Harry Dickson - Intégrale volume I
La Voiture Démoniaque
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LA VOITURE DÉMONIAQUE
CHAPITRE PREMIER
LE NAIN JAUNE
Depuis trois heures de l’après-midi, des averses torren-tielles s’étaient abattues sur Londres. En vain les gens avaient-ils espéré une éclaircie au crépuscule, qui pour rega-gner son domicile, qui pour courir à ses plaisirs : la pluie tombait de plus belle, redoublant souvent de violence.
Les égouts avalaient avec peine les ruisseaux qui filaient au long des trottoirs et l’on entendait leur gargouillement souterrain monter à la surface du sol avec une farouche et lointaine rumeur de cataracte.
À onze heures quarante-cinq, au sortir du théâtre italien de Drury Lane, deux gentlemen s’évertuaient en vain à appe-ler à coups de sifflet les taxis et les, plus rares, cabs, filant à travers la tourmente liquide, à des allures de bolide.
— Bah ! la pluie nous fera moins de mal que les balles, dit le plus âgé. Si l’on tentait le retour à pied vers Baker Street ? Qu’en dites-vous, Tom ?
— Je dis qu’on voit bien que vous n’étrennez pas un manteau neuf, monsieur Dickson, fut la réponse vexée. Ah !… Je donnerais bien quelque chose pour le plus affreux riflard du monde, en ce moment.
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À cet instant, une voiture passa. C’était une sorte de ca-lèche au goût du siècle dernier, traînée par un gros cheval bai et conduit par un vieux cocher à favoris.
— Holà, l’homme ! cria Harry Dickson. Le triple prix de la course pour nous conduire à Baker Street.
Le cocher eut un moment d’hésitation, puis il tira sur les rênes.
— Ceci n’est pas une voiture de louage, sir, dit-il d’un ton poli.
— Ce n’est pas bien loin, objecta le détective, et une couronne est toujours bonne à gagner, il me semble.
Tenté, l’automédon se gratta le nez.
— C’est que mon maître n’est pas un homme facile, sir, et s’il apprend cela il me fera une scène terrible.
— Bah, qu’en saurait-il ? Je suppose qu’il ne court pas les rues en ce moment, sous cette pluie d’enfer !
Mais le cocher poussa soudain une exclamation de frayeur.
— Ciel, le voilà ! Je regrette, sir !
Il caressa le cheval de la mèche de son fouet et alla se ranger à quelques mètres de là, le long du trottoir, sous le cône lumineux d’un réverbère. Un petit homme, vêtu d’un antique manteau à pèlerine, vint au-devant de la voiture, sor-tant d’un porche sous lequel il paraissait s’être abrité jusqu’à ce moment.
— Eh bien, eh bien, cria-t-il d’une voix de fausset, voilà que vous lanternez dans la rue, Smithers, et que vous me
– 267 – faites attendre ! Je n’aime pas cela mon ami, je n’aime pas cela !
Le cocher descendit de son siège élevé, avec une lenteur trahissant un âge respectable, baissa le marchepied et ouvrit la portière en saluant. Le petit homme s’engouffra dans la vaste voiture, qui partit aussitôt au petit trot de son cheval trop bien nourri.
— Je ne m’en veux pas de n’avoir pu user du carrosse d’un bonhomme aussi vilain, bougonna Tom Wills. L’avez-vous vu, maître ?
— Euh… vu, quant à cela oui, mais je ne puis dire que je l’ai regardé. Tout ce qu’il me paraît, c’est qu’il ressemblait à quelque mauvaise fée Grignotte d’un conte de nourrice.
— C’est cela ! Jaune comme un citron et le nez rejoi-gnant le menton en galoche ! Hou, le vilain !… Mais avec ce-la nous restons sous la pluie.
— Prenons cette rue de traverse, proposa Harry Dick-son. Il serait bien malheureux qu’arrivés dans Oxford Street, on ne tombât pas sur quelque taxi en maraude.
Ils prirent par Shelton Street et arrivaient à l’angle de Newton Street quand Tom Wills s’écria de méchante hu-meur :
— Tenez… Voilà notre bel équipage !
L’antique guimbarde stationnait en effet au bord du trot-toir, son cocher immobile sur le siège, le cheval museau baissé vers le pavé luisant.
