Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 7 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 6: La Tête D’or

Mais le détective l’écoutait à peine, il n’avait d’yeux que pour la belle Helma qui le regardait avec un sourire mali-cieux.

— La Lei ! s’écria-t-il.

— Et vous vous plaignez de ne pas être au courant des choses ! s’écria Marc Poole en riant et bien oui, Helma est la dernière Lei, car dans son jeune âge elle fut consacrée par tradition à l’Idole Noire, comme l’avaient été sa mère et sa grand-mère et ses aïeules sur cette terre. Les Kildater-Booh furent aussi des compagnons de mon glorieux ancêtre bien qu’ils ne fussent que simples matelots. Mais qu’importe ! Et seule une Lei peut venir à bout de la farouche divinité mala-bar, comme vous allez bientôt vous en rendre compte !

 

CHAPITRE 6

 

LA TÊTE D’OR

 

La barque glissa vers l’ouest et, après avoir contourné l’extrême pointe rocheuse de l’île, piqua vers la terre et se drossa sur les sables d’une des plages où Tom Wills avait fait la chasse aux tadornes.

Tous mirent pied à terre et au bout de quelques minutes on s’engagea dans le même sentier tortueux entre les rochers où Tom Wills avait conduit son maître.

Bientôt le petit cirque parut à leurs yeux et ils se trouvè-rent devant la statue mutilée.

 

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Mr. Poole poussa une exclamation de dépit en voyant l’œuvre de l’iconoclaste.

— Par le Ciel, s’écria-t-il, on a essayé de nous barrer la route à ce que je constate. Reste à voir si l’on y a réussi.

En quelques mots, Harry Dickson le mit au courant de leur découverte de l’autre jour et Mr. Poole manifesta une joie très vive.

— Grâce à votre arrivée, cette statue n’a pas été complè-tement détruite, sinon le mystère aurait bien pu rester sans solution satisfaisante. À votre tour, Helma !

La jeune femme se mit à réciter comme une leçon jadis apprise par cœur :

— L’Idole Noire apparaîtra à celles qui lui seront consa-crées et leur donnera selon leur désir l’amour ou la puissance ou les richesses. Dix-sept fois la Lei jettera sa griffe derrière son épaule en caressant son cœur, trois fois autant elle mon-trera le ciel et de sa lance elle fouillera le sol.

Helma se tut.

Marc Poole, les sourcils froncés, regardait la statue.

— Sur ce sens de l’incantation hermétique mes re-cherches ont fait naufrage, dit-il avec une tristesse un peu emphatique. Que signifie…

Brusquement, il se tourna vers le détective.

— Mais Harry Dickson est ici ! s’écria-t-il.

— Donnez-moi votre pipe, Tom, dit Harry Dickson.

 

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Puis s’installant sur un gros galet, il se mit à fumer avec volupté.

— Bah, fit-il, en secouant la cendre, une fois sa pipe achevée, bah… ce n’était qu’un jeu d’enfant après tout. Il est vrai que le bras terminé par la griffe a été mis en partie en pièces, mais Tom l’a vu avant sa mutilation.

— Attendez que je me souvienne, dit le jeune homme. Il n’est pas juste de dire que le bras de la statue se terminait par une griffe, mais plutôt par une main qui tenait quelque chose de long et de grêle et qui a dû dans le temps ressem-bler à une serre d’oiseau.

— Jusqu’où venait-elle ?

— Elle touchait presque le sol.

— C’est tout ce qu’il nous faut savoir, prenez un filin et mesurez exactement la distance entre l’épaule gauche, celle du cœur donc, et la pointe finale de ladite griffe puis, dans l’angle que je vous indiquerai et que je pense être le bon, prenez dix-sept fois cette longueur sur le sol !

— Hurrah ! s’écria Marc Poole.

Quand la corde fut posée dix-sept fois dans la direction indiquée par le détective, elle toucha la paroi de la roche.

— Montons ! ordonna Harry Dickson, la montée pour être un peu raide n’est pas impossible. Trois fois dix-sept mesures en hauteur, Tom !

Ils se trouvaient après cela sur une plate-forme natu-relle, tellement exiguë qu’ils durent s’y serrer comme ha-rengs en caque.

