Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 22 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 6: Le Dieu Kawang

CHAPITRE 6

 

LE DIEU KAWANG

 

Mr. Sherwood ni ne fit un geste, ni ne dit un mot : il était pétrifié, sa bonne figure reflétait le plus formidable ahuris-sement, ainsi que la plus complète incompréhension. Harry Dickson le prit en pitié.

— Mon pauvre ami, ne croyez pas que je veuille compli-quer à dessein les énigmes sans nombre qui nous entourent. J’erre encore dans de bien épaisses ténèbres et pourtant je sens la solution si proche, comme si elle était là, à portée de ma main.

Il refusa du geste la boîte de cigares que son hôte lui tendait et bourra sa pipe. Mr. Sherwood qui savait ce que ce-la pouvait signifier grogna d’aise.

La carrière de son célèbre ami était si riche en de sem-blables et fertiles fumeries !

Elle se prolongea pendant plus d’une heure, puis Dick-son posa une question.

— Quel âge a Sir Evans ?

— Soixante-cinq ans, si je ne me trompe.

— Merci, et Pinchery ?

— Soixante-six ou soixante-sept, c’est le doyen des usines.

— Très bien encore, et feu Grissman ?

 

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— Environ le même âge, lui aussi.

— Je suppose que le grand patron a voyagé quelque peu ?

— Oh oui, dans sa jeunesse, paraît-il, je crois qu’il a dû faire plusieurs fois le tour du monde.

— J’ai eu la curiosité, l’autre jour, de passer par la bi-bliothèque publique. J’aime beaucoup fouiller dans les col-lections des journaux de jadis. Il y en a une qui a attiré mon attention, c’est celle du « Sifflet ».

— Peuh, une ancienne feuille de chantage disparue il y a bien des années, dit Mr. Sherwood avec mépris.

— C’est exact, mais une de ces feuilles, vieilles de plus de quarante ans, parlait en termes couverts de Evans & Co, ou plutôt du changement tacite de sa raison sociale.

— Cette raison n’a jamais été bien connue, pourtant je crois savoir que l’ancien associé, Seagrave, fut impliqué dans une histoire honteuse, qui menaça de jeter le discrédit sur la firme entière, déclara le chef de police.

Le détective sauta du coq-à-l’âne :

— Lommel avait des dettes, le saviez-vous ?

— Heu… pas précisément, mais cela ne m’étonne guère : il était joueur et passait pour faire clandestinement la noce.

Harry Dickson retomba dans son silence, mais son ami remarqua que sa pipe fumait moins frénétiquement et qu’une sorte de paix semblait être descendue sur le détective, dont le regard avait pris de singulières clartés.

 

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Ce fut ce moment que Tom Wills choisit pour revenir. Il jubilait et cria dès son entrée dans la salle à manger :

— J’ai retrouvé mon lascar !

Son maître se frotta les mains et la clarté dans ses yeux s’accrut.

— Mais où Tom, où ? C’est là une chose primordiale.

— Aux usines Evans !

Mr. Sherwood sursauta.

— Il faut l’empêcher de commettre un crime !

— Sans doute, sans doute, répondit Harry Dickson en esquissant un vague mouvement d’indifférence, mais nous n’en sommes pas là. Que faisait-il, Tom ?

— Il regardait la maison de Sir Evans !

— Et qui se trouvait près de lui ?

— Ah, fit Tom interloqué et déçu à la fois, vous saviez donc qu’il y avait quelqu’un auprès de lui ?

— Je vous en dirai même plus long en affirmant que c’était Mr. Pinchery !

Tom Wills prit une attitude de mécontentement ex-trême.

— C’est bien la peine de se donner tant de mal : pendant que je cours les rues, vous trouvez cela tout seul, dans un fauteuil !

Le détective haussa les épaules en riant.

 

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— Et la logique ? L’éternelle logique ? Personne ne peut observer la maison de Sir Evans, sans être remarqué aussitôt par Mr. Pinchery, surtout depuis l’effrayante chose qu’il y a vue.

— Mais quelle est cette chose ? s’écria Mr. Sherwood, le savez-vous ?

— Je crois le savoir maintenant : c’était un mort !

— Encore un !

— Mais un mort étrange en vérité : c’était un mort qui ne savait pas qu’il était mort !

Mr. Sherwood se prit la tête dans les mains.

— Non, non, je renonce à comprendre… ah, vous me faites de plus en plus songer à prendre ma retraite !

