Harry Dickson - Intégrale volume I
Chapitre 5: Le Parapluie de Mr. Pinchery Réapparaît
— Je vous l’accorde, mais il y a un détail sur lequel j’insiste : portait-il son parapluie avec lui ?
Tom réfléchit et finit par secouer la tête.
— Non, je puis vous affirmer qu’il ne l’avait pas !
Harry Dickson poussa un cri étouffé et son visage prit une étrange expression de souci et de perplexité.
— Sherwood, s’écria-t-il, je me demande ce qui nous ar-rivera encore, c’est tellement inconcevable, tellement inat-tendu… laissez-moi dire : tellement impossible !
— Mais quoi donc ? s’impatienta le policier.
— Tout se bouleverse, tout redevient noir et peut-être singulièrement terrible, Sherwood, dit nerveusement le dé-tective : Mr. Pinchery n’avait pas son parapluie !
CHAPITRE 5
LE PARAPLUIE DE MR. PINCHERY RÉAPPARAÎT
Le lendemain, le sinistre de la nuit faisait les frais de toutes les conversations. Aussi, une nouvelle d’un tout autre genre passa-t-elle presque complètement inaperçue.
L’état de Sir Evans changea complètement.
Lorsque l’infirmier attaché à sa personne vint le voir à l’aube, il le trouva debout, réclamant ses vêtements.
— Je vais avertir les docteurs Clavering et Mills, s’écria l’employé, stupéfait et émerveillé à la fois.
– 234 –
— Vous allez faire avancer une automobile qui me re-conduira chez moi, j’y recevrai les médecins pour leur dire que je vais bien et que je désire avoir la paix, m’entendez-vous ? Vous vous présenterez aujourd’hui à mes bureaux pour recevoir un chèque.
L’homme ravi s’inclina et, une heure plus tard, Mr. Evans avait regagné son domicile. Il y fut reçu par le se-crétaire Crail, qui avait été averti par téléphone de la clinique et qui se vit attraper de la plus belle façon, parce que la mai-son se trouvait sous scellés.
— Enlevez-moi cela, Crail, gronda le grand patron, puis vous vous chargerez de me trouver un domestique conve-nable car je renvoie Grissman.
— Grissman ? Mais il est mort, sir !
— Ah ! vraiment ? C’est très bien ! Raison de plus pour me trouver un nouveau serviteur. Puisque vous êtes là, vous allez me raconter ce qui est arrivé pendant mon absence.
Mr. Crail retraça les événements des dernières journées et Sir Evans l’écouta sans dire un mot.
Quand il eut achevé son récit, Mr. Evans prit brièvement la parole.
— Je recevrai la police ce matin même, car je suppose que je serai obligé de lui faire quelques déclarations. Tout rentrera dans l’ordre des choses de jadis. Je n’approuve pas le choix qui est tombé sur Pinchery qui manque d’initiative. Lommel aurait été plus à sa place.
Du geste, il congédia son sous-ordre qui se mit immédia-tement en relation avec le chef de la police.
– 235 –
Celui-ci, accompagné de Harry Dickson et de Tom Wills, arriva aux usines au moment où les docteurs Clavering et Mills quittaient la maison du maître. Ils avaient tous les deux l’air penaud et contrit.
— Sir Evans nous a reçus comme des chiens, dirent-ils. Il nous a littéralement renvoyés, disant qu’il ne lui manque rien et qu’il soignera ses égratignures, lui-même. Il paraît nous en vouloir surtout de son envoi dans une clinique. Il a ajouté que tout cela c’étaient des… foutaises, comme s’il n’avait pas été à deux doigts de la mort et, en tout cas, en danger de perdre à jamais l’esprit.
— Nous allons donc enfin savoir quelque chose, dit Mr. Sherwood en se frottant les mains.
Sir Evans les reçut dans son ténébreux bureau, installé dans son fauteuil, le dos tourné aux fenêtres.
— Excusez-moi, dit-il d’une voix sourde, la seule chose qui me gêne encore, c’est la lumière, elle m’entre comme un poignard dans les yeux. Les médecins sont des ânes ! Je pense, messieurs, que vous avez des questions à me poser. Tel que vous me voyez, je m’efforcerai d’y répondre, mais je crains de ne pas pouvoir vous apprendre grand-chose.
— Mais vous ne savez donc pas tout ? s’écria Mr. Sherwood.
— Tout ? ricana le maître des usines, oui, si tout est sy-nonyme de rien, ce que des philosophes amis du paradoxe prétendent volontiers.
— Et vos blessures, Sir Evans ? demanda Harry Dickson en désignant le front entouré de linges épais.
– 236 –
— Peuh… ce n’est rien, il n’y avait aucune raison pour que ces idiots de Mills et de Clavering me fassent quitter ma maison !
