Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 6 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 5: Oel ! Oel ! Oel !

Mais ni l’un ni l’autre ne réapparurent, et la nuit tomba, funèbre, sur le château et sur l’île, en proie au plus inson-dable des mystères.

 

CHAPITRE 5

 

OEL ! OEL ! OEL !

 

Et de nouveau, quarante-huit heures se passèrent.

En vain le détective, aidé de son élève et du personnel du manoir, bien restreint en vérité, avait-il battu l’île dans tous les sens, fouillé le château de fond en comble.

On ne pouvait compter beaucoup sur le pauvre Mr. Warwick qui, comme la mouche du coche, courait de-ci de-là, donnant des conseils naïfs, brouillant tout et finissant par énerver tout le monde et lui-même.

Pour la dixième fois peut-être, Harry Dickson se retrou-vait dans la bibliothèque où une sorte d’inexplicable instinct le ramenait sans cesse.

Ce fut pourtant à ce moment qu’il eut le trait de lumière qui si souvent l’avait conduit à la victoire.

Il se tenait adossé à la cheminée, ressassant la même pensée : Ici John Brandini disparut… alors que j’avais très bien entendu sa voix, à quoi faut-il attribuer ce phénomène acoustique alors que les murs sont si épais ?

 

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Il faut dire qu’il avait refait à plusieurs reprises l’expérience, mais sans la réussir : la voix de Tom Wills ne perçait plus la muraille.

Miss Evelyn savait-elle quelque chose ?

Désormais le détective n’en doutait plus. Mais quoi ?

Il continua un soliloque commencé :

— Dès les premiers jours elle se montra soudainement distante et mystérieuse. Rappelons-nous la journée où Tom Wills vint dans la bibliothèque… Harry Dickson se frappa le front.

— Tom Wills me dit : « Quelque chose sembla bouger dans le miroir », et soudain elle se trouva devant moi. Et que cherchait Tom Wills ? Un livre de Walter Scott que Miss Drummond prétendait ne pas se trouver dans les rayons aux livres, alors que le garçon avait la main dessus !

Dickson s’était prestement emparé d’un escabeau et fié-vreusement il se mit à explorer ledit rayon.

À l’exception des Aventures de Nigel que Tom Wills avait emporté, les œuvres du romancier y figuraient au grand complet.

Le détective les passa en revue en lisant leurs titres à haute voix.

— Ivanhoé… Les Puritains d’Écosse… La sorcière des She-tlands…

— Tiens, se dit-il, voilà un titre curieusement suggestif, les Shetlands ne sont pas les Hébrides, mais c’est presque dans leur région et plutôt cela a un certain air de famille.

 

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Il s’empara du bouquin relié en cuir de veau, mais à peine l’avait-il ouvert qu’il poussa une exclamation d’étonnement.

Bien qu’au dos de la reliure figurât le titre précité, ce n’était pas un roman de Walter Scott qu’il tenait en main, mais une réimpression datant du début du XVIIe siècle des voyages de Marco Polo et qui lui parut être un exemplaire fort rare.

Comme il le feuilletait, son attention fut attirée par de fines marques au crayon qui lui parurent de toute fraîche date.

— Voyons, jubila le détective ce que Miss Drummond, car ce ne peut être qu’elle, a dû lire avec tant d’intérêt… Oh oh, nous y sommes : voici que l’on parle de l’Idole Noire.

Harry Dickson lut :

— Ils ont dans la province de Mâbar…

Déjà il reposait le livre.

— Mâbar… qui parle d’une province de Mâbar et non d’une île ?

Mais il ne resta pas longtemps dans cette ignorance, une note de fin de page lui apprit ce qu’il cherchait : « Marco Po-lo donne au Malabar le nom de Melibar ou Mâbar… »

— Je commence à entrevoir des lueurs de vérité, mur-mura le détective ; Brandin, compagnon du célèbre voya-geur, a transporté dans cette île sauvage du Nord je ne sais quelles coutumes infernales de la terre lointaine des Indes qu’ils visitèrent ensemble, et à cette île, sans doute sans nom

 

– 68 – en ces siècles lointains, il donna celui de Mâbar ! Plus loin, lisons plus loin…

Il s’enfiévrait, penché sur les vieilles pages.