— N’en faites rien, Sherwood. Avant que l’aube se soit levée sur Preston, il n’y aura plus de mystère.

— J’ajoute, dit Tom Wills, que le Javanais ne bougeait pas plus qu’une souche mais que Mr. Pinchery pleurait.

— Et, murmura le détective à voix basse, avait-il son pa-rapluie ?

Tom secoua la tête.

— Non, maître, il ne l’avait plus !

Harry Dickson poussa un cri de joie.

— Enfin… c’est tout ce qu’il me restait à savoir. Pinche-ry n’avait plus son parapluie, c’est qu’il avait compris. Et puisqu’il a compris, moi aussi, je comprends à présent ! Tout s’enchaîne, tout… tout ! Récapitulons les points les plus im-

– 250 – portants de cette affaire et qui sont devenus si lumineux : Le chat mort – Le télégramme envoyé à Harry Dickson – Les traces de sang humain – La pince de l’interne Hage – Le morceau de toile souillé de poussière de plomb – L’effroi de Mr. Pinchery – Et les successives apparitions et éclipses de son parapluie. Tout est là !

— Et vous voulez que l’on comprenne quelque chose à ce charabia, rugit Mr. Sherwood dont le visage s’empourpra.

— Vous avez oublié l’incendie de Seagrave House et son terrible orang-lord, parmi vos points, maître, reprocha Tom Wills.

— Des intermèdes, Tom, et rien de plus ! Allons mainte-nant !

— Où cela ?

— Où donc ailleurs qu’aux usines, nous allons faire lever un rideau qui s’abaissera presque aussitôt sur une belle fi-nale !

Mr. Sherwood n’en entendit pas davantage : il sauta sur son manteau et son chapeau et bondit vers la porte.

— Combien d’agents nous faut-il, Dickson ?

— Mais aucun !

— Comment ! nous n’aurons personne à arrêter dans une affaire aussi criminelle ?

— Personne, Sherwood, ou plutôt plus personne. Non, pas non plus d’automobile, fit Harry Dickson en voyant son ami faire le geste d’arrêter un taxi qui passait. Nous avons le temps pour nous, et la soirée est merveilleuse. Laissez-moi

 

– 251 – taquiner encore un peu ma soif de mystères qui vont, hélas !, bientôt s’évanouir. Voyez-vous, dès qu’un problème est par-venu à sa solution, il ne m’intéresse plus.

Ils arrivèrent devant les usines. Seule une lumière brillait à l’étage de la maison de Sir Evans.

Dans la cour, ils aperçurent une ombre qui marchait à pas lents et qui ne fit aucun mouvement pour se dérober à leur approche. C’était Mr. Pinchery.

— Je vous attendais, messieurs, dit le vieillard d’une voix éteinte.

— Où est… l’autre, le Javanais ? demanda doucement Harry Dickson.

De la main, le secrétaire indiqua un massif de viornes.

— Il est là, mort… une maladie de cœur. Il est parti heu-reux parce que…

— Vous lui avez juré de renvoyer quelque chose dans son pays.

— Précisément.

Harry Dickson sonna. Le nouveau domestique vint ou-vrir.

— Eh bien, Snivvers ? demanda le détective.

— Snivvers ? s’exclama Mr. Sherwood.

— Vous ne reconnaissez pas Snivvers de Scotland Yard ? Il est vrai qu’il était bien jeune quand vous avez quitté Londres, Sherwood, mais déjà, dans ces temps lointains, il

 

– 252 – n’avait pas son pareil pour jouer au domestique de bonne maison !

Le valet s’inclina.

— Il a fait ses valises vers quatre heures, quand Crail lui eut apporté le montant des chèques qu’il avait fait toucher à la banque : il y en avait pour trente mille livres en billets de cent.

— Ah bien, et ensuite ?

— Je lui ai apporté son thé et, depuis, il dort !

— C’est parfait, montrez-nous le chemin, mon garçon.

Snivvers les introduisit dans la chambre à coucher où, sur un petit guéridon, le thé du five o’clock se trouvait servi.

Affalé dans un fauteuil, revêtu d’un ample manteau de voyage, Sir Evans dormait.

— Inutile de l’éveiller, dit Harry Dickson, je crois que la dose de véronal a été un peu forte, et il en a encore pour une ou deux heures à ronfler.

Il se tourna vers le chef de la police.

