Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 15 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 3: Les Fleurs Blanches

CHAPITRE 3

 

LES FLEURS BLANCHES

 

L’agent O’Monroy téléphona à Harry Dickson dès la première heure du lendemain.

— Il faudra vous rendre sans retard chez Miss Chudetts, supplia-t-il. Elle dit qu’elle va devenir folle, par rapport à des choses qui sont arrivées cette nuit, dans la maison.

— Quoi donc, O’Monroy ?

— Je n’ai pu parler avec elle que pendant une ou deux minutes au téléphone, sir, et je crois qu’elle commence déjà à dérailler un peu, la pauvre, elle m’a parlé de fleurs blanches… enfin, je n’y comprends rien !

— Eh bien, Tom, dit le détective quand la communica-tion fut coupée, nous irons d’abord chez elle, avant de re-tourner à Clapham Junction où il nous reste pas mal de choses à faire encore.

Un taxi les déposa devant le numéro 218 ter de Seven Sisters Road, où Miss Alice vint leur ouvrir, les traits décom-posés et les gestes fébriles.

— Je m’en vais d’ici, cria-t-elle, dès qu’elle les vit, on vient de m’apprendre la fin affreuse de Mrs. Belkins ! Eh bien, monsieur Dickson, je n’en suis pas si étonnée que cela, car c’est certainement son fantôme qui est venu ici cette nuit ! Ah cette nuit !

— Racontez-nous cela, Miss Alice, invita Harry Dickson.

 

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— C’est vite dit… je ne sais vraiment que croire, ni par où commencer.

Miss Alice avait dû avoir recours à quelque puissant vul-néraire, car un air aromatique flottait autour d’elle. Le détec-tive l’aspira et la servante s’en aperçut.

— Vous croyez que j’ai bu ? Ce n’est pas cela que vous sentez, sir, ce sont ces terribles fleurs blanches ?

— Des fleurs blanches, que voulez-vous dire ?

— Attendez, je tâcherai de commencer par le commen-cement, comme on dit. Quand vous m’avez quittée, je n’ai pas attendu longtemps pour me mettre au lit, et je n’ai pas tardé à m’endormir. Je me suis éveillée à trois heures, juste au moment où la pendule du salon, qui est très exacte, comptait trois coups.

» J’ai hésité une minute avant de descendre pour voir si Mrs. Belkins était rentrée, mais j’ai jugé qu’elle aurait pu s’étonner d’un pareil geste et puis il faisait bien froid. J’allais donc me rendormir, quand soudain j’ai entendu du bruit. Il montait de l’étage ou du rez-de-chaussée et d’abord je n’ai pas pu en préciser la nature. Quand j’y suis arrivée, je suis restée sidérée de stupeur et d’effroi.

» C’était un roulement voilé de tambour auquel se mê-lait, très assourdi pourtant, le bruit d’un léger fifre. Cela for-mait une sorte de musique à vous donner la chair de poule, quelque chose de cruel et de sauvage, bien que fort lointain pourtant, comme si l’on étouffait les sons à dessein. Cela a duré bien un quart d’heure et puis cela a été le tour des voix.

— Quelles voix ?

 

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— Beaucoup de voix, mais confondues en un murmure, comme celui de gens qui prient, puis il y a eu trois coups très clairs et ce fut le silence. Alors j’ai senti le parfum… oui celui que vous sentez. C’était âpre, doux et têtu à la fois et, au bout de quelques minutes, j’en ai eu la migraine. Je n’osais pas me lever et j’ai attendu les premières clartés du jour pour le faire.

» Enfin j’ai entendu les premiers coups de timbre des tramways et le roulement des charrettes. C’était pour moi comme une musique du Bon Dieu ! J’ai couru immédiate-ment à la porte de la rue, et j’ai vu avec joie que le laitier sta-tionnait déjà devant la maison ; cela m’a donné le courage d’aller voir. Le lit de Mrs. Belkins était toujours vide… et pour cause, la pauvre… Je suis montée alors au salon du rez-de-chaussée et j’ai vu… ce que vous allez voir.

Elle marcha vers la porte du salon et l’ouvrit toute grande. Harry Dickson et Tom Wills reculèrent devant une violente bouffée aromatique.

Le salon présentait un aspect fantastique : il était littéra-lement bondé de grosses fleurs blanches : elles jonchaient le plancher, pendaient en guirlandes le long des murs, surchar-geaient les moindres meubles.

Harry Dickson se pencha sur la grande carpette centrale dont les motifs étaient obscurcis par d’innombrables souil-lures de boue.

— Des pieds nus ! observa-t-il sèchement.

Il prit quelques-unes des fleurs et les glissa dans sa poche.

 

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— Miss Alice, dit-il, nous allons fermer cette maison, où d’ailleurs vous n’avez plus rien à faire. Je crois que vous fe-rez bien de demander l’hospitalité pour quelques jours à cette bonne Mrs. Brixton, la verdurière.