— Ils ont dans la province de Mâbar, dit Marco Polo, en leurs monastères, maintes idoles mâles et femelles, aux-quelles ils consacrent des demoiselles, car leur père et leur mère les offrent à l’idole qui leur plaît davantage. Ces demoi-selles acquièrent ainsi grande et redoutable puissance, sur-tout lorsqu’elles ont été consacrées à l’Idole Noire…

Ici, Harry Dickson cessa brusquement sa lecture en poussant une exclamation de dépit : plusieurs pages man-quaient, et il ne fallait pas être grand clerc pour voir qu’elles avaient été tout récemment arrachées.

— Voilà ce qui s’appelle sinon un naufrage, tout de même une panne en vue du port, grommela-t-il.

Il continua à feuilleter le bouquin, tout en se rendant compte que les pages intéressantes avaient disparu. Pourtant une des gravures lui parut d’une certaine importance. Elle représentait une suite de jeunes filles, habillées à la façon des nonnes et dansant autour d’une idole vêtue de la même façon qu’elle mais dont le visage était noirci.

L’image n’avait rien d’effrayant et ne faisait songer en rien à des rites ténébreux et maléfiques ; il est vrai qu’elle était due à un dessinateur naïf du XIVe siècle.

Le détective tourna la page et quelques feuilles plus loin retrouva le même dessin. Pourtant quelque chose d’indéfinissable le faisait différer du premier. En l’examinant de plus près, Harry Dickson vit que les traits étaient plus en-

 

– 69 – chevêtrés, que des lignes étaient tordues d’une manière illo-gique, que des ombres s’y superposaient sans raison aucune.

Brusquement il présenta l’image à la lumière, la rendant transparente.

Le changement qui s’opéra dans l’aspect de la gravure était si violent, si terrible, que le détective en eut le frisson.

Les nonnes n’étaient plus de riantes jeunes filles, mais des mégères furieuses, menaçantes, bien que fort belles, et Harry Dickson reconnut l’énigmatique visage des Lei. Mais que dire de l’Idole Noire elle-même !

C’était une effroyable face de Gorgone, un mufle de té-nèbres prêt à mordre et à dévorer. Une des mains déformées en griffe d’oiseau de proie s’avançait en un geste de fureur homicide, tandis qu’autour de sa tête voletaient des aigles hérissés de colère.

— Nous remettrons à plus tard l’examen de ce précieux bouquin, se dit le détective en remontant sur l’escabeau pour le remettre en place sur le rayon.

C’est alors qu’il remarqua l’éraflure faite sur le bois de celui-ci.

— On a usé ici d’un instrument, murmura-t-il, et dans quel but ?

Il déplaça quelques-uns des livres voisins, une masse noire semblait être coincée dans un coin de la muraille, dans l’espace vide laissé entre le mur et les tomes. Dickson re-marqua d’identiques éraflures, mais brillantes cette fois : la masse était un gros lingot de plomb.

 

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— On s’est servi d’un ciseau d’acier comme levier pour le soulever, dit-il. Essayons par nos propres forces.

Le lingot était lourd et résistait mais, aux efforts réitérés du détective, il glissa légèrement de côté et soudain bascula.

Harry Dickson entendit comme un roulement lointain qu’il se rappelait fort bien avoir entendu au moment de la disparition de John Brandini.

Il jeta un regard de côté et… il aperçut un coin du salon.

La glace et un pan de la muraille avec elle avaient légè-rement pivoté, découvrant le passage entre les deux pièces.

— Tout juste ce qu’il fallait pour abattre un homme d’un coup de feu, comme ce fut le cas pour Kildater-Booh, gron-da-t-il, mais est-ce bien tout ?

Il replongea la main derrière les livres et poussa de toutes ses forces sur la lourde masse métallique. Elle bascula sur une autre face, et en même temps le détective eut une sensation d’extrême instabilité.

Il sauta en arrière et vit l’escabeau rouler au loin et se coucher de côté, comme l’était la chaise le jour du mystère de la disparition de Brandini.

Mais Harry Dickson avait vu : une courte houle semblait avoir soulevé les dalles et il distingua l’ouverture. Il hésita un instant avant de s’y engager. Peut-être qu’il n’était pas déci-dé encore. Fatalité ou nouvelle embûche ?