— Je croyais que vous n’auriez personne à arrêter, Sherwood, dit-il, mais à présent je crains qu’il n’en soit plus ainsi : nous sommes devant une affaire de faux et d’usage de faux, suivie d’une tentative de vol.

— Qui… mais qui…, balbutia Mr. Sherwood en regar-dant avec effarement l’homme endormi, vous ne supposez pas que Sir Evans… ?

 

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— Vous le chercherez longtemps avant de le trouver, ri-cana Dickson, mais contentez-vous de ce bonhomme !

D’un tour de main, il arracha une fine barbe postiche et un gros bandage blanc.

— Lommel ! hurla Mr. Sherwood. Du diable si je puis y voir clair !

— En attendant qu’il se réveille, nous pouvons bavarder un peu, dit Harry Dickson, et Mr. Pinchery…

Il leva les yeux sur le vieux secrétaire :

— Pardon, monsieur Seagrave…

Mr. Pinchery inclina la tête.

— Mon vrai nom est Maple Seagrave, dit-il d’une voix triste.

— L’associé de la firme Evans & Co, et à présent son unique propriétaire, puisque Evans n’est plus !

— Mr. Evans n’est plus, que dites-vous ? s’exclama Mr. Sherwood.

— Patience ! nous y arrivons, riposta Harry Dickson, mais pendant quelques minutes j’aurai à parler du temps passé.

» Donc, il y a plus de quarante ans, pour une triste af-faire que je n’ai pas à exhumer, Mr. Seagrave, le père de Mr. Pinchery que nous continuerons à appeler ainsi, s’il le permet, se retira nominalement de la firme, mais ses intérêts y restèrent les mêmes.

 

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» Pour oublier un peu, son fils alla voyager à travers le monde. Il avait un ami intime de son âge, le fils de l’associé de son père, le Mr. Evans que nous connaissons.

» Leurs familles, les trouvant un peu jeunes pour se lan-cer dans de si lointaines aventures, les firent accompagner par un domestique dévoué qui, en vérité, n’était guère plus âgé qu’eux, mais dont ils appréciaient l’intelligence et la vail-lance réfléchie. C’était le brave Grissman. Ils virent du pays, beaucoup de pays, et visitèrent également les Indes néerlan-daises, terre fort mystérieuse en ces temps et qui l’est encore quelque peu restée, comme nous le savons.

» Ici, se situe un fait, ayant trait à Sir Evans personnel-lement, et qui eut une répercussion à travers les années. Elle fut même à la base de l’affaire qui nous occupe. Mr. Pinchery ne nous refusera pas des détails à ce sujet.

Le vieillard accepta d’une simple inclinaison de tête.

— Evans était un jeune homme amoureux du péril et de l’extraordinaire. Un jour que nous nous étions aventurés bien loin dans la jungle malaise, nous tombâmes au milieu d’une tribu particulièrement sauvage.

» Pourtant nous fûmes bien reçus par les indigènes et Evans surtout gagna leur confiance. Il fit même plus : il se fit initier à un de leurs rites secrets. Cette cérémonie lui valut la dignité de prêtre du dieu Kawang, qui est bien plus un dé-mon qu’un dieu.

» Pourquoi Evans se prêta-t-il à ces curieuses mani-gances ? Je ne le sus que plus tard. La statue de cette épou-vantable divinité était toujours couverte d’un voile noir, qu’on ne retirait que deux fois par siècle. Au moment où

 

– 255 – nous nous trouvions sur place, il fallait encore quarante ans environ pour que semblable cérémonie eût lieu.

» Je demandai un jour la raison de ce long intervalle à un des hauts dignitaires de la tribu et il me répondit :

» — Cela est dicté par une antique sagesse : le mortel qui voit Kawang en face est aussitôt envahi par un irrésistible désir de tuer. Tous les cinquante ans, le voile tombe devant quelques guerriers de la tribu qui sont tout de suite envoyés au loin, sur des terres occupées par des peuplades ennemies.

» Je ne vis donc pas le démiurge à découvert, mais je vi-sitai son temple et y vis d’horribles momies au ventre débri-dé en croix.

» — C’est de cette façon que tuent ceux qui ont vu Ka-wang, m’expliqua mon guide.

— Grands dieux ! s’exclama Mr. Sherwood, se pourrait-il…

Harry Dickson lui fit un signe mécontent et Mr. Pinchery continua.