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La lumière d’une des hautes lampes à arc de la grande artère proche tombait en plein sur ce groupe désuet, allon-geant ses ombres grotesques.
Comme ils s’approchaient, ils virent soudain une sil-houette fine et élégante accourir de l’autre bout de la rue et s’engouffrer dans la voiture, dont la portière venait d’être ouverte de l’intérieur.
— Mince de chic ! s’écria de nouveau Tom Wills. L’avez-vous reconnue, maître ?
» C’est Daisy World, la vedette anglaise de la revue ita-lo-britannique à laquelle nous venons d’assister dans Drury Lane. En voilà un dégoûtant sagouin !
» A-t-on idée d’emmener la plus jolie artiste de Londres dans la plus affreuse voiture de la City, alors qu’on est éga-lement le plus affreux bonhomme des bords de la Tamise !
La voiture s’était éloignée sous l’averse, dans la direc-tion de Kingsway, et les deux détectives n’y pensèrent plus. Ils ne trouvèrent ni taxi, ni cab et, comme il était minuit pas-sé, le subway avait fermé ses grilles.
Tom fit de mauvais rêves, où s’entremêlaient des nains jaunes, de jolies actrices, d’antiques voitures et des man-teaux neufs abîmés par l’eau de pluie.
Mais, trois jours plus tard, ce rêve tournait au cauche-mar éveillé.
Londres s’inquiétait vivement de la soudaine disparition de sa plus gracieuse divette, Daisy World, que personne n’avait revue depuis le soir de la grande pluie, et qu’une ar-tiste de second rang avait dû remplacer au pied levé, dans la revue du théâtre italien.
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Or, le hasard, et peut-être aussi la justice immanente, avaient voulu que Harry Dickson fût le dernier à la voir, au moment où elle s’éloignait dans la plus archaïque des ca-lèches.
Et ce fut en témoin qu’il se présenta à Scotland Yard, pour y faire sa déclaration, que Tom Wills corrobora.
Le lendemain, l’annonce suivante parut dans toutes les feuilles du matin.
POLICE MÉTROPOLITAINE DE LONDRES.
CINQUANTE LIVRES DE RÉCOMPENSE !
À celui qui nous fournira des indications précises permettant de retrouver :
Le nommé Smithers, cocher de fiacre, âgé d’environ soixante-cinq ans, conduisant une voiture de très ancien modèle, ressemblant beaucoup à celles en usage dans les grandes familles de Londres, vers les années 1820-1830.
Son passager, dont voici le signalement :
Âge : soixante-dix environ, taille 1,50 m, nez courbé, teint très jaune. Habillé d’un manteau à pèlerine de très ancien mo-dèle.
La voiture, du type dit calèche, est attelée d’un cheval bai, très gros.
Goodfield
Superintendant
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à la brigade criminelle
de Scotland Yard.
PS : Cette communication pourra être faite également à Mr. Harry Dickson, détective, Baker Street. Londres-E.
Ce qui démontre que Dickson avait été sur-le-champ, chargé d’aider à l’enquête menée par la police métropoli-taine.
Cette communication ne se fit d’ailleurs pas attendre.
Les crieurs de journaux hurlaient encore ces nouvelles, au coin du Strand, en brandissant sous le nez des passants leurs feuilles humides d’encre d’imprimerie, qu’on sonna à la porte du détective, et que Mrs. Crown annonça Mr. Theobald Simpson.
C’était un jeune homme de mine agréable, qui ne devait pas être inconnu du détective, puisqu’ils se serrèrent cordia-lement la main.
— Eh bien ! mon cher monsieur Simpson, dit joviale-ment Harry Dickson, vous avez déserté vos romans d’amour ? Les lectrices du Ladies Journal vont au moins perdre trois pages tendres, par la faute de cette visite et de cette perte de temps.
Simpson se mit à rire en découvrant une double rangée de petites dents blanches et saines. Il était en effet un des au-teurs pour jeunes filles les plus lus d’Angleterre. Quelle miss, quelle jeune lady n’avait pas dans sa bibliothèque : « Cœurs sous les roses – Nuits de baisers – La chanson du blé d’or – Les serments dans un parc – Voile de mariée » et tant d’autres vo-
– 271 – lumes aux titres tendres, signés par le beau Theobald Simp-son, en littérature Guy Summernight ?