Sous ses pieds, le sol parut prendre une forte inclinai-son ; il glissa, ses mains battirent l’air, cherchant vainement un point de soutien : il tomba, roula, fut soudain lancé sur

 

– 71 – une pente vertigineuse et plongea en une course effrénée dans les ténèbres.

 

*

* *

 

Il avait dû se heurter à un objet dur ou avoir été frappé par lui, car une souffrance aiguë l’avait momentanément pri-vé de raison.

Il était dans le noir, mais une chose l’intriguait fort : il se trouvait debout sur une terre humide, car ses pieds étaient glacés.

Ses idées ne lui revenaient que lentement, et il se sentit dans l’impuissance de se mouvoir, de faire un geste.

Il lui fallut quelque temps encore pour comprendre qu’il était attaché solidement à un pilier de roche et pour sentir les cordes terriblement serrées qui le retenaient captif.

Seule sa tête pouvait se mouvoir et, comme ses yeux percevaient enfin des clartés, il tourna le regard vers les hau-teurs.

Il faisait presque nuit quand, au sortir de la salle des livres, il s’était mis à glisser sur l’énorme et interminable pente, et voici que par une haute fissure dans la roche il voyait poindre les clartés grises de l’aube. Jamais son éva-nouissement n’avait pu durer aussi longtemps : mais il se sentit la bouche amère et un goût âcre et violent lui donnait des nausées.

 

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— Une drogue somnifère a prolongé mon inconscience, se dit-il.

Un caquetage aérien retentit au-dessus de sa tête et, à soixante pieds du sol, il vit de petites formes sombres passer devant l’ouverture. Il reconnut les macareux qu’il avait ob-servés sur l’étroite corniche de la falaise, et aussitôt il se souvint de la soudaine peur des petits palmipèdes.

— Oel ! Oel ! Oel !

Cet appel mystérieux et angoissant sonnait-il encore au fond de sa mémoire ?

Le détective était enclin à le croire et serait resté quelque temps encore dans cette idée s’il n’avait retenti avec une violence inaccoutumée.

— Oel ! Oel ! Oel !

Les macareux disparurent en poussant d’aigres clameurs d’effroi, et quelques minutes plus tard d’autres ombres plus grandes et plus denses les remplacèrent contre le pan du ciel démasqué par la fissure rocheuse.

— Oel ! Oel ! Oel !

L’appel retentissait plein d’une colère contenue et sou-dain se mua en un véritable hululement de rage auquel ré-pondirent de rauques croassements.

Harry Dickson sentit un vent furieux autour de lui. Subi-tement, il reçut un coup violent sur le crâne.

D’instinct, il fit un geste de recul qui lui fit sentir la mor-sure cruelle des cordes qui le maintenaient prisonnier, mais il avait pu opérer un quart de tour autour du pilier et se trou-

 

– 73 – vait à présent faire face à une partie plus éclairée de la grotte qui lui servait de prison.

Car c’était une grotte, haute et tourmentée, aux bizarres recoins d’ombre et remplie de tout aussi bizarres clartés. Il entrevit un reflet vert d’eau montant presque à ses pieds, puis, après un effort terrible qui le voua quasiment à un nou-vel évanouissement, il opéra un second quart de tour et re-marqua au loin, au fond d’un long couloir, un demi-cercle de ciel et de mer.

— Oel ! Oel ! Oel !

Et Harry Dickson découvrit l’ennemi !

Des aigles des Grampians, mais d’une taille autrement puissante que ceux qui vivaient dans la région, voletaient au-tour de lui en poussant des cris perçants.

Pourtant, ce n’était pas leurs voix qui sonnaient sous les voûtes naturelles de la grotte en ces « Oel ! Oel ! » halluci-nants.

Les oiseaux de proie décrivaient des cercles malhabiles dans l’air, gênés dans leur vol par les parois de pierre, mais resserrant petit à petit les orbes de leur vol et s’approchant de l’homme enchaîné.

— Oel ! Oel ! Oel !

Un des rapaces poussa un rauquement bref et fonça sur sa victime.

Harry Dickson sentit son crâne sonner sous le bec dur et acéré et le sang se mit à couler sur son front.