— Nous retournâmes en Europe et ce ne fut qu’à notre arrivée à Preston que mon ami me fit l’étrange confidence. Il avait enlevé la statue de Kawang, qui était, paraît-il, en or pur, et l’avait remplacée dans son temple par une forme res-semblante pétrie dans de l’argile. Les indigènes mettraient quarante ans à découvrir la substitution. Mais il m’avoua également que, pris d’une superstitieuse terreur, il n’avait pas retiré le voile de la statue.

» Grâce à d’habiles subterfuges, il réussit à la soustraire à la curiosité de la douane anglaise et à l’installer dans un réduit de sa maison, connu par lui seulement.

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Mr. Pinchery se tut, visiblement fatigué.

— Si vous voulez, dit Harry Dickson, je continuerai pour vous, monsieur Seagrave, car, fort de ces détails, je pourrai expliquer tout ce qui arriva dans ces derniers jours. Que l’on me suive avec attention. Quarante ans se sont passés.

» Les indigènes découvrent le vol de leur dieu. Ils ont la mémoire tenace et immédiatement les soupçons se portent sur l’étranger qui fut sacré grand prêtre autrefois. Ils en-voient un émissaire en Angleterre avec mission de reprendre Kawang… Cet émissaire, nous le connaissons, c’était le petit Javanais.

— Whûrnee, dit doucement Mr. Pinchery, un homme de grande science…

— Pourquoi avait-il apporté avec lui ce terrible orang-lord ? demanda Dickson.

Une vive émotion s’empara du vieil homme à cette ques-tion.

— Whûrnee n’aurait jamais voulu châtier de ses propres mains le voleur sacrilège, comme il en avait reçu l’ordre – et même il n’aurait pas pu le faire.

— Oui, murmura le détective, et d’un autre côté il me semble avoir appris que jamais un orang-lord n’obéissait à un indigène.

— Vous avez compris, monsieur Dickson, Whûrnee n’était malais que de par sa mère… C’était le fils d’Evans. Whûrnee alla trouver Evans, qui le chassa, mais qui comprit la menace qui désormais allait planer sur lui. Une étrange soif d’or, d’or pur, s’était emparée depuis des années de Sir

 

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Evans et il résolut de sauver avant tout sa fortune qui lui était plus chère que sa vie.

— Halte ! s’écria Dickson, ce déménagement de son or avait un autre motif et mystérieusement il a causé sa perte. Tout l’or était en sûreté à Londres, il ne restait plus qu’un dernier convoi que le fidèle Green devait emporter le lende-main. Or ce dernier envoi ne comportait plus aucun lingot mais bien le dieu Kawang !

» Tous les soirs, Evans retirait d’une cachette, connue de lui seul et de Green, les blocs d’or qui devaient partir le len-demain, escortés par les agents de la police locale. Ce der-nier soir, le maître des usines avait donc un autre envoi à préparer et, pour la première fois, il vit Kawang !

» Ici, nous entrons en plein dans le mystère des religions indigènes. Je ne me charge pas de le dissiper, je ne le pour-rais, d’ailleurs. La malédiction du démon Kawang est-elle ré-elle ? L’esprit de Sir Evans fut-il frappé soudain de démence devant l’infernale monstruosité qui surgit devant lui ?

» Le fait est que le premier être qui parut devant lui à ce moment, était un petit chat que Grissman élevait en cachette dans un réduit des combles. Et Evans tua la petite bête selon les rites sanglants des adeptes de Kawang.

» C’est ainsi que la trouva Grissman, et l’intelligent ser-viteur comprit. Aussitôt, il lança un télégramme à Londres, me priant d’accourir.

» Mais Evans l’entendit ! Pris de fureur, il s’élança sur son domestique qui s’enfuit vers l’étage supérieur, espérant pouvoir s’enfermer dans le réduit secret. Déjà dans le bu-reau, Grissman reçut le premier coup, mais il eut la force de s’enfuir encore.

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» Comprenez-vous maintenant les traces de sang de notre première enquête, Sherwood ? Traces de sang de chat bien menues, laissées par le petit cadavre que Grissman gar-dait près de lui en téléphonant. Traces de sang humain sur le bureau, résultant du premier coup assené par Evans à son serviteur. Traces doubles sur l’escalier. Car, dans le réduit, les deux hommes ont lutté et Evans a reçu des coups ter-ribles, mais il est resté vainqueur. Et, sa démence aidant, il mutila sa victime selon les horribles rites indigènes.