— Vous me devez cinquante livres, monsieur Dickson, s’écria le romancier, et je viens vous les réclamer sur l’heure !
— Comment ?… Seriez-vous au courant ?…
— Je vous entends, mon cher grand homme, terreur des mauvaises gens. Je viens vous livrer calèche, cheval, cocher et voyageur.
— Vraiment ? Eh bien, vous m’en voyez ravi ! s’écria Harry Dickson.
— Tout doux, ne vous emballez pas, car je vais vous in-troduire de plain-pied dans un roman dont je n’ai, Dieu mer-ci, pas écrit une lettre. Voulez-vous m’accompagner ? Mon automobile est devant la porte.
— J’en suis ? supplia Tom Wills.
— Mais comment donc, Sherlock en herbe ! s’esclaffa Mr. Simpson. Plus on est de fous, plus on rit.
— Il n’y a pourtant pas matière à rire dans cette histoire, répliqua Tom Wills piqué au vif.
— Je vous affirme que si, répondit l’écrivain en s’installant au volant de sa luxueuse vingt-quatre chevaux. Mais n’anticipons pas et vous verrez !
L’auto, habilement pilotée, se fraya un chemin à travers la foule dense des grandes artères et s’arrêta enfin devant une vieille et spacieuse maison de maître de Guilford Street.
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— Vous voici chez moi, dit Simpson en sautant sur le trottoir, c’est-à-dire à l’orée du mystère !
— Je suppose que le singulier équipage décrit dans l’annonce ne se trouve pas dans votre home ? se moqua Tom Wills.
— Qui sait ? Qui sait ? riposta du tac au tac le roman-cier. Ne vous ai-je pas dit que nous allions rire ?
Il les conduisit dans un merveilleux salon moderne, qui contrastait certes avec le vieil immeuble datant de près de trois siècles, et il y fit servir des rafraîchissements de choix.
Quand il se fut complu quelque temps à la juste impa-tience de ses hôtes, Mr. Simpson se leva et les invita à le suivre.
Par un immense corridor sonore comme une nef d’église, il les mena vers une aile fort sombre de la colossale maison seigneuriale.
— Sans être de sang noble, expliqua le propriétaire, les Simpson appartiennent à cette caste orgueilleuse de vieux commerçants que le passé a puissamment enrichis. Je suis leur dernier descendant et je suppose qu’au-delà des fron-tières du monde visible des vivants, ces farouches ancêtres doivent maudire le rejeton qui n’a voulu vendre ni épices ni matières précieuses des Indes, pour se vouer à l’art détes-table d’écrire.
» Cette partie de ma demeure leur est encore consacrée, et je vous avoue que j’y mets très rarement les pieds.
Il avait pris un gros trousseau de clés noires dans sa poche et les fit sonner comme l’aurait fait un geôlier.
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— Je vous invite à me suivre au royaume des ténèbres ! dit-il d’une voix caverneuse en s’avançant vers une haute porte de chêne noir, qui barrait de toute sa largeur le pé-nombreux couloir dallé.
— Il est dit que la femme doit suivre son mari, à quoi j’ajoute qu’une fiancée peut en faire autant avec son futur ! cria soudain une voix claire et admirablement timbrée.
Et, d’un corridor de traverse, déboucha une des plus ra-vissantes créatures qu’on pût imaginer.
Grande, élégante, souple, les cheveux d’un blond ardent qui entouraient d’une auréole de soleil un visage de camée, une jeune femme s’élança vers les visiteurs et leur tendit ses mains blanches.
— Harry Dickson ! Chouette !… Le héros de mes lec-tures, sinon de mes rêves. Au moins, avec lui, je serai tran-quille pendant la visite au monde des horreurs qui va s’ouvrir à mes yeux.
Theobald Simpson la considéra en souriant.
— Ma fiancée, Miss Violet Hawthorne, présenta-t-il, docteur en sciences et en une foule d’autres choses encore, qui me donnent la migraine rien que d’y penser.
La belle jeune femme les regarda d’un air malicieux.
— Je sais bien ce qui vous amène en ces lieux attristés, dit-elle en riant d’un adorable rire perlé. J’ai lu votre an-nonce et j’ai failli venir, moi aussi, pour gagner les cinquante quids. Eh bien, nous allons rire !
