Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 2 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre Premier: L’héritier de L’île

Une voix furieuse retentit dans l’escalier.

— Betty, fille du diable, votre ragoût est en train de brû-ler !

La future Mrs. Poole ne fit qu’un bond jusqu’au palier, et, se penchant sur la rampe, lança d’une voix perçante :

— Eh bien, madame Chullingham vous le mangerez vous-même et s’il vous donne une indigestion, ce n’est pas moi qui vous plaindrai, soyez-en certaine !

 

CHAPITRE PREMIER

 

L’HÉRITIER DE L’ÎLE

 

Une bruyante sonnerie éclata dans les couloirs de l’École des Langues anciennes et Miss Evelyn Drummond ferma ses cahiers, et enleva ses lunettes.

— Messieurs, dit-elle en s’adressant à ses élèves en voilà assez pour aujourd’hui, nous reprendrons la leçon mercredi prochain.

Miss Evelyn Drummond, docteur en philologie orientale, était chargée de cours à ladite école, et donnait en tout et pour tout deux heures de leçon par semaine à un auditoire de… deux élèves.

Non qu’elle manquât de savoir, bien au contraire ; mais la jeunesse moderne se tourne vers les sciences exactes et les connaissances pratiques et non vers la sagesse millénaire du passé pour se faire une carrière.

 

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Peut-être que si elle avait été plus jolie, elle aurait vu af-fluer plus de monde à son cours, mais elle avait quarante ans et s’habillait d’une façon sévère et presque désuète.

Elle posa son petit chapeau noir sur ses cheveux parfai-tement lissés et eut tout à coup un regard effrayé vers la fe-nêtre.

— Mon Dieu, il va faire de l’orage !

Comme pour lui donner raison, un immense éclair en nappe illumina le ciel bourré de lourds nuages sombres.

— Nous attendrons un peu, Miss Evelyn, dit une voix cordiale, pour ne pas vous laisser seule devant les fureurs de la tempête.

— Merci, monsieur Dickson, répondit-elle en souriant, vous êtes décidément le protecteur des faibles par excel-lence. Le second et dernier étudiant se mit à rire.

— Il n’y en a plus que pour Harry Dickson, dit-il de bonne humeur. Que ne suis-je détective comme vous, et sur-tout aussi célèbre !

— Mon petit Brandini, répondit narquoisement Harry Dickson, je suis convaincu que d’ici une heure vous chante-rez une autre chanson.

Brandini était un jeune homme d’une trentaine d’années au type méridional assez prononcé bien que mitigé de sang anglo-saxon. Il avait de grands yeux bruns et de magnifiques cheveux blonds bouclés.

— Qu’est-ce à dire, homme énigmatique ? demanda-t-il.

 

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— À cette heure, répondit Harry Dickson, le fameux procès des Brandini, qui a duré plus d’un siècle, doit être fini et la sentence rendue.

— Peuh, dit le jeune homme, depuis le temps que cela ne m’intéresse plus !

— Vraiment ? railla le détective, une île entière, un châ-teau et une fortune libre de tout impôt et que je n’estime pas inférieure, grâce aux formidables intérêts accumulés, à six millions de livres sterling ?

Des pas coururent dans le couloir et un garçon de salle poussa la porte de la classe en demandant :

— Monsieur Brandini est-il déjà parti ? Deux courriers porteurs de lettres express viennent d’arriver en même temps. Les voici…

Le jeune homme s’en saisit.

— Greyson et Perkins, avoués dans Fleet Street… diable ce sont les hommes du procès et ils daignent m’écrire au-jourd’hui, après m’avoir mis à la porte de leur étude depuis des années.

— Concluez, dit Harry Dickson.

— Quoi donc ? demanda Brandini en déchirant l’enveloppe.

— Mais que la sentence a été rendue en faveur des Brandini qui sont encore représentés ici-bas par l’unique survivant John Emile Brandini !

La lettre tomba sur le pupitre.

 

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— Vous avez raison, monsieur Dickson, murmura l’héritier, Greyson et Perkins m’en informent en des termes aussi concis que polis en ajoutant que j’entre immédiatement en possession de l’île Mâbar dans les Hébrides, de son châ-teau et d’un compte en banque de… Juste ciel, vous avez mis dans le mille, monsieur Dickson, six millions quatre cent quarante-six mille livres sterling en argent comptant !

— Mes félicitations, monsieur Brandini, dit Miss Drum-mond d’une voix faible.

