne.

Il nota l’emplacement du lustre : il brûlait au niveau du grand escalier. En même temps, une clarté rose inondait le hall de l’étage.

Les deux appareils d’éclairage devaient fonctionner sur une même commande. Ce n’était pas une chose de prime importance. N’empêche que le détective se frotta lentement les mains.

— Il y a quelque chose… quelque chose… murmura-t-il.

À ce moment, la porte tambour du vestibule tournoya, jetant une fulgurance de reflets humides, et un commission-naire entra.

— Journaux du soir ! annonça-t-il d’une voix traînante en jetant un paquet de feuilles pliées sur le comptoir du bu-reau.

Il ne vit pas Dickson, ou fit semblant de ne pas le voir, tourna le dos et repartit par la porte tambour.

Ce ne fut que quelques minutes plus tard que les yeux du détective se reportèrent à nouveau sur le compotier chargé de fruits :

La vilaine pomme ne s’y trouvait plus !

 

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Harry Dickson siffla doucement, puis il reprit sont an-tienne.

— Il y a quelque chose… En dehors de moi, il n’y a eu personne dans le hall, que le commissionnaire. Qu’un pareil bonhomme chipe une pomme, voilà qui n’est pas extraordi-naire, mais qu’il choisisse la plus vilaine du tas, alors qu’il lui était même plus aisé de s’emparer d’un de ces magnifiques fruits. C’est pour le moins curieux.

Il se renversa dans son fauteuil et essaya de se remettre en mémoire la silhouette du commissionnaire. Elle ne pré-sentait rien de remarquable ; l’homme était de taille moyenne, portait la blouse noire et la casquette plate régle-mentaires et de gros souliers ferrés. Son visage était de ceux qui ne retiennent guère l’attention : des yeux fuyants, des sourcils broussailleux, une moustache tombante, d’un gris sale, jaunie par l’alcool et le tabac, une malpropre couperose sur des joues bouffies.

Mais Dickson avait la faculté de fixer dans sa mémoire certaines silhouettes, comme par une sorte de photographie mentale.

Il revit la forme lourdaude, les vêtements douteux, un reflet de cuivre sur la casquette… Ah, cette fois, il le tenait ! Il revit le numéro gravé sur cette plaque : c’était le 11, nombre facile à retenir vu son double et grêle jambage. Donc, se dit le détective, souvenons-nous du commission-naire numéro 11.

L’heure d’aller retrouver Tom approchait. Harry Dickson se dirigea sans hâte vers le vestiaire, y endossa son imper-méable et prit son chapeau.

— Vous ne prendrez pas le thé, sir ?

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C’était Mrs. Grigges qui se tenait à ses côtés, sans qu’il l’eût vue venir.

— Je vous remercie, madame. Je vais faire un tour en ville et, par exception, j’aimerais prendre un peu de divertis-sement ce soir. Voilà huit jours que je vis comme une huître dans sa coquille. Que me conseilleriez-vous, madame Grigges, pour passer la soirée, sans trop d’ennui ?

L’hôtelière hocha la tête et resta quelque peu interdite.

— Excusez-moi, sir, mais je sors si rarement de mon établissement, dit-elle. Il y a bien le théâtre, mais il est si mal fréquenté. Il y a aussi trois cinémas dans la rue qui conduit au port. Serez-vous rentré pour le souper ?

Harry Dickson secoua la tête.

— Non, merci. Faites-moi préparer du thé et un repas froid dans ma chambre.

— Très bien, sir. J’espère que vous passerez une bonne soirée.

C’était dit du ton pincé d’une dame qui ne sacrifiait pas volontiers aux vains amusements de la foule.

Le détective se retrouva dans la rue, luttant contre une dure bourrasque accourue du nord. Il vit que l’horloge lumi-neuse, à la façade de l’hôtel, ne marquait que cinq heures. Il avait encore plus d’une heure à perdre.

La troisième rue latérale conduisait vers le port. Elle lui-sait des rouges lueurs des bars et des tavernes à matelots.