» En regagnant sa chambre, il lui resta assez de force pour torcher le sang qui était répandu sur sa table de travail, puis il retourna dans sa chambre à coucher où il perdit défi-nitivement connaissance.

» Et maintenant un autre acteur entre en scène. C’est Mr. Lommel. Lommel est un dépensier. Lommel a des dettes. Lommel convoite le convoi d’or ! Il a préparé dans les sous-sols de son bureau un chargement de saumons de plomb, emballés de la même façon que les blocs d’or et attend une occasion propice pour faire une substitution au nez et à la barbe de Green, le voiturier. Mais l’occasion ne se présente pas, pour le bon motif que Lommel ne connaît pas la ca-chette et qu’il lui est impossible de s’introduire dans la mai-son. Il se désespère, car le dernier envoi va partir.

» Arrive alors le jour du crime. Lommel estime qu’il a beau jeu, mais il lui faut agir vite. Il apprend que l’interne Hage sera de garde de nuit auprès du blessé. Hage est son compagnon d’études et peut-être de débauche, en tout cas c’est un garçon pauvre. Il le gagne à sa cause.

» Hage fouillera la maison pendant sa nuit de veille et transportera les lingots dans la cave en les remplaçant dans leur cachette par les saumons de plomb emballés de toile.

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Mais Lommel pense à tout, il craint que Green ne puisse re-marquer quelque chose. Comme ce dernier est un fieffé bu-veur, il lui est facile de lui faire prendre une boisson droguée.

» Drogue qui aura pour effet non seulement de l’endormir, ce qui n’a pas grande importance, mais de l’abrutir suffisamment pour tuer en lui, pour quelques heures, toute perspicacité trop grande.

» Hage, homme intelligent et madré, découvre la ca-chette qui doit s’ouvrir dans la chambre même de Sir Evans. Il l’ouvre, mais au lieu de lingots il ne voit que la forme voi-lée. Il soulève ce voile et ce qu’il aperçoit est tellement af-freux qu’il perd la tête et appelle un agent à son secours. Or à ce moment, Evans s’éveille, il voit tout… Sa folie meur-trière le reprend : il tue Hage, de la façon que nous connais-sons.

» Les policiers découvrent l’interne, le ventre ouvert, et dans sa main, la petite pince qui a dû servir à ouvrir la porte clandestine de la cachette. Ils trouvent également Sir Evans, plongé dans sa torpeur de la veille, mais… le maître des usines joue la comédie !

» Finissons-en avec les événements de cette nuit. Lom-mel, inquiet, rôde autour de la maison de son maître. Il a té-léphoné à Hage, mais c’est nous qui l’entendons, car il ignore encore la mort de son compagnon. En quittant les usines, il file en moto vers les entrepôts Dumster pour voir l’effet de la drogue sur Green. Il trouve Green mort ! Que s’est-il passé ? Je laisse volontiers la parole à Mr. Pinchery.

— Il ne fallait pas que la statue de Kawang parte, dit-il et Whûrnee savait que le lendemain les mains impies de Green l’emporteraient. Il tua Green… selon les rites, hélas ! La mai-

 

– 260 – son des Seagrave était restée mienne et j’y avais donné asile à Whûrnee en mémoire de l’accueil que nous avaient fait ja-dis ses frères.

» Je comptais gagner de l’influence sur lui, suffisamment pour détourner la mort de mon pauvre Evans…

— Le lendemain, continue Harry Dickson, Evans fut transporté à la clinique mais vous comprenez que cela n’arrangeait pas ses affaires. Un infernal hasard le servit : Lommel vint lui rendre visite. Que s’est-il passé entre eux deux ? Ici, nous sommes réduits aux conjectures, mais je vois parfaitement Evans se dresser devant Lommel, l’esprit clair, et lui reprocher sa tentative de vol. Puis lui proposer un marché. Lommel a la même taille qu’Evans, les bandeaux que le blessé porte autour de la tête masquent aux deux tiers ses traits. Un postiche et un peu de maquillage aidant, et Lommel pourra facilement prendre la place de son maître pour une partie de l’après-midi et pour la nuit. Car Evans n’en demande pas plus. Lommel accepte, mais il ne voit pas revenir Evans.