— C’était précisément mon intention, répondit la ser-vante qui se mit incontinent à faire ses paquets.

— À l’Institut botanique, ordonna Harry Dickson au chauffeur du taxi.

Il s’y fit annoncer au directeur qui vint à lui en courant.

— Monsieur Dickson… vous savez déjà ?

Le détective lui tendit les fleurs qu’il avait emportées.

— Je suppose que c’est de cela que vous voulez parler, sir ?

Le directeur poussa un gémissement désespéré.

— C’est inimaginable ! Toute la serre a été pillée, pas une de ces merveilleuses fleurs n’est restée en place ! Toutes ont été enlevées.

— Pas d’autres ?

— Non, en vérité, aucune autre. Les voleurs se sont in-troduits dans la serre chaude en découpant des carreaux.

— Quelles sont ces fleurs ?

— Une magnifique variété de nymphéas sud-africains. Une légende singulière s’y rattache. On prétend que dans la nuit des temps un peuple d’Asiatiques, fuyant sa patrie, arri-va après une fantastique navigation sur les rivages du Mo-zambique. Il aurait emporté avec lui les semences de ce

 

– 161 – merveilleux nénuphar, qui était une fleur consacrée à un culte secret qu’on dit perdurer encore dans ce pays téné-breux.

» Quoi qu’il en soit, ce vol inexplicable nous cause des dommages énormes, car ce n’est qu’au prix de grands sacri-fices et de nombreux efforts que nous sommes arrivés à ob-tenir ici la floraison de ces « Sarvas ».

— Sarvas ? C’est le nom de la fleur ?

— Non, c’est plutôt celui de la secte mystérieuse sud-africaine qui voue un certain culte mystique à ces fleurs blanches.

Harry Dickson hocha doucement la tête.

— Pourriez-vous m’en apprendre plus long sur ces « Sarvas » ?

— Non, pas personnellement, mais parmi les attachés de l’institut de Botanique il y a un vieil Allemand qui a vécu et prospecté longtemps dans la forêt du Mozambique. Il aimait beaucoup ces fleurs, et il est très affecté par leur disparition. Voulez-vous le voir ?

— Vous me feriez bien plaisir, monsieur le directeur, en me faisant faire sa connaissance.

Le directeur s’inclina et fit signe à un jardinier qui pas-sait.

— Demandez à Mr. Hauser, de venir me rejoindre ici.

L’Allemand ne se fit pas attendre. C’était un petit homme parcheminé, aux yeux ternes derrière de gros verres,

 

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à la lippe pendante. Il poussa un soupir déchirant en voyant la serre dévastée.

— Je vous présente, Mr. Dickson, Mr. Hauser, dit le di-recteur.

L’Allemand branla du chef.

— Dickson… Harry Dickson oui, je connais ce nom. C’est un homme remarquable à bien des points de vue. Peut-être qu’il pourra découvrir les coupables de cette nuit, mais nous rendre nos fleurs, voilà ce qu’il ne pourra jamais.

— Si, répliqua le détective, mais sous la forme de fleurs coupées.

— Ah, fit l’Allemand dont la bouche se crispa, c’est qu’il y a des Sarvas à Londres. Il y a du beau travail en perspec-tive pour vous, monsieur le détective, car jamais criminels plus fieffés n’ont hanté le globe terrestre.

— Je voudrais en apprendre plus long à leur sujet, mon-sieur Hauser, dit Harry Dickson, je suppose qu’il s’agit de quelque tribu sauvage.

Le vieux savant partit d’un rire chevrotant.

— Voilà bien en quoi vous vous trompez, monsieur Dickson, ce sont des blancs !

— Des blancs ?

— Oui, cette secte, d’origine asiatique d’ailleurs, a de-puis des années recruté ses membres parmi les blancs habi-tant l’Afrique du Sud, les colonies portugaises et même an-glaises. C’est une sorte de franc-maçonnerie mystique, mais qui ne recule devant aucun crime pouvant lui apporter profit.

 

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» Du temps que je voyageais dans ces régions, j’ai eu parfois maille à partir avec eux, et j’ai eu bien de la peine à m’en tirer avec la vie sauve. À ce moment, ils avaient à leur tête un jeune réprouvé, pasteur anglican démis de ses fonc-tions, un grand escogriffe d’une laideur inexprimable. Je crois qu’il s’appelait Patterson.

Harry Dickson sursauta.

Le premier rapport de l’agent O’Monroy lui était revenu à la mémoire : le jour de sa mystérieuse disparition, le Révé-rend Scott s’apprêtait à aller écouter un sermon de Patter-son, dans Holloway Temple.

Il ne laissa pourtant rien paraître de son émotion et prit congé des savants de l’Institut botanique avec force remer-ciements.

Quelques minutes plus tard, il téléphona au poste de po-lice de Holloway.