Le détective la choisit entre les autres, noires et peu ac-cueillantes, et s’amusa à lire les enseignes plus ou moins pit-

 

– 371 – toresques : « La Femme hindoue » – « Le Broc fêlé » « Le Pi-chet de cidre » (ces deux enseignes étaient en français et s’adressaient surtout aux mariniers venus de Roscoff ou de Dunkerque), « Le Grand torpilleur », « Le Courrier de Ham-bourg ».

Tout à coup, il fit halte devant un cabaret de modeste apparence dont l’enseigne, peinte en lettres grossières, rap-pelait la corporation : « Aux rendez-vous des Commission-naires ».

Les stores n’étaient pas baissés devant la fenêtre et le détective put apercevoir une demi-douzaine de gentlemen en blouse noire et casquette plate buvant devant le comptoir.

Il poussa la porte vitrée et s’installa à une des tables, où le patron le rejoignit avec empressement.

— Du porter, sir ? demanda le tavernier… C’est la spé-cialité de la maison et, quand un étranger vient ici, c’est pour en boire, dit-il orgueilleusement en clignant de l’œil.

— Bien deviné ! répondit joyeusement le détective.

Les commissionnaires ne lui prêtèrent qu’une attention distraite, plongés dans une discussion qui semblait être, entre toutes, passionnante. L’un d’eux, passablement émé-ché, se tenait au milieu du groupe, faisant de grands gestes avec ses bras de faucheux. C’était un immense escogriffe, maigre, à la blouse trop courte. Il tenait, fripée dans sa main, la casquette à plaque de cuivre de la corporation.

Harry Dickson tiqua quelque peu en y voyant gravé le nombre onze.

— Vous êtes tous des bêtes, criait l’homme, furieux. Comment, voici plus de deux heures que je cherche ma cas-

– 372 – quette, deux heures que je n’ai pu travailler et gagner mon pain, à cause de la disparition de ma plaque réglemen-taire !… Et voilà qu’on me la rapporte, sale et remplie de boue, en disant qu’on l’a trouvée sur un banc de Kings Gar-dens ! Voyons, vous autres, quel commissionnaire irait perdre son temps à Kings Gardens ? Suis-je allé à Kings Gar-dens où il n’y a même pas un cabaret honnête ?

— Ta casquette y sera allée toute seule, Nab, gouailla le patron.

— Toi, ferme ta bouche et ne te moque pas de la clien-tèle, riposta l’homme furieux. Je dis que c’est une injure faite à la corporation des commissionnaires que déposer la cas-quette d’un de ses membres dans un endroit comme Kings Gardens !

Comme tous semblaient approuver cette opinion, le pa-tron s’empressa de s’y rallier.

— Quant à ça, oui… ce n’est pas une chose à faire !

Harry Dickson pensa à l’homme aux moustaches tom-bantes, à la vilaine pomme disparue du dressoir et, de nou-veau, il murmura tout bas :

— Il y a quelque chose…

La porte fut poussée et un agent de police entra.

— Bonsoir Driscoll, dit le patron. La journée est finie ? Du porter ?

— Non, un toddy au genièvre… Et quant à la journée fi-nie, ah ! ouiche, je pourrai me fouiller, rapport à ce type zi-gouillé qu’on vient de trouver dans Kings Gardens. Va falloir faire le planton durant une partie de la nuit sous la pluie,

– 373 – dans ce sale endroit où l’on ne peut même pas se mettre à l’abri pour éviter d’être trempé comme un chien.

— Kings Gardens ! s’écria l’escogriffe. Et, dire qu’on vient d’y trouver ma casquette ! C’est heureux que j’aie un alibi !

— Que voulez-vous dire, Chivers ? demanda l’agent, dont l’attention s’était éveillée à ces paroles.

— Je veux dire que c’est une injure à la corporation… Et voilà qu’on voudrait inculper un de ses membres de l’assassinat d’un type. Mais j’ai un alibi, et je peux le pro-duire devant le coroner.

— Faudra aller raconter ça au commissaire, Chivers, dit le policier. C’est un bon conseil que je vous donne.