» Il comprend qu’il lui sera difficile de continuer à jouer ce rôle à la clinique : il faut un coup de maître. Dès l’aube, il se déclare guéri et retourne chez lui ou plutôt dans la maison de celui dont il prend la place. Il feint la colère envers ses médecins et les congédie. Mais il n’y a pas lieu que la comé-die perdure : il disparaîtra aussi vite que possible, après avoir profité de sa nouvelle personnalité, pour se faire payer des chèques plantureux qu’il signe du nom d’Evans. Car il croit qu’Evans pourrait revenir d’un moment à l’autre.

— Mais il est revenu ! s’écria Tom Wills puisque je l’ai vu…

 

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— Oui, avant l’incendie. Je suppose qu’il a voulu s’introduire dans la maison pour voir si la statue de Kawang était encore en place. Les scellés l’ont dérouté.

— Et qui était l’autre personnage, maître ? Celui que vous avez vu pousser la porte ?

— Mr. Pinchery qui surveillait la maison, lui aussi, de crainte que Lommel, dont il avait compris le jeu, ne vînt y perpétrer son vol sacrilège !

D’un mouvement de tête, Mr. Pinchery approuva.

— Nous en arrivons au soir de l’incendie, dit Harry Dickson. Sir Evans n’avait pas tardé à comprendre que Whûrnee avait trouvé asile dans Seagrave House. Vous l’y avez vu entrer, fort bien camouflé, Tom, et il y allait dans l’unique but de tuer l’homme qui était… son fils.

» Mais l’orang-lord veillait et la fin d’Evans fut aussi ter-rible que celle des sapeurs-pompiers.

— Et l’incendie ?

Harry Dickson se tourna vers Mr. Pinchery.

— Whûrnee l’alluma, mais pourquoi ?

— Non, monsieur Dickson, il l’a seulement préparé et je l’ai laissé faire. Le Malais savait parfaitement qu’il n’aurait pu regagner sa patrie avec la statue, aussi sa mission n’avait-elle pas été confiée dans ce sens à l’envoyé.

» Il avait reçu l’ordre de renvoyer le Dieu Kawang par la voie du feu ! Whûrnee avait préparé un foyer gigantesque dans la maison du parc, dans l’espoir d’y transporter un jour

 

– 262 – la fameuse statue, d’y précipiter l’idole et de finir lui-même dans le brasier.

» Au moment où l’orang-lord se jeta sur Sir Evans, celui-ci lui tira un coup de revolver. Les conséquences en furent des plus singulières : la balle troua une lampe à pétrole qui explosa et le brasier final ne fut plus qu’une question de mi-nutes ! Je pense que tout a été dit.

— Non mais, et votre parapluie qu’en faites-vous ? s’écria Mr. Sherwood.

Mr. Pinchery sourit tristement.

— Vous saviez donc ?

— Pas moi, confessa le chef de police, mais Mr. Dickson.

— Le parapluie de Mr. Pinchery, dit le détective, était… une seringue.

— Quoi ? s’écria Mr. Sherwood. Vous vous moquez de nous !

— Et pourtant, il en est ainsi, dit le vieillard. Il contenait une forte dose de chloroforme.

— Pour quoi faire ? murmura Mr. Sherwood.

— Pour se défendre, parbleu. Sans devoir tuer celui qui aurait pu le tuer, lui, dit Harry Dickson.

— Qui donc ? L’orang-lord ? Whûrnee ?

— Ni l’un ni l’autre, mais Sir Evans ! Car Mr. Pinchery a vu clair dans toute cette affaire, bien avant nous. Il savait qu’Evans jouait la comédie et qu’il aurait pu se dresser de-

 

– 263 – vant lui, menaçant, criminel, et il s’était armé en consé-quence.

» Quand il sut qu’Evans était mort et son corps dévoré par les flammes, il a laissé son parapluie à la maison. Et je compris alors que son ancien compagnon n’était plus. Mais ce soir, il l’avait de nouveau parce qu’il avait vu Evans repa-raître. Devant la fenêtre de l’étage, il a vu surgir l’homme qu’il savait mort mais qui, lui, ne savait pas qu’il jouait le rôle d’un homme mort.

» Saisissez-vous le sens de ma phrase de tout à l’heure : un mort qui ne savait pas qu’il était mort ? Quand, quelques heures plus tard, Mr. Pinchery s’est rendu compte de la subs-titution et qu’il a reconnu le fantoche Lommel, il a abandon-né définitivement son parapluie protecteur.

— Je crois que Lommel va se réveiller, fit tout à coup Tom Wills.

— Cela ne regarde plus que notre ami Sherwood, dit Harry Dickson en s’éloignant.

 

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