Les renseignements qu’il y obtint furent plutôt pâles. Le fameux temple était une petite salle de réunion, qu’un taver-nier louait de temps à autre à une vingtaine de particuliers qui venaient écouter des sermons et chanter des cantiques, mais dont aucun ne lui était connu. Patterson lui-même lui était inconnu, et il l’était également de la police de l’endroit. Depuis le dernier sermon dudit révérend aucune réunion du genre n’y avait eu lieu.

— Retournons à Clapham Junction, dit le détective à son élève.

Ils retrouvèrent le décor de la veille, les rails, la gare proche, les sémaphores éteints maintenant, et les trains et les locomotives ; plus rien n’y rappelait la tragédie de la

 

– 164 – veille : la vie continuait à Clapham Junction. Ils y retrouvè-rent également leur ami Timotheus Brass qui les vit venir de loin et leur fit des gestes d’amitié.

— Sera-ce pour aujourd’hui la capture de l’infernal for-ban qui me subtilisa mes tartines au fromage ? s’enquit-il.

— Cela se pourrait bien, répondit malicieusement le dé-tective en laissant errer ses regards sur le large terrain ferro-viaire.

Tout à coup, il étendit la main.

— Qu’est-ce que c’est que cette bâtisse, monsieur Brass ?

Il montrait du doigt un vieux château d’eau en briques noircies, aux fenêtres crevées et présentant un aspect de complète décrépitude.

— La tour de Clapham ? Vous ne la connaissez pas ? Elle n’en vaut certes pas la peine. Un jour ou l’autre, elle va dis-paraître sous le pic des démolisseurs. Dans le temps, ses ré-servoirs alimentaient en eau courante la gare de Clapham et ses dépendances, mais depuis des années elle ne sert plus à rien. Comme ses escaliers intérieurs menacent ruine, l’accès en a été définitivement interdit et personne n’y vient plus.

— Pourtant je compte bien y faire un tour.

— Dans ce cas, je vais pouvoir vous être utile, la clé de sa porte doit se trouver ici parmi un amas de ferrailles. At-tendez !

Mais Mr. Brass fouilla en vain toute sa cabane. La clé restait introuvable.

 

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— Raison de plus pour y entrer, déclara le détective. À défaut de clé, voici un marteau et un beau levier de fer qui feront l’affaire.

— C’est de l’effraction ! dit sévèrement Mr. Brass.

— J’en porte la responsabilité, d’ailleurs je vous deman-derai de m’accompagner en tant que surveillant des lieux.

Mr. Brass accepta, tout en haussant les épaules ; il était évident qu’il accusait intérieurement le détective de gaspiller un temps précieux.

— Voici une serrure bien huilée, dit le détective quand ils se trouvèrent devant la porte de la tour, je suppose que parmi les choses volées au wagon-restaurant, il s’est trouvé une burette d’huile d’olives. Décidément, l’huile alimentaire joue un rôle dans le mystère de Seven Sisters Road.

L’intérieur de l’ancien château d’eau ne présentait rien d’agréable. Dès les premiers pas que les intrus y firent, ils mirent en fuite une bande de gros rats bleus.

— Voilà des rongeurs qui ont l’air bien portant, se dit le détective.

Ils étaient entrés dans une petite salle basse qui avait dû servir de poste des machines dans le temps. Mr. Brass y en-trait à peine qu’il se mit à crier :

— La caverne d’Ali Baba et des quarante voleurs !

— Je suppose qu’un seul voleur fera le compte, répliqua Harry Dickson en riant.

Des assiettes et des plats empruntés au dining-car cam-briolé traînaient sur le sol, ainsi que des reliefs de comes-

 

– 166 – tibles auxquels les rats semblaient avoir mis les dents. Des boîtes de conserves intactes étaient empilées dans un coin, à côté de bouteilles de stout et de brandy.

— Voici l’antre du voleur ! s’exclama Mr. Brass, mais où est le chenapan lui-même ?

Comme il parlait, Tom Wills qui fouillait dans un coin re-tiré de la pièce recula avec un geste horrifié : une bande de rats venait de fuir en clamant aigrement leur indignation d’être dérangés.

— Maître ! balbutia-t-il, il y a un homme caché dans ce coin.

Harry Dickson s’élança, fit voler en l’air un paquet de hardes et découvrit le corps. Les rats lui avaient copieuse-ment rongé les mains et le visage ; pourtant la laideur de ce dernier était encore bien visible. Une chair brune, ratatinée, se collait sur un crâne fuyant et étriqué, et le mort était d’une maigreur et d’une taille extraordinaires.

— C’est le voleur ! s’écria Mr. Brass, pourtant il n’a pu mourir de faim.

— Non, déclara Dickson, il est mort à la suite d’une blessure faite par une balle de revolver qui lui a traversé les poumons. À présent, nous savons sur qui a tiré Mrs. Belkins !

— C’est Mr. Scott ! s’écria Tom Wills.

— Pas du tout, répondit Harry Dickson, c’est l’ancien pasteur Patterson !

Il réfléchit pendant quelques secondes.

 

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