Harry Dickson - Intégrale volume I
Chapitre 2: Les Crimes de la Nuit Suivante
CHAPITRE 2
LES CRIMES DE LA NUIT SUIVANTE
Les médecins ayant déclaré que le transport de Sir Evans dans une clinique était impossible, ils commirent un infirmier à sa surveillance.
C’était un jeune interne d’hôpital, Reggie Hage, à la veille de passer ses derniers examens de docteur en méde-cine. Un garçon de belle taille, rompu aux exercices de sport, aux idées saines et claires.
Dans la suite, ces détails auront leur importance, comme on pourra le voir.
Il accepta ce travail d’infirmier parce que c’était un jeune homme peu fortuné et qui devait recourir à toutes sortes de besognes supplémentaires pour couvrir les frais de ses études. Il prit sa garde à huit heures du soir, quand Mr. Mills se fut définitivement éloigné.
Comme Mr. Evans ne pouvait plus donner des ordres pour continuer la surveillance policière qu’il avait si bizarre-ment demandée, elle fut levée dans le courant de la journée et seul un gardien de police fut maintenu dans le jardin des usines. Harry Dickson, Tom Wills et Mr. Sherwood, après avoir passé plusieurs heures en de vaines enquêtes, s’étaient retirés, promettant de revenir le lendemain.
Reggie Hage s’était pourvu de thé, de sandwichs et de livres pour passer sa veillée. À neuf heures, il prit la tempéra-ture de son patient, et la trouva relativement satisfaisante, ce qui le dispensait de lui faire une piqûre.
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Il s’installa dans un fauteuil et alluma une lampe porta-tive sur la table, de façon que la lumière ne pût gêner le bles-sé.
À dix heures, il reprit la température de Sir Evans et s’installa derechef dans son fauteuil pour se plonger dans sa lecture.
À onze heures trente, le gardien de ronde arriva à la hau-teur du perron de la maison et ne remarqua rien de suspect. Il pouvait voir au premier la faible clarté de la lampe porta-tive de l’infirmier.
Soudain, il lui parut entendre le bruit sourd d’une chute.
Il resta le nez en l’air, interrogeant les fenêtres, atten-dant un appel, mais rien ne se produisit. L’idée lui vint un moment de sonner, mais il n’osa le faire, de peur de troubler le malade à qui on devait éviter tout bruit.
Plus rien d’insolite ne s’étant passé, il reprit sa ronde, mais néanmoins la limita aux alentours de la maison.
Donc, à partir du moment où il avait entendu le bruit, personne ne pouvait s’introduire dans la demeure de Sir Evans, ni la quitter, sans être vu de l’agent de police.
Vers une heure du matin, la fenêtre de l’étage fut ou-verte et le veilleur s’entendit héler d’une voix plaintive.
Il reconnut celle de l’infirmier.
— Agent, suppliait Hage, pouvez-vous donner le signal d’alarme sans vous éloigner ? Sans vous éloigner, entendez-vous… il se passe quelque chose d’impossible, d’affreux… Faites vite, je vous prie.
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— Pour l’amour de Dieu, qu’y a-t-il, monsieur Hage ? demanda le veilleur avec effroi.
— Il y a un monstre dans la maison, quelque chose comme un homme à trois têtes… je ne sais… mais faites vite !
— Il aura bu ou sera devenu fou ! murmura l’agent, mais néanmoins il s’approcha de la grille et lança par trois fois un coup de sifflet.
À l’étage, la fenêtre s’était refermée.
Son appel lancé, le gardien se retourna vers la maison.
Son regard tomba à cette minute sur la fenêtre éclairée par le reflet de la lampe. Il crut soudain y voir une ombre, « une sorte de bras démesuré », comme il l’expliqua plus tard. Au même moment, lui parvint le cri.
C’était un long hurlement d’horreur qui s’acheva sur un effroyable râle d’agonie. Cette fois l’agent lança son appel avec vigueur, mais déjà deux de ses collègues accouraient.