— Cela aurait fait le bonheur sans mélange de mon père, de mon grand-père et de mon aïeul qui avaient engagé ce procès contre l’État britannique, déclara gravement Brandini, et je vous avoue que la seule émotion que j’éprouve à cette nouvelle, c’est de penser qu’ils sont morts dans le chagrin de s’être vu spolier d’une fortune et de propriétés qui leur reve-naient de droit.

— C’est une curieuse histoire, dit Harry Dickson.

— Elle remonte en effet au début du XIVe siècle, expli-qua Brandini et notamment aux voyages du célèbre Marco Polo. Parmi les compagnons du célèbre voyageur vénitien, se trouvait un officier de marine du nom de Brandin, un Anglais paraît-il qui, écrivant son nom à l’italienne, se faisait appeler Brandini. Il épousa une demi-sœur de Marco Polo, suivit ce dernier aux Indes et devint, dit-on, son héritier, quand celui-ci mourut en 1323. Après la mort de son beau-frère, il re-tourna en Angleterre où il reprit son nom de Brandin et, veuf et misanthrope, alla s’établir dans une île des Hébrides où il bâtit un château et continua à faire fortune en exerçant le terrible métier de pirate.

 

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» À la fin du XVIIIe siècle, le dernier Brandin mourut in-testat et on ne lui découvrit pas d’héritier. Son fils était parti dans les mers du Sud et jamais ne donna de ses nouvelles. La vérité est qu’il était retourné dans la patrie de sa mère, à Ve-nise, et y avait repris le nom de Brandini. C’était le père de mon aïeul. À sa mort, celui-ci vint en Angleterre pour y faire valoir ses droits sur la succession de Brandin dit Brandini. Il s’y heurta à mille obstacles, y resta pourtant, s’y maria et y mourut. Il en fut de même de son fils et de son petit-fils, mon grand-père et mon père, et voici que c’est à moi, qui ne me suis jamais occupé de grand-chose, qu’échoit l’héritage !

» Si c’est là une justice, elle est bigrement lente.

Il tenait la tête penchée, tout à ses douloureux souve-nirs.

Harry Dickson le considérait avec sympathie.

Le détective avait décidé quelques mois auparavant de se perfectionner dans les langues et connaissances de l’Orient, en suivant les cours de la célèbre orientaliste Miss Evelyn Drummond à l’École des langues anciennes, et y avait fait la connaissance de John Brandini.

Celui-ci jouissait de quelques revenus qui lui auraient permis de vivre dans une inactivité modeste, mais il avait préféré se consacrer à ses études favorites.

Dickson et lui se lièrent d’amitié. Mis au courant de l’étrange procès des Brandini, le détective s’était employé dans l’ombre à faire marcher plus rondement les rouages de la justice anglaise.

 

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— Je pense, dit Miss Evelyn qui avait gardé un silence plein de tact, que l’orage dérive quelque peu et que nous pourrons partir.

— Il vous reste une deuxième lettre à lire, John, dit Har-ry Dickson en montrant du doigt l’enveloppe oubliée.

Brandini l’ouvrit d’une main distraite, mais à peine y avait-il jeté un regard, qu’une expression de profonde stu-peur envahit son visage.

— Mais… c’est un peu fort tout de même, s’écria-t-il, ceci me semble écrit dans une langue hindoustane que je ne possède pas, hélas ! Comme c’est curieux !

Il tendit le papier au détective qui confessa une sem-blable ignorance.

— Mais nous avons une traductrice sans pareille devant nous, dit-il, en se tournant vers Miss Drummond.

— Oh, Miss, je vous en prie… supplia Brandini en lui tendant la singulière missive.

La chargée de cours s’en empara avec quelque répu-gnance, mais à peine l’avait-elle parcourue qu’elle manifesta un intérêt légèrement effrayé.

— C’est en langage malabar, déclara-t-elle, et encore en une langue très ancienne qui doit, à mon avis, remonter au XIVe siècle pour le moins. Je vais essayer de vous le traduire, bien que certaines tournures ne m’en soient pas familières. Elle s’adresse naturellement à Mr. Brandini bien que son nom n’y soit pas mentionné.

 

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— Il se trouve sur l’enveloppe, objecta Harry Dickson, mais nous verrons cela plus tard, ce n’est pas dépourvu d’intérêt.