 

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Alors du fond des ténèbres s’éleva une voix lointaine et glapissante :

— Ainsi meurent ceux qui violent le secret de l’Idole Noire !

— Pas si vite ! cria une voix d’homme et, tandis qu’une lueur blonde inondait soudainement la grotte, un coup de feu retentit et l’un des aigles tomba, ailes battantes sur le sol.

Comme dans un rêve, Harry Dickson vit s’avancer vers lui du fond du couloir un homme en costume de tourisme, porteur d’une haute torche enflammée, puis il entendit une rumeur de voix approchantes et, dans l’aube montante, aperçut une barque glisser devant l’ouverture lointaine de la grotte.

Il sentit une main habile le débarrasser de ses liens, puis le feu régénérateur d’une gorgée de rhum que l’on versait entre ses lèvres.

Il se passa encore quelque temps avant qu’il pût remer-cier son sauveur.

Dans la clarté de la haute torche résineuse il vit un vi-sage maigre barré d’une petite moustache sèche et noire.

— Merci, sir, murmura-t-il, je vous dois la vie… je crois déjà vous avoir vu. N’était-ce pas à Glasgow… ?

— À l’auberge des « Armes des Dundonald », parfaite-ment, monsieur Dickson.

— Puis-je connaître votre nom ?

L’homme sourit.

 

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— Je me nomme Marc Poole et je suis le gendre du pê-cheur Kildater-Booh. J’ai le plaisir de pouvoir vous dire qu’il se porte très bien, malgré sa blessure et que c’est sur son ordre que nous sommes venus, bien à temps, il faut le dire, dans l’île Mâbar.

Harry Dickson lui serra longuement les mains.

— Je dois retourner au château, dit-il.

Marc Poole secoua doucement la tête.

— Pour quoi faire ? Vous n’y trouverez pas ce que vous cherchez.

» Vous sentez-vous assez fort pour marcher jusqu’à la sortie de cette grotte ?

Harry Dickson reconnut que, sans l’aide de son sauveur, il n’aurait pu atteindre cette sortie, tant ses membres étaient endoloris et engourdis par son supplice.

— Cette grotte ne vous apprendrait pas grand-chose, sir, déclara Mr. Poole, sinon qu’elle sert de repaire à ces vilains animaux volants, d’ailleurs fort bien dressés, je le reconnais.

— Dressés ? demanda le détective.

— En doutez-vous ? répondit le gentleman en riant et se-lon une vieille et remarquable coutume malabare, ni plus ni moins !

— Encore ! s’écria Dickson, je n’entends que Malabar et encore Malabar !

— Et tout est en ce mot, sir, et, si je n’avais pas été un peu plus avancé dans ces études étrangères que Miss Evelyn Drummond, par exemple, j’aurais risqué fort de n’avoir pu

– 76 – vous être utile en ce jour. Mais mon œuvre était terminée avant que je vienne ici, où pourtant elle a reçu le coup fatal grâce à ce brave Kildater-Booh, mon beau-père. Je suis le dernier descendant de Marco Polo, monsieur Dickson.

— Et l’ayant droit de l’île ! s’écria le détective.

— Attendons que j’aie conféré à ce sujet avec mon cou-sin John Brandini, dit Mr. Poole.

— Hélas ! murmura Harry Dickson où peut-il bien se trouver ?

— À moi, la science hermétique malabare, répliqua ma-licieusement Mr. Poole, voici notre baleinière, car le dundee ne pouvait se risquer dans ces parages. Et il y a aussi du monde qui paraît bien pressé de vous revoir.

— Maître ! s’écria Tom Wills se dressant dans l’embarcation dès qu’il vit paraître le détective et son sau-veur.

Harry Dickson le regarda avec émotion comme il l’avait tant de fois fait en des heures similaires.

— Et voici une personne qui nous aidera à lever le der-nier voile du mystère, dit Mr. Poole en faisant signe à quelqu’un à bord.

Une belle jeune fille revêtue d’un costume de cuir fauve s’inclina.

— Ma femme, Helma Kildater-Booh, maintenant Mrs. Marc Poole. C’est un beau nom pourtant que je lui ai donné, monsieur Dickson, puisque c’est le nom anglicanisé de Marco Polo, mon lointain ancêtre.

 

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