Ils se mirent à carillonner avec fureur puis à heurter la porte close. Aucune réponse ne leur fut faite.
— Hage ! Hage ! Ouvrez donc la fenêtre ! criait le gar-dien, mais elle ne s’ouvrit plus. Déjà deux autres policiers ar-rivaient au pas de course.
L’un d’eux reçut l’ordre d’avertir immédiatement Mr. Sherwood, et d’amener un serrurier.
L’homme fit diligence car bientôt une auto s’arrêta de-vant la grille et le chef de police, Harry Dickson, Tom Wills
– 196 – et un ouvrier serrurier en descendirent ; ce dernier se mit immédiatement en devoir d’attaquer la porte.
Quand celle-ci eut cédé à ses efforts, policiers et détec-tives ne firent qu’un saut jusqu’à l’étage.
Dès qu’ils eurent pris pied sur le palier, ils virent la porte de la chambre de Sir Evans entrebâillée et un rai de faible lumière ; ils entendirent la respiration rocailleuse de l’usinier.
— Dieu merci, il n’est pas mort ! murmura Mr. Sherwood.
— Il y a encore un homme dans cette chambre, riposta Harry Dickson en poussant la porte, et immédiatement il vit la scène.
Reggie Hage était étendu sur le plancher, sur le dos, le visage convulsé par une terreur sans nom. Sa longue blouse blanche n’était plus qu’une loque sanglante et déchirée.
— Oh, gémit Mr. Sherwood… Monsieur Dickson, c’est abominable. Il porte la même blessure en croix que l’infortuné Grissman et… et… le petit chat !
Un paquet de viscères opalins jaillissait hors de l’énorme blessure par où la vie du malheureux interne avait dû fuir immédiatement.
Rien n’était dérangé dans la pièce : aucun indice ne pou-vait témoigner d’une lutte entre l’assassin et la victime.
Sur la table, un diagramme de fièvre avec horaire relatait les constatations de l’infirmier.
Sir Evans, immobile, continuait à dormir, le souffle sac-cadé.
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— Il a parlé… d’un homme à trois têtes… un monstre… murmura le gardien de nuit, j’avais cru qu’il avait bu ou rêvé. J’ai tout de même lancé le signal et puis j’ai cru voir cette ombre, celle d’un très grand bras.
Harry Dickson prit place entre la lampe et la fenêtre et étendit le bras.
— Allez voir dans le jardin, si vous voyez l’ombre de mon bras, dit-il.
Le policier s’esquiva et revint quelques moments après en secouant la tête.
— Je ne vois rien du tout, sir… et puis la lumière est trop faible pour permettre la projection d’une telle ombre.
— Était-elle donc plus forte tout à l’heure ? demanda Dickson.
— Mais… je ne sais… j’oserais presque dire que oui.
— Étrange, murmura Harry Dickson et il se retourna vers le cadavre de Hage.
Le corps complètement exsangue se figeait rapidement dans la mort ; le détective regarda attentivement les traits épouvantés du mort.
— Il a dû voir quelque chose d’effroyable, dit-il.
— Il a dit en effet, « d’affreux, d’impossible », sir, je m’en souviens très bien, intervint le gardien.
— Il y a quelque chose dans sa main, fit tout à coup Tom Wills.
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Harry Dickson se pencha et entrouvrit la dextre fermée du mort ; un petit objet luisant en tomba.
— Une pince ! s’écria Mr. Sherwood.
— Médicale ? demanda Tom Wills.
Mais son maître émit un petit sifflement de stupeur.
— Eh non, aucune trousse chirurgicale n’en possède de pareille, ce ne sont que nos amis les cambrioleurs qui se ser-vent d’instruments de ce genre !
— Que diable vient-elle faire dans la main de cet infir-mier ? demanda Mr. Sherwood.
— Elle est même fort perfectionnée, continua Harry Dickson, rarement j’en ai vu de si petites dimensions et en même temps aussi utiles au genre de travail que l’on est en droit de lui demander !