 

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— Au tour du javelot, maintenant… Un des hommes a eu la bonne idée de prendre sa gaffe avec lui. Voyons, voici une sorte de rigole qui me paraît devoir plus à la main des hommes qu’au travail patient de la nature et des temps.

Il y enfonça le long bâton jusqu’aux trois quarts de sa longueur.

Harry Dickson sentit une résistance et donna une vio-lente poussée.

Mais, à la même minute, la terre sembla se soulever. Un tonnerre lointain roula et les hommes furent jetés, pêle-mêle, en bas des rochers.

Heureusement la paroi était en pente et ils arrivèrent au pied de la muraille naturelle, sans doute meurtris et les vê-tements en lambeaux, mais sains et saufs tout de même.

— Attention ! collez-vous contre la falaise ! hurla le dé-tective.

De lourds fragments de roc se mirent à pleuvoir autour d’eux et l’un d’eux tomba avec une telle force qu’il s’enfonça dans le sable.

Au-dessus de leur tête, le ciel se brouillait soudain, des jets de fumée noire suivis de torrents de poussière fusèrent vers les hauteurs et une pluie de gravier et de menues ro-cailles tomba, heureusement sans dommage pour Dickson et ses compagnons.

— Nous avons failli y laisser notre peau, déclara le dé-tective, au lieu de forcer la porte d’un repaire, j’ai fait éclater une mine, rien de plus. Il n’y a pas à dire, l’Idole Noire se dé-fend ou plutôt a trouvé des défenseurs dans l’île Mâbar !

 

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Il vit tout à coup Tom Wills, qui s’était mis à creuser le sable à l’endroit où la grosse pierre s’était enfoncée, lever les bras en l’air en s’écriant :

— Oh que c’est affreux, venez donc voir !

Tout le monde accourut et au fond d’un trou profond de plus d’un pied ils virent une hideuse tête sombre qui grima-çait.

— La tête de l’Idole Noire ! s’écria Harry Dickson.

— L’explosion l’a détruite, dit lentement Marc Poole et sans doute qu’il ne faut pas regretter cette horreur. Pourtant je comprends que certaines personnes tentées par les ri-chesses l’aient adoré comme le peuple d’Israël le fit jadis du veau d’or… Essayez donc de soulever cette tête, monsieur Dickson, elle doit être terriblement lourde, puisque l’Idole Noire, de grandeur d’homme, était en or pur !

À travers une épaisse couche de peinture noire, le détec-tive vit luire les jaunes rayures de l’or…

 

*

* *

 

— Je veux retrouver Miss Drummond, avait dit le détec-tive à Mr. Poole, et celui-ci avait répondu :

— Très bien, retournons au château !

Ils y retrouvèrent Mr. Warwick déjeunant tranquillement d’une large limande grillée et de quelques autres friandises.

 

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— Ah monsieur Dickson, s’écria le conservateur, vous au moins vous revenez, mais quelles nouvelles vous appor-tez-nous de Miss Drummond et de Mr. Brandini ?

Harry Dickson secoua tristement la tête.

— Ma science est en défaut, si je puis m’enorgueillir d’une science, répondit-il avec humilité.

Mr. Poole s’était approché de la table et regardait d’un œil moqueur le plat que torchait Mr. Warwick.

— Monsieur Dickson, dit tout à coup l’héritier du Véni-tien, je ne suis pas détective mais j’aimerais faire à mon tour une expérience. Peut-être que Mr. Warwick voudrait consen-tir à s’y prêter.

Le conservateur accepta tout en jetant un regard éploré sur le poisson qui refroidissait dans le plat.

Non sans stupeur, Harry Dickson vit Poole sortir une fine cordelette de soie de sa poche et en attacher solidement le vieil homme sur sa chaise.

— À votre tour, Helma, dit-il.

La jeune femme marcha lentement vers la porte, l’ouvrit toute grande et, soudain, sur un ton que Dickson connaissait fort bien, poussa trois exclamations.

— Oel ! Oel ! Oel !

Que se passait-il ? Le détective vit Mr. Warwick se tordre sur son siège ouvrir des yeux effrayés, puis une bouche énorme d’où sortirent des hurlements de terreur.