— Voudriez-vous nous donner des détails concernant l’agression dont vous avez été victime, il y a une dizaine de jours ?
— Dix jours, vraiment… dix jours ? murmura Sir Evans à voix basse.
— Exactement, nous vous avons trouvé luttant contre la mort !
Sir Evans resta immobile, les yeux fixés sur le tapis.
— J’avais été menacé, dit-il, plus dans mes biens que dans ma vie. J’ai voulu mettre une grande partie de ma for-tune à l’abri…
— En quoi consistait-elle ? demanda tout à coup Dick-son.
Evans hocha doucement la tête et prit quelque temps avant de répondre.
— En or. Des lingots d’or tels qu’en possède la Banque d’Angleterre, dit-il enfin à voix basse.
Harry Dickson approuva d’un lent mouvement de tête.
— Craigniez-vous à ce point l’homme qui vous mena-çait, que vous m’avez fait appeler, Sir Evans ? demanda-t-il.
L’usinier poussa un profond soupir.
— Oui, je savais ce dont il était capable. Ma fortune lui a échappé, grâce à la vigilance de notre police locale, mais
– 237 – j’avais à compter désormais avec sa vengeance, alors j’ai en-voyé ma demande de secours à Londres.
— Quand je suis arrivé, l’agression avait déjà été com-mise, dit le détective.
— Je comprends fort bien, elle a même dû avoir lieu peu de minutes après mon appel.
— Pourriez-vous nous donner tous les détails dési-rables ? demanda Mr. Sherwood.
— Détails ?
Sir Evans poussa un ricanement amer.
— Je crains qu’ils ne soient bien pauvres. Les voici : J’envoyai mon télégramme à Londres par téléphone et je me retirai dans ma chambre à coucher. Je n’y étais pas de cinq minutes que je regrettai mon appel, monsieur Dickson. Oui, je le regrettai et je ne vais pas vous en cacher la raison. Vous appeler à mon secours, c’était devoir vous dire le nom de ce-lui qui me menaçait. Je le connais, mais je ne veux pas le dire, je ne le divulguerai jamais.
» J’ai donc voulu rétracter mon télégramme. Je retour-nai dans mon bureau qui n’est séparé de ma chambre que par une double porte, masquée d’une épaisse draperie, comme vous le savez. En approchant de la porte, j’entendis un léger bruit dans la pièce ; j’ouvris sans bruit et je vis ma lampe de table allumée.
» Un homme se penchait sur mon bureau, c’était mon domestique Grissman. Il faisait quelque chose de bizarre et d’écœurant, je crois.
— Quoi donc ? s’écria le détective.
– 238 –
— Je ne puis le dire exactement, cela me semblait une sorte de rite : il y avait du sang sur mon bureau et alors…
Sir Evans se tut et frémit.
— Alors… j’ai l’impression très vague de quelque chose de sombre et de très grand, je crois bien avoir reçu un coup, peut-être deux sur la tête.
— Et l’évanouissement qui coupe court à tout, grommela Harry Dickson.
Sir Evans fit un geste d’approbation.
— Pourtant, on vous a trouvé sur votre lit, baignant dans votre sang, Sir, dit Mr. Sherwood.
— C’est bien possible, répliqua Sir Evans, si vous me di-siez que l’on m’a retrouvé au sommet de la plus haute che-minée de mon usine, je vous répondrais encore que c’est possible, puisque je ne me souviens plus de rien. Attendez… J’ai encore l’impression très vague de certains réveils dans la chambre de la clinique et de la présence à mes côtés des docteurs Clavering et Mills, mais c’est absolument tout ! J’ai dit, messieurs !
Il se tourna péniblement vers Harry Dickson.
— Je ne porte aucune plainte, Sir, contre personne, je renonce à vos services, mais non à les payer. Un de mes se-crétaires inscrira tout à l’heure le chiffre que vous direz sur un chèque que je signerai.
Harry Dickson fit un geste de refus.
– 239 –
— Je ne suis plus à votre service, Sir Evans mais à celui de la justice de mon pays. Il y a plusieurs morts à venger dans cette malheureuse affaire.
— Cela vous regarde, répondit Sir Evans en passant une main lasse sur les bandages de son front. Je ne vous retiens plus, messieurs, et, si faire se peut, je désire ne plus être in-quiété, ni interrogé à l’avenir. Vous avez appris de moi tout ce que j’avais à vous apprendre.
— Eh bien, elle est raide, grommela Mr. Sherwood en partant, moi qui croyais que l’énigme allait s’évanouir, la porte du mystère s’ouvrir comme au mot de Sésame !
— Bah, répondit Harry Dickson, ce ne sera pas Mr. Evans qui prononcera le mot magique, voilà tout !
Ils allaient quitter le jardin de l’usine quand ils se heurtè-rent à Mr. Crail, dont le visage exprimait une sourde inquié-tude.