— Cela porte le nombre de crime à trois en moins de vingt-quatre heures ! gémit Mr. Sherwood. Ah, c’en est fini de mon repos !
Tout à coup, le téléphone se mit à sonner dans le bu-reau. Mr. Sherwood voulut s’y rendre, mais Harry Dickson l’en empêcha.
— Permettez que je prenne la communication, on ne peut jamais savoir à quoi cela peut nous servir.
Il décrocha l’appareil et demanda d’une voix assourdie à dessein :
— Eh bien ?
— Est-ce vous Hage ?
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— Mais oui !
— Trouvé ?
— Pas encore !
— Dépêchez-vous, que diable, la nuit ne dure pas et Green ne dormira pas toujours !
La communication fut coupée.
— Demandez d’où elle est venue, opina Mr. Sherwood.
Harry Dickson accepta et décrocha à nouveau l’appareil : aucune réponse ne lui parvint du central télépho-nique.
Brusquement il déposa le cornet et fit la grimace.
— Nous aurions pu attendre jusqu’à l’aube : le téléphone n’est pas branché sur l’extérieur, mais bien sur les bureaux des usines. Qui diable peut y être à cette heure ? Allons voir sur-le-champ !
— Ces bureaux sont situés de l’autre côté des usines, expliqua le chef. Il faudra faire le grand tour des bâtiments.
— Le nom de Green vous dit-il quelque chose ?
Le chef de police réfléchit.
— Green… il y a pas mal de gens de ce nom. Mais at-tendez. Sol Green, c’est le nom de cette brute de cocher qui trimballe tous les jours la charrette de l’usine.
— L’homme à la bouteille ? demanda Tom Wills.
— Quant à cela oui, c’est un fieffé ivrogne.
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— À propos, Sherwood, demanda le détective, que transportait cette voiture ?
Le chef ouvrit de grands yeux.
— Franchement je n’en sais rien, mais je suppose qu’il n’y a pas mal de marchandises à transporter ici.
Un des agents qui assistait à l’entretien s’avança.
— Avec votre permission, sir, je pourrais vous dire quelque chose à ce sujet, j’ai quelquefois assisté à ce trans-port comme vous dites.
— Venez avec nous, dit Harry Dickson, vous nous ra-conterez cela en marchant, car il nous faut atteindre les bu-reaux sans retard, si nous voulons y pincer l’oiseau du télé-phone. Il y a assez d’hommes ici présents pour continuer la garde.
Ils traversèrent le jardin et chemin faisant l’agent décla-ra :
— Ce n’étaient pas nos affaires de savoir ce que conte-nait la charrette, ni de connaître sa destination, mais on ne peut s’empêcher de voir et de constater. Il n’y avait jamais grand-chose dans la voiture, mais néanmoins les petits bal-lots qui s’y trouvaient semblaient bien lourds.
» Green, oui c’est bien le nom du cocher, me disait hier qu’il ne restait plus qu’un chargement. Je lui ai demandé de quoi et il a répondu grossièrement : « Des nèfles. » On se rendait invariablement à la gare du Sud où attendait un wa-gon fermé. Green portait le tout dans ce wagon, il y avait en général sept ou huit de ces paquets très lourds. J’ai demandé un jour à l’employé du chemin de fer ce qu’il pouvait y avoir dedans. Il a haussé les épaules et répondu que c’était un wa-
– 201 – gon que l’on louait fermé et que par conséquent cela ne re-gardait personne. Un employé de la gare les convoyait jusqu’à Londres, je crois, et chaque fois je vis que Green lui remettait un bon pourboire.
Ils avaient dépassé les grandes bâtisses des usines et s’engageaient dans une large cour au fond de laquelle se trouvaient les bâtiments bas des bureaux.
Tout y était noir et silencieux.
— Il faudra prendre sur vous la responsabilité de forcer une de ces portes, dit Harry Dickson au chef de police.
— Soit, je la prends !