— Il y est dit ceci, commença Miss Drummond : « Vous avez réussi, là où d’autres ont échoué. En serez-vous plus heureux ? Seuls les Dieux le savent. Mais l’homme dont à travers beaucoup de siècles vous est venue cette fortune, était un voleur. Il déroba l’Idole Noire au saint monastère auquel elle appartenait. Jeune téméraire ! Usez de la fortune tel que vous l’entendez, mais ne portez pas la main sur l’Idole Noire, si vous ne voulez pas que sa vengeance soit sur vous. Contentez-vous de l’or et laissez les pierres en repos. Sinon vous serez voué à un châtiment dont les âges ont per-du le souvenir. Eibrâh. »

— Eibrâh ? demanda Brandini, voilà certes un gentleman qui ne me fut jamais présenté.

— C’est le nom d’un grand-prêtre malabar qui vivait au XIVe siècle non loin de Goa, dit Miss Drummond.

— Alors il a attendu bien longtemps pour m’écrire, ré-pliqua légèrement le nouveau millionnaire. Au diable, si je comprends quelque chose à ce charabia.

— Rien n’est pourtant plus facile, déclara Harry Dickson, il n’y a dans toute cette lettre qu’une seule phrase qui im-porte pour l’heure : « Contentez-vous de l’or et laissez les pierres en repos. » Ce qui équivaut à dire que vous ferez bien de ne pas aller voir comment se porte votre château dans l’île de Mâbar !

— Ah, ricana John Brandini une menace ou un chantage en quelque sorte ? Je crois bien être le dernier homme à m’y prêter. Sans ce papier hindou, je serais resté longtemps

– 19 – avant de faire un tour dans les Hébrides, mais à présent qu’on m’en défie, je vous assure que je vais m’assurer sur l’heure des moyens de communication les plus rapides pour y arriver !

Le détective examinait à présent la lettre.

Elle comportait une double enveloppe, celle timbrée par la poste et une autre vierge de toute adresse, enclose dans la première et contenant la lettre.

— Cette lettre a été écrite depuis bien des jours, dit-il enfin, comme si son auteur prévoyait la fin du procès en votre faveur, John. Elle est timbrée de Londres. Mais elle a dû être envoyée d’ailleurs, sous une autre enveloppe, et le postage a été fait par un complice. Donnez-moi votre crayon bleu, Brandini.

Harry Dickson se mit à gratter la mine du crayon qui ré-pandit une fine poussière bleue sur l’enveloppe vierge.

Le détective souffla légèrement dessus et elle s’envola, mais elle adhéra en un endroit où elle dessina vaguement un cercle et quelques lettres.

— Voici l’empreinte du timbre de la première enveloppe, celle qui fut expédiée à Londres, triompha Harry Dickson. Voyons, elle date de huit jours et vient de Glasgow !

— À tout prendre, ce n’est pas si loin de Mâbar, déclara Brandini.

— Quelqu’un semble donc désirer que vous ne veniez pas dans votre île, John, dit Harry Dickson et ce quelqu’un n’habite pas si loin, comme vous le dites.

— Avant la fin de la semaine j’y serai, décida Brandini.

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Tout à coup il éclata de rire.

— Mais après tout c’est un mystère, et pourquoi n’en chercheriez-vous pas la solution, grand Harry Dickson ?

Le détective se gratta doucement le menton, au fond charmé de l’offre et bien tenté de l’accepter.

Miss Evelyn Drummond qui s’était tenue à l’écart mit ses gants et marcha vers la porte.

— Je réitère mes félicitations, monsieur Brandini, dit-elle d’une voix qu’elle tâchait de rendre insouciante mais qui en réalité vibrait d’une émotion continue. Je crois également que je pourrai demander un congé non payé à l’administration vu que mon cours sera désormais sans élèves.

— Ainsi, je ne compte plus ? demanda Dickson en sou-riant, vous savez bien, Miss, que les cours continuent à se donner même pour un seul et unique élève, tel est le règle-ment.

— Mais vous accompagnez monsieur Brandini, cela va de soi, objecta doucement la chargée de cours.

L’héritier de l’île la regarda d’un air songeur.

— Attendez… attendez… n’allez pas trop vite en che-min, je suis un garçon aux idées lentes et vous êtes des gens aux décisions électriques. Il me semble qu’il y a dans ce mystère quelque chose d’oriental, n’est-il pas vrai ?

— Que voulez-vous dire, sir ? demanda Miss Drum-mond.