— Messieurs, dit le secrétaire, je suis content de vous rencontrer, bien que mes craintes soient peut-être un peu prématurées.
— Des craintes, vous aussi ? s’écria Mr. Sherwood.
— Mr. Lommel n’est pas venu à l’usine, et j’ai grand be-soin de lui maintenant que le patron est revenu, d’autant plus que je crois que Mr. Evans ne voudra traiter qu’avec lui. J’ai téléphoné chez lui, et sa logeuse m’a répondu qu’il n’avait pas reparu à son domicile depuis hier après-midi. Mon collègue Lommel est l’homme le plus rangé du monde et jamais je ne lui ai connu le moindre retard dans ses heures de présence. Je suis très inquiet, messieurs, je ne vous le cache pas, conclut le secrétaire.
– 240 –
Harry Dickson retourna sur ses pas.
— Voulez-vous me faire visiter le bureau de Mr. Lommel, dit-il.
— Volontiers, accepta Mr. Crail, voulez-vous vous don-ner la peine de me suivre ?
Les secrétaires de Sir Evans occupaient des bureaux aussi peu luxueux que possible ; le mépris du grand patron pour le confort moderne s’étendait aux locaux qu’il affectait à son personnel.
Les détectives furent introduits dans une grande et triste pièce dont les murs n’avaient pas reçu de coup de badigeon depuis des années. Les meubles se réduisaient au strict né-cessaire : des tables en bois blanc, de mauvais fauteuils, un poêle en fonte.
Mr. Lommel devait être un homme d’ordre car aucun papier ne traînait ; les documents étaient classés avec soin, aucune fantaisie ne présidait à la pose des crayons et des plumes sur la table à écrire.
Pourtant, Harry Dickson ne négligea aucun coin, et il fouilla dans ce vide exaspérant avec la même passion que s’il se fût agi d’un capharnaüm.
Il sembla à la fin trouver tout de même quelque chose : c’était un petit morceau de toile d’emballage très grossière et épaisse, qu’il dégota au pied d’une des tables, qu’il examina et qu’il mit en poche.
Ensuite, ils quittèrent la pièce et prirent congé de Mr. Crail sur de vagues paroles de réconfort.
– 241 –
Ils accompagnèrent Mr. Sherwood au bureau de la po-lice où Dickson laissa immédiatement cours à son méconten-tement.
— Nous jouons de déveine, Sherwood, c’est moi qui vous le dis, Lommel disparaît au moment où je trouve ceci !
Il jeta avec un geste de colère le morceau de bure sur la table.
— Ceci… oui, ceci, hurla-t-il littéralement.
— Ce chiffon ? demanda Mr. Sherwood avec un peu de mépris.
— Ce chiffon oui, mon vieux, ce lambeau de pure lu-mière ou plutôt qui ne tarderait pas à rayonner comme un nouveau soleil, si nous avions… Lommel.
Le chef de police prit le morceau d’étoffe, l’examina et le laissa retomber sur la table avec un soupir.
— Il est sale, dit-il, c’est tout ce que je puis en dire.
— C’est bien ce que je lui reproche le moins, riposta ai-grement Harry Dickson, au contraire ! Passez-y les doigts, Sherwood, si vous ne craignez pas de les salir et que voyez-vous ?
— Eh bien, de la poussière !
— Mais quelle poussière : de la poudre de soleil !
— En attendant, elle est bien noire.
— Justement, c’est du plomb !
— Et vous croyez que je suis plus avancé de savoir ce-la ? s’écria le chef avec désespoir.
– 242 –
— Ah, ces hommes qui regardent et qui ne voient pas ! se lamenta le détective, mais cela brille au contraire, cela parle, cela hurle… hélas bien inutilement maintenant, puisque Lommel n’est pas là !
— Vous allez me rendre fou, Dickson, gémit Mr. Sherwood, allons dîner mon ami. On a envoyé des truites à Mrs. Sherwood et deux magnifiques canards sau-vages, si je n’avais pas devant moi la perspective d’un tel re-pas, je serais capable d’aller me noyer dans le canal.
— Oui, ricana Harry Dickson, celui qui passe devant les entrepôts Dumster, par exemple ! La déveine se mettra donc toujours à nos trousses dans cette fantastique histoire ?
Pourtant une atmosphère un peu rassérénée régna au-tour de la table que la bonne Mrs. Sherwood avait si riche-ment garnie.
Devant les truites servies en persillade et les canards do-rés à la broche à la façon de la vieille Angleterre, on oublia un peu les tourments des derniers temps et aussi ceux de la journée.
Tom Wills reçut l’autorisation de se retirer après le des-sert. Il avait à accomplir une mission, celle de retrouver le petit Javanais.