— Y aura-t-il une prime ? demanda le commissionnaire, dont le regard s’alluma.

— C’est probable, et si vous voulez faire votre déposi-tion devant moi, j’en prendrai note et je me chargerai du reste.

— Et aussi du partage de la prime sans doute ? Pas si bête. Je vais de ce pas au commissariat.

Il partit tête nue sous la pluie, tenant sa casquette roulée en boule dans son poing, indifférent à l’eau qui trempait ses cheveux.

— Voilà bien les hommes, gémit l’agent. Ah, les ingrats !

Il sortit à son tour et Harry Dickson l’imita.

Quand il eut tourné le coin de la rue, le détective l’aborda.

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— Agent Driscoll, dit-il, je crois vous avoir vu ce matin au bureau du commissaire. Je voudrais vous poser une ques-tion.

Le bobby l’examina avec méfiance, mais soudain sa fi-gure s’éclaira.

— Monsieur Dickson, s’écria-t-il avec respect, c’est vous ? Eh bien ! le patron sera bien content de vous savoir encore en ville avec ce qui nous arrive.

— J’ai entendu ce que vous disiez tout à l’heure. Qui donc a été tué ?

— C’est un de mes collègues qui l’a trouvé. Je ne l’ai pas vu, mais le corps a été transporté à la morgue, qui est atte-nante au bureau de police. Voulez-vous venir avec moi ? Le commissaire sera heureux de vous voir.

— Volontiers !

Ils trouvèrent le commissaire de police à son bureau, té-léphonant au médecin légiste et fort mécontent de voir l’heure de son thé compromise.

Son visage renfrogné se détendit à l’entrée du détective.

— Le Ciel soit loué, monsieur Dickson ! Venez-vous nous donner un coup de main ? Pensez donc… Bien que notre ville soit une petite cité maritime, l’assassinat y est plu-tôt rare. Mais je radote et je ne vous dis même pas de quoi il s’agit.

Harry Dickson lui tendit la main.

— Mais si, le brave Driscoll m’a dit de quoi il s’agissait : un homme trouvé mort dans Kings Gardens…

 

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— C’est juste. Tué d’une balle dans la tempe. Drôle d’histoire. L’homme n’a pas ombre de papiers d’identité sur lui, pas même de papiers du tout.

— Peut-on le voir ?

— Venez avec moi, voulez-vous ?

Ils traversèrent une cour malpropre, que des gouttières crevées emplissaient d’un clair bruit d’eau courante, et le commissaire poussa une porte vermoulue.

On pénétra dans une pièce basse, crépie au lait de chaux et dallée de bleu.

Un bec de gaz y sifflait de toutes ses forces, sans toute-fois parvenir à éclairer convenablement ce lieu de détresse.

Une forme noire était étendue sur une longue planche de bois noir, d’où s’écoulaient des ruisselets d’eau de pluie.

Le commissaire tourna le robinet du gaz et le papillon de feu prit un peu plus d’ampleur.

— Voilà le quidam, dit le policier en désignant une masse fuligineuse.

Harry Dickson s’approcha et retint un geste de surprise.

Il venait de reconnaître des moustaches tombantes, un visage dont la couperose bleuissait dans la mort, des sourcils broussailleux. L’homme ne portait plus la blouse noire des commissionnaires du port, mais un complet de gros drap bleu.

— Rien dans les mains, rien dans la poche, comme dirait l’illusionniste, ricana le commissaire.

 

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Machinalement, les regards du détective s’attachaient aux mains du mort. Elles étaient malpropres, mais non dures ou calleuses : les ongles en étaient longs mais témoignaient pourtant de quelque soin.

Harry Dickson prit sa torche électrique et la braqua sur elles.

De petites taches vertes maculaient les bouts des doigts courts et boudinés. Le détective les toucha : elles s’enlevaient comme des pellicules.

C’était de la cire colorée.