— Encore ! grogna Tom Wills. On ne parle que de rire ici, alors qu’il s’agit d’une personne disparue.
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Le jeune romancier prit un air plus grave.
— Quant à cela, je me déclare incompétent, hélas !… Mais assez parlé !
La lourde porte de chêne était protégée par trois solides serrures, qui ne cédèrent que devant les clés rébarbatives du propriétaire.
Une odeur fade, rappelant la graisse fondue, la peinture rancie et les aromates, vint à eux comme un souffle délétère, et Miss Hawthorne retroussa son joli nez.
— Brr… À tout prendre, je préfère encore le phénol de nos cliniques à ce relent de fête foraine, déclara-t-elle.
Simpson avait tourné un commutateur blotti dans une encoignure et une file de menues ampoules s’allumèrent sur une assez longue perspective.
Ni Dickson, ni son élève ne purent retenir un geste de surprise.
— Mais on dirait un musée !… s’exclamèrent-ils.
— C’est un musée, certifia Mr. Simpson, et un musée qui ferait honneur à celui de Dame Tussaud, d’horrifiante mé-moire.
— Le musée des horreurs ? demanda Dickson.
— Lui-même… Et je dois vous avouer que celui que vous verrez dépasse en atrocités le plus terrifiant des shows de figures de cire.
Ils se trouvaient dans un hall circulaire, au plafond mas-qué d’un vélum rougeâtre, et pauvrement éclairé par deux ampoules poussiéreuses pendant au bout d’un fil. Un divan
– 275 – rond en peluche grenat, d’où surgissait un palmier stérilisé, en occupait le centre et, autour de ce siège vieillot se pres-sait une foule singulièrement immobile.
Harry Dickson reconnut les silhouettes populaires des Trois Mousquetaires, celle de Cyrano de Bergerac, dont le nez en trompette se braquait audacieusement vers les hau-teurs, la figure chafouine de Louis XI…
— Voilà ce que je ne m’attendais guère à trouver dans une maison comme celle-ci, confessa le détective.
— Aussi, je ne m’en vante pas, répondit Mr. Simpson. Et, en deux mots, je vais vous mettre au courant. Vers l’année 1820, mon grand-oncle George Wilbur Simpson, commandita le musée de cires d’un certain sieur Waltrop. Ce dernier fit de mauvaises affaires et, quand il s’enfuit après une faillite assez retentissante, mon parent conserva en gage unique… le musée.
» Comme il ne put en obtenir le prix qu’il voulait, il pré-féra le conserver et il le remisa dans cette aile inoccupée de sa maison. Il s’en désintéressa tout d’abord mais, petit à pe-tit, il prit plaisir à y venir, et soudain il se prit de passion pour ces figures de cire.
» Sa fortune lui permettait tous les caprices. Il se mit à amplifier sa collection, plus même : sur le tard, il se décou-vrit de réelles aptitudes de modeleur. Il prit des leçons au-près de maîtres fameux qu’il fit venir à grand prix de tous les coins d’Europe et, quand il mourut, il laissa derrière lui un véritable musée du genre, en précisant dans son testament que nul ne pourrait le détruire, le disperser ou le vendre. Il fallut le conserver tel quel et même ne pas le laisser tomber en ruine.
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» Peu de mes familiers en connaissent l’existence… Pen-sez donc, moi, l’homme des fleurs et des clairs de lune, col-lectionneur d’horreurs en cire peinte !… Pouah !… Vous allez voir !
Le hall était suivi d’autres cabinets agencés de la même façon, mais qui perdaient bientôt leur caractère historique pour donner dans la plus plate horreur populaire. Bientôt ce ne furent plus que scènes de crime et de tuerie.
Des masques de suppliciés et des mufles d’assassins sor-tirent de l’ombre. La guillotine voisinait avec le garrot, le pal avec le chevalet de torture.
Samson élevait d’un geste de victoire la tête sanglante et tuméfiée de Robespierre au-dessus d’une foule de trico-teuses. Henri VIII, grossier et goguenard, ricanait devant le billot, rougi par le sang d’Anne Boleyn. Le marquis de Sade découpait des corps tordus, aux visages de damnés, grima-çants de souffrance. Dans de frustes cabinets d’anatomie, des chirurgiens en cire jaunie fouillaient dans des ventres ouverts, d’où jaillissaient de monstrueux viscères opalins.