Il est vrai que, depuis l’aube, toute la police de Preston était sur les dents pour retrouver le bonhomme, mais les coups de téléphone arrivaient sempiternels et décevants au domicile du chef : rien ! Personne même ne se souvenait d’avoir jamais entrevu dans la ville un tel lascar qui, pour-tant, ne devait pas passer inaperçu.
– 243 –
Harry Dickson s’était laissé gagner par une heureuse inertie, où les excellents vins de la cave de Mr. Sherwood avaient certes leur part. Il écoutait avec complaisance et même avec plaisir, le vieux policier exhumer des souvenirs vieux de trente ans.
— Rappelez-vous, Dickson, j’étais alors attaché à la bri-gade criminelle de Scotland Yard, vous n’étiez qu’à vos dé-buts à ces moments-là…
Et Harry Dickson se souvenait, approuvait, lançait une date, précisait un fait, évoquait, à son tour, le souvenir des luttes de jadis.
Le soir commençait à tomber et Mrs. Sherwood allumait les lampes, quand un violent coup de sonnette les fit sursau-ter.
On entendit aussitôt un vif colloque entre la servante et un visiteur.
— Mais c’est la voix de Mr. Crail ! s’écria Mr. Sherwood. Qu’on le fasse entrer immédiatement, ma chère amie, dit-il à sa femme.
Le secrétaire entra presque en courant.
— Monsieur Dickson, dit-il, je vous trouve enfin…
— Un nouveau drame ? s’enquit fiévreusement le chef de police.
— Non, non, il ne s’agit pas de cela. Il se peut que ce ne soit rien du tout et pourtant cela m’a tellement frappé que je ne puis trouver du repos avant de vous l’avoir raconté. C’est tellement en dehors de ses habitudes d’homme calme et pondéré !
– 244 –
— Voulez-vous parler de Mr. Lommel ? demanda an-xieusement Mr. Sherwood.
— Mr. Lommel n’est pas revenu et je crains les pires choses, mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit, mais de Mr. Pinchery.
— Ah ! s’écria Harry Dickson, soudain vivement intéres-sé.
Mr. Sherwood poussa la carafe de porto vers son visiteur qui se servit copieusement.
— Cela me remet un peu, murmura-t-il en savourant le généreux breuvage.
— Ainsi, Mr. Pinchery… encouragea Harry Dickson.
— Il n’était pas de service ce matin, et ne devait être présent à l’usine que pour l’expédition du courrier du soir, qui est dans ses attributions quotidiennes. Il arriva vers quatre heures, je le vis entrer par la grille du jardin.
» Il marchait comme à l’ordinaire, la tête baissée vers le sol, la mine revêche et triste. Arrivé devant la maison de Sir Evans, il s’arrêta un moment et leva lentement les yeux vers les fenêtres de l’étage.
» Tout à coup, il y eut un tel changement dans son atti-tude que j’en fus littéralement renversé, oui effrayé. Il devint livide comme un mort, les yeux lui sortirent de la tête, il leva les bras au ciel et poussa un cri aigu. Je vous le dis, mes-sieurs : Mr. Pinchery avait dû voir quelque chose de hideux !
» Et pourtant, moi, je ne voyais rien que la triste maison du patron. Alors il fit brusquement demi-tour et s’enfuit dans la rue.
– 245 –
» Je ne pouvais pas quitter mon poste, mais je télépho-nai au bureau de police. On m’y répondit que Mr. Sherwood était absent ainsi que Mr. Dickson. Je passai une heure d’inquiétude et d’effroi à attendre Mr. Pinchery qui devait me remplacer. Il arriva enfin. C’est à peine si je le reconnus : ja-mais je n’ai vu un homme en proie à une terreur aussi com-plète. Il ne me dit rien pourtant et ceux qui connaissent Mr. Pinchery savent qu’on ne le questionne pas.
» Il me congédia du geste et je l’entendis verrouiller der-rière moi la porte de son bureau, comme s’il était en proie à une abominable crainte.
» C’est ce que je suis venu vous dire.
— Et vous avez bien fait, monsieur Crail, répondit le dé-tective, mais permettez-moi une question : Quand Mr. Pinchery vint vers quatre heures, que tenait-il dans la main ?
— Mais rien du tout, Sir, il marchait comme toujours, les mains derrière le dos.
— Et quand il est revenu une heure plus tard ?
Mr. Crail réfléchit.
— Attendez que je me rappelle : il avait son parapluie.
Harry Dickson poussa un véritable hurlement.
— Son parapluie, entendez-vous, Sherwood ? Mr. Pinchery avait son parapluie ! C’est épouvantable, en-tendez-vous ? C’était déjà terrible de savoir que, hier soir, Mr. Pinchery a circulé dans les rues de Preston sans para-pluie, eh bien, c’est tout simplement effroyable de savoir qu’il s’y promène maintenant avec un parapluie !
– 246 –