 

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— Combien d’hommes à votre avis, Miss Evelyn, se-raient pour le moment capables en Angleterre d’écrire une lettre dans un langage pareil ?

— Aucun, répondit la savante avec décision.

— Dans ce cas, il y a quelque chose dans tout ceci qui vous regarde de près, Miss, par conséquent demandez votre congé non payé, et acceptez des honoraires triples ou dé-cuples ou dont vous fixerez le chiffre, pour nous suivre dans notre voyage à l’île Mâbar, et nous aider à y résoudre cet étrange problème.

Harry Dickson lui frappa amicalement l’épaule.

— L’idée est parfaite et vous fait honneur, John, dit-il, les lumières de Miss Drummond nous seront infiniment pré-cieuses, et puis nous nous sommes déjà fortement attachés tous les deux à elle.

Miss Evelyn rougit et baissa les yeux.

— Je ne sais… je ne sais…, répéta-t-elle machinalement.

— Donc, voici une chose entendue, trancha le détective, cette affaire me plaît et le décor sauvage des Hébrides qui nous attend, pas moins. Je n’ai pas pris de vacances bien considérables cette année, notre séjour là-bas m’en tiendra lieu.

— Vous ne me demandez pas d’emmener Tom Wills, votre élève ? demanda Brandini.

— Vous prévenez ma prière, mon jeune ami !

 

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— Nous voici quatre où je craignais n’être qu’un seul, conclut Brandini. Je me demande dans quel état nous trou-verons le château de mes pères.

— Je suppose qu’il ne doit pas trop mal se porter. Il a été pendant tout le temps du procès sous la sauvegarde de l’État, et je vous affirme qu’en général l’Office des legs en contestation est soigneux, pour ne pas diminuer la valeur des choses qui lui sont confiées. Mais nous ferons bien de partir d’abord pour Glasgow et d’y éclairer quelque peu notre lan-terne.

On convint de prendre rendez-vous pour le lendemain à Baker Street, chez Harry Dickson, et on se sépara sur le per-ron de l’école, sous un beau ciel vespéral, rafraîchi par l’orage.

Miss Evelyn Drummond rentra dans son petit apparte-ment voisin du Temple et, tout habillée, elle se jeta sur un divan.

— Des millions et encore des millions sanglota-t-elle… et il a trente ans à peine !

Elle leva ses yeux gros de larmes et dans la glace qui lui faisait face, vit son pauvre visage ravagé par la douleur.

— Sotte ! s’écria-t-elle, vous avez quarante ans, oui qua-rante ans sonnés ! Vous en paraissez soixante… vous êtes une vieille femme… et en plus une radoteuse, vieillie dans les plus vieilles vieilleries ! Et vous n’êtes pas jolie, Miss, non vous êtes vilaine ! Aucun homme ne vous a jamais dédié un sourire qui ne fût intéressé.

Elle glissa ses doigts derrière la glace et en retira une pe-tite photo qu’elle regarda avec une tendresse infinie.

 

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— Oh John, mon Johnny, je vous ai aimé depuis l’heure où vous vous êtes fait inscrire à mon cours. J’aurais voulu être pour vous comme une sœur, comme une mère… Je n’aurais pas osé rêver d’être votre femme ! Qu’un homme de quarante ans épouse une femme de trente, la proportion d’âge est admirable, l’inverse, c’est de la pure folie.

Tout à coup elle se leva d’un bond et ses traits se crispè-rent.

— L’Idole Noire… mon Dieu, l’Idole Noire de Malabar, celle qui donne tout, la Mort et l’Amour !

Elle jeta son chapeau et son manteau sur une table et s’élança dans la pièce voisine qui était transformée en une fort belle bibliothèque.

Fiévreusement elle empila livre sur livre, alluma la lampe de bureau et se mit à l’étude.

La nuit vint, des heures tardives sonnèrent, Miss Evelyn continuait à feuilleter d’épais tomes aux lourdes reliures de cuir gaufré.

Les grisailles de l’aube parurent à la fenêtre.

La chargée de cours leva les yeux sur la mince bande ci-trine apparue au ras des toitures d’en face, et elle sourit au soleil levant.

— C’est un bien beau jour, dit-elle en fermant le dernier livre qu’elle avait consulté.

Son visage était tiré par l’insomnie et la fatigue, mais ses jolis yeux sombres brillaient d’un tel éclat, et il y avait une telle espérance enclose dans leurs profondeurs qu’il était de-venu presque beau.

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