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Les aigles vont me crever les yeux !

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— Voilà qui est concluant, n’est-il pas vrai ? tonna Marc Poole… Je vous présente l’animateur de l’Idole Noire et le maître des aigles dressés.

— Oel ! Oel ! Oel ! continua Helma.

— Grâce ! Grâce ! beugla Warwick, j’avoue tout et je vous dirai tout.

— Où sont Brandini et Miss Drummond ? demanda Marc Poole.

— Que cette damnée fille se taise, que l’on me délie et je parlerai, dit Warwick sur un ton insolent.

On accéda à son désir et le vieillard se remit à manger.

— Écoutez bien, dit-il, tout cela ne vaut pas qu’on perde une seule bouchée. D’ailleurs je suis ici chez moi, je vous le démontrerai bientôt. Vous êtes un habile bonhomme, Harry Dickson, mais votre finesse a failli causer la perte de ce jeune idiot de Brandini, quand il entra dans la bibliothèque, le jour de votre fameuse expérience.

» Sa mauvaise étoile voulut qu’en y entrant il aperçut une chaise posée contre le rayon de livres et les livres boule-versés, pour le bon motif que je venais de m’y livrer à un pe-tit travail. Il monta sur la chaise, trouva le système du déclic bien plus vite que vous, malin Dickson, et se mit en devoir de le faire fonctionner. Comme le premier entrebâillement se manifeste dans la hauteur, monsieur le détective ne s’en aperçut pas, mais il entendit la voix de John Brandini. Il était temps d’intervenir. Je me jetai sur lui et ensemble nous dis-parûmes dans les profondeurs, quelques secondes avant que vous n’entriez dans la salle, Harry Dickson… pour n’y rien voir !

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» Je tenais Brandini et c’était une bonne proie et voici le langage que je lui tins :

» — Jeune merle, j’avais vingt ans quand l’État m’envoya ici. Comme je m’ennuyais à mourir dans cette île, je me suis mis à lire les livres qui se trouvaient au château et je découvris un magnifique mystère. Notamment que votre ancêtre Brandin avait caché dans une des grottes de l’île la statue de l’Idole Noire du Malabar… une statue complète-ment en or qu’il avait volée à un temple de cette partie de l’Inde.

» Je la découvris, par le truchement de l’autre statue Lei qu’il s’était complu à sculpter ou à faire sculpter dans le roc pour servir de point de repère à ses héritiers, assez malins pour découvrir le sens de certaines paroles rituelles. De cette façon également, je suis entré dans les sombres arcanes du culte voué à cette lointaine et ancienne déesse et je dois dire que je m’y suis complu, moi aussi.

» Les années se passèrent et je me suis si bien habitué à l’île et au château que je ne pouvais vivre ailleurs.

» Voilà qu’à l’issue de votre damné procès, Brandini et vous, venez gentiment me mettre dehors.

» Nenni, mon petit. Je puis encore vous promettre la vie sauve, mais je puis également vous vouer à un terrible sup-plice qui appartient au culte de la déesse aux aigles. Oui, j’ai appris dans les écrits malabars à dompter ces farouches vo-latiles et à les dresser contre les hommes surtout lorsqu’ils sont captifs. Signez-moi l’abandon complet de l’île Mâbar, du château et de tout ce qu’il contient et donnez-moi votre pa-role d’honneur de vous taire et vous partirez par mes soins

 

– 85 – pour la côte anglaise, d’où vous devrez gagner le continent… ou le diable, comme il vous plaira.

» — N’en faites rien, John ! dit une voix à ce moment et voici que Miss Drummond se dressa devant moi.

» Ah, elle aussi avait été habile, Harry Dickson, et elle avait découvert un second exemplaire des voyages de Marco Polo qui lui avait permis de trouver la clé du mystère de l’île. Mais elle le faisait dans un tout autre but. Elle croyait en la vertu de l’Idole Noire et elle voulait lui demander l’amour… oui, l’amour de John Brandini !