Soudain il se souvint de la vilaine pomme, à la peau d’un vert de vessie peu engageant, et une lumière se fit en lui : le fruit, volé une couple d’heures auparavant par l’inconnu, était artificiel !

Le commissaire n’avait vu dans les mouvements de son célèbre confrère que des gestes usuels d’enquêteur.

— La balle a été tirée de loin, dit-il. Cela pour vous dire que l’idée de suicide doit être écartée. D’abord, on n’a trouvé aucune arme à sa portée. Ensuite, il n’y a aucune trace de poudre sur l’épiderme. Drôle de corps tout de même ! Du linge assez convenable, mais vulgaire pourtant ; dans les poches, une petite somme d’argent : un billet de dix shillings et un peu de monnaie. Un mouchoir à carreaux comme en ont les gens du peuple, et c’est tout. Ni canif, ni montre, rien…

Le médecin légiste entra sur ces entrefaites. C’était un petit vieux alerte, aux yeux pétillant d’intelligence derrière des lorgnons à monture d’or.

 

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— Voyons cela… voyons cela… dit-il sans plus de for-malités… Hm… une balle de revolver de petit calibre… Celui qui l’a tirée n’est pas une mazette car, à mon avis, elle doit avoir été envoyée à trente pas au moins.

Il passa un gant caoutchouté à sa main droite et la pro-mena sur la figure du mort.

— Eh bien, voilà ce qui n’est pas ordinaire ! s’écria-t-il.

Les longues moustaches grises venaient de lui rester dans la main !

— Des postiches ! s’exclama Harry Dickson, et fameu-sement posés ma parole.

Le docteur regarda le détective d’un air interrogateur, et le commissaire se hâta de faire les présentations d’usage.

— Docteur Gresham… Harry Dickson…

— Très heureux, monsieur Dickson, s’écria le petit mé-decin. Je savais que vous étiez l’hôte de notre bonne ville, mais ma chance ne m’avait pas encore permis de vous ren-contrer. Voici donc une affaire qui est bien dans vos cordes.

Il se tourna vers l’agent Driscoll qui se tenait près de la porte.

— Une éponge et de l’eau chaude, mon garçon, et au ga-lop, je vous prie !

Driscoll s’éclipsa avec empressement.

Quand il fut de retour, ce qui ne tarda guère, le docteur se mit à faire rapidement la toilette mortuaire de l’inconnu.

 

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— Magnifique ces sourcils ! s’écria-t-il en les enlevant à force d’eau chaude. Et voici un peu de maquillage. Pas beau-coup… Pas de perruque, mais les cheveux ont dû être ébou-riffés à dessein. Ordinairement cet individu portait une raie médiane, se servait de bon cosmétique et même d’un peu de parfum. De l’héliotrope, soit dit pour vous servir, messieurs, odeur qu’on se procure à très bon compte et qui dénote un goût un peu vulgaire. Voyons les mains… hm, cette crasse est un peu trop accentuée, vous avez dû vous en apercevoir, monsieur Dickson. Cet homme a jadis travaillé de ses mains, mais depuis belle lurette il n’a plus dû le faire. Holà, Driscoll aidez-moi à retirer ce qui lui reste de vêtements sur le corps.

Bientôt le cadavre apparut, nu et blême dans la lueur tremblante du gaz.

Le docteur entrecoupait ses gestes d’explications lan-cées à la volée.

— Corps bien nourri, tendance à l’embonpoint… À dû être plus gras jadis, comme en témoignent ces plis du ventre. Grain de peau assez grossier, rien de très patricien, mais cela ne démontre rien ; j’ai connu des ducs qui possédaient une véritable peau de squale ! Bon… L’individu a dû faire un sé-jour assez prolongé aux colonies, et de temps à autre des re-tours de malaria ont dû l’accabler. Âge ? Hm… La cinquan-taine bien sonnée. Oh ! oh ! voici une cicatrice à la hanche qui me paraît fort curieuse… Regardez donc, monsieur Dick-son…

Le détective suivit du regard le doigt du médecin qui se promenait le long d’une longue estafilade livide zébrant la hanche gauche.

 

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