Tom Wills retenait une nausée de dégoût et Violet Haw-thorne était devenue pâle et silencieuse.
— Jusqu’ici nous ne rions pas, fit observer Harry Dick-son.
— Aussi ai-je conservé cela pour la bonne bouche, ré-pondit Mr. Simpson. Je vous ouvre la porte sur le mystère de ce rire.
Il ouvrit en effet une petite porte masquée d’une lourde draperie de soie jaune, et s’effaça pour laisser passer ses in-vités.
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— Ah ça, par exemple, c’est un peu fort ! s’écria Tom Wills.
Mais il ne riait pas. Il semblait plutôt pétrifié par ce qu’il voyait.
Au centre d’une pièce quadrangulaire, éclairée par de tristes ampoules rouges, se trouvait un singulier équipage.
C’était une large calèche aux roues hautes, à laquelle était attelé un cheval pansu. Un cocher au visage ridé, agré-menté de favoris poivre et sel, se tenait roide sur le siège, habillé d’une longue houppelande bleue.
— Mais c’est la voiture, c’est le cheval !… C’est le co-cher ! cria le jeune homme en se plantant devant le groupe immobile.
— Ce n’est pas tout, remarqua Mr. Simpson. Veuillez-vous donner la peine d’ouvrir la portière.
Ce fut Harry Dickson qui obéit à l’invite et il eut un recul de stupeur quand il l’eut fait.
Sur les coussins de gros drap bleu, se prélassait une me-nue créature, dont le visage jaune et ratatiné était tourné vers lui.
— Le nain jaune de l’autre soir ! murmura-t-il.
— Vous êtes bien irrespectueux pour mon pauvre grand-oncle, dit Mr. Simpson en souriant, car je vous présente George Wilbur Simpson, propriétaire de ce musée si peu af-friolant. Mais comme vous pouvez vous en convaincre il est en cire, ainsi que le cocher et le cheval. Quant à la voiture, c’était celle qui le promenait dans Londres, par les belles journées, il y a cent ans.
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» Ceci est une de ses dernières fantaisies. De ses mains il façonna le cheval et la figure de son fidèle cocher. Quant à la sienne, elle est due, je crois, à un illustre sculpteur français de l’époque. Nous sommes alors en l’an 1830, l’année de sa mort d’ailleurs…
— Le cocher s’appelait… demanda Tom Wills, haletant.
— Smithers, parfaitement… Jeremias Smithers !
— C’est ainsi que le nain jaune l’appelait dans Drury Lane, bégaya le jeune homme.
Harry Dickson ne soufflait mot, examinant la voiture.
— Vous voulez vous rendre compte si, d’aventure, ce ne fut pas elle qui circulait l’autre soir, déclara Mr. Simpson en riant sous cape.
— C’est vrai, mais je puis vous dire dès à présent qu’il doit y avoir quelque cent ans que ces roues ont brûlé le pavé de Londres, reconnut le détective avec un pâle sourire.
Miss Hawthorne prit la parole et son visage était grave.
— Nous n’avons pas ri autant que nous l’avions pensé, dit-elle, et vraiment il n’y a pas de quoi. Une jeune femme a disparu… Que pensez-vous de tout ceci, monsieur Dickson ? Au premier moment je me suis laissé aller à un mouvement de bonne humeur, non exempt d’un malin désir de me mo-quer un peu des gens de la police, mais à présent ce cadre m’a pris sous son influence, et je me sens soudain triste et pleine de sourdes appréhensions. Qu’en pensez-vous, je vous le répète ?
— Je n’ai jamais eu moins d’opinion qu’à cette minute, confessa le détective. Pourtant je dois vous poser une ques-
– 279 – tion : Votre grand-oncle, Mr. Simpson, est mort en 1830, et pourtant j’ai vu, dans le premier hall de ce musée, la statue en cire de Thackeray, tel que les gravures le représentent deux ou trois ans avant sa mort, donc vers 1860… Mr. George Wilbur Simpson n’a donc pu la modeler, ni le faire faire.