» Le hasard avait voulu que je gardasse dans ma poche le revolver de cette dame, avec ses cartouches au grand complet ou presque… Je le lui mis sous le nez et, pour me moquer de Brandini, je lui racontai les prouesses de Miss Drummond qui désirait si âprement son amour. Chose bi-zarre, il n’a pas ri… mais il s’est mis à pleurer comme un gosse.

» — Je vous signerai tout ce que vous voulez, Warwick, dit-il, et même je vous remercie… J’ai trouvé dans cette île ce qu’il y a de meilleur sur terre : l’amour !

» Et il signa… Et comme je possédais un petit canot à moteur bien caché dans une baie de l’île, les deux tourte-reaux ont pris le large et voguent vers Cythère. Conclusion : tout est bien qui finit bien. Brandini et Miss Evelyn doivent bénir en ce moment le plaisantin qui leur a envoyé la fa-meuse lettre de menace, le jour de la fin du procès et qui n’était personne d’autre que moi.

Marc Poole s’avança.

 

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— J’ai peu de chose à ajouter à ce que vient de révéler Warwick, dit-il, tout ce qui concerne l’Idole Noire est vrai. Vraiment, il y a des choses prédestinées car ma rencontre à Londres avec Helma, qui a quitté l’île Barra parce qu’elle s’y ennuyait, a été due au hasard ou plutôt à la Providence. Quand je découvris qui elle était, j’y vis le signe de Dieu et je la demandai en mariage. Je ne regrette pas que l’Idole Noire soit détruite.

— Détruite ? hurla Warwick, que chantez-vous là ?

— Comment, dit Poole ce n’est pas vous qui avez posé une mine pour la faire sauter ?

— Une mine ? Faire sauter l’Idole Noire, êtes-vous fou ?

— Non ce n’est pas lui… mais moi !

Kildater-Booh avançait péniblement sur le seuil de la porte.

— Je n’ai retrouvé complètement mes esprits que lors-que mes enfants et mes matelots furent partis pour l’île Mâbar, dit-il, et j’ai entrevu le péril qui les menaçait par ma propre faute. Oui, moi, j’ai découvert aussi l’Idole d’or et c’est moi qui ai posé la mine pour la détruire.

» Mais le système d’éclatement ne fonctionna pas. Je comptais recommencer, mais, depuis l’arrivée du détective de Londres, je suis dans l’impossibilité d’aborder sans être vu. Le Ciel pourtant vous a tous épargnés !

— Et maintenant, videz les lieux ! ordonna Warwick, je suis chez moi.

— Pas encore, dit Harry Dickson, le désistement de Mr. Brandini est sans valeur puisqu’il n’est pas l’héritier de

– 87 – l’île qui est Mr. Marc Poole, descendant direct de Marco Po-lo.

— Mensonges ! hurla le vieillard.

— Ensuite, continua Harry Dickson, vous ne pourriez en profiter, puisque je vous arrête pour tentative d’assassinat sur la personne de Kildater-Booh et de Harry Dickson !

Warwick resta un instant immobile sur sa chaise.

— Je suis l’Idole Noire, glapit-il… Vous le savez bien puisque je vous suis apparu comme tel à l’hôtel, à Glasgow…

Il se mit à rire niaisement.

— Je veux qu’on me fasse frire une baleine, dit-il tout à coup, oh ! comme j’ai faim…

Sa tête tomba sur sa poitrine et il ne bougea plus.

Les juges terrestres ne pouvaient plus juger Mr. Warwick, ancien conservateur de l’île Mâbar.

 

*

* *

 

En bons cousins, Brandini et Poole se sont entendus. Le premier a renoncé à l’île Mâbar qui a désormais pour habi-tants l’heureux ménage Poole-Kildater-Booh.

John a épousé Miss Drummond, et bien que leur diffé-rence d’âge soit parfois critiquée par les jaloux, il ne porte aucune atteinte à leur bonheur.

 

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Mr. et Mrs. Poole ont une fille qui s’appelle Lei et le fils de Mr. et Mrs. Brandini se nomme glorieusement Marco Po-lo.

Personne ne s’est jamais donné la peine de rechercher les restes précieux de l’Idole Noire. L’explosion de la mine a définitivement muré son repaire – et personne non plus ne songe à lui ouvrir une nouvelle porte sur la terre des hommes heureux.

 

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