Ils entrèrent dans un petit hall relativement mal tenu sur lequel s’ouvraient plusieurs pièces servant de bureaux aux employés.
— Il y a pas mal de téléphones, grommela Tom Wills.
— Qu’à cela ne tienne, Tom, riposta le maître, sur le ta-bleau à manettes de Sir Evans, le levier était mis sur la lettre B.
— Expéditions, dit Sherwood en désignant une grande pièce délabrée où des tables de bois noir servaient de pu-pitres.
Un appareil téléphonique reposait sur l’une d’elles.
— Voici le téléphone qui a servi, déclara Dickson : le mi-crophone est encore légèrement humide et l’écouteur encore tiède.
— Ne pourrait-on relever des empreintes digitales ?
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— Certes, mais cela ne nous avancerait qu’à trouver celles de tous les employés de ce bureau et ils doivent être en nombre. Il y a peut-être mieux à faire. En tout cas l’oiseau s’est défilé bien rapidement, sans aucune raison apparente.
— Sans doute qu’il avait affaire ailleurs ? opina Tom Wills.
Harry Dickson se tourna vers lui.
— Mais pourquoi pas après tout… c’est même fort plau-sible et votre remarque a sa valeur Tom ! dit-il.
— Vous vous moquez, maître ! marmotta Tom gêné.
— Pas du tout… et vous allez voir !
Il braqua sa lampe électrique sur l’appareil téléphonique et sourit.
— Regardez à votre tour le tableau de distribution : la manette devrait se trouver à côté de cette petite inscription « Monsieur Evans », n’est-ce pas ? Puisque l’appareil a été tout à l’heure en communication avec son bureau… Eh bien, elle se trouve au contraire à côté de la lettre P.
— Preston ! s’écria Mr. Sherwood.
— D’où nous pouvons conclure qu’après nous avoir té-léphoné, l’homme s’est encore mis en relation avec un abon-né de la ville !
— Bravo ! s’écria Mr. Sherwood, nous allons donc enfin savoir quelque chose. Mais comme il a agi en vitesse !
— Il nous a fallu près de dix minutes pour arriver ici, ne l’oubliez pas, dit Harry Dickson, puis il demanda le bureau central.
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Il avait eu raison, un appel téléphonique avait été lancé des bureaux de l’usine vers les entrepôts Dumster qui toute-fois n’avaient pas répondu.
— Dumster, murmura Mr. Sherwood, des entrepôts le long du canal, pourtant il me semble qu’ils sont gardés de nuit.
L’agent qui les accompagnait intervint de nouveau.
— Pardon, sir, il me semble un jour avoir entendu Green raconter qu’il était employé, trois fois par semaine, comme veilleur de nuit aux entrepôts Dumster.
— Encore Green ! s’écria Mr. Sherwood.
— Mais cela s’enchaîne ! s’affaira Dickson, cela s’enchaîne très bien. Green ne dormira pas toujours, disait l’homme au téléphone, et il a voulu se convaincre qu’il dor-mait encore en lui téléphonant ! C’est d’une simplicité…
— Oui, à la Harry Dickson, dit Mr. Sherwood, d’un ton mi-figue mi-raisin.
— Green, dit l’agent, nous attendait toujours devant la grille quand nous étions désignés pour le convoyer. Il gro-gnait toujours et prétendait que nous étions en retard. Ses colis étaient alignés devant le perron de la maison et il m’a semblé voir parfois Sir Evans regarder à la fenêtre. Green possède une force physique colossale et pourtant il avait par-fois de la peine à soulever ses paquets emballés dans de la grosse toile à voile.
— Tout cela est bien compliqué, grommela
Mr. Sherwood.
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— Jusqu’ici tout est encore assez logique, riposta Harry Dickson. Reste à savoir comment nous allons trouver Green.
L’automobile les prit en charge et les mena, à travers un dédale de ruelles obscures et malpropres, vers un canal où sommeillaient des chalands et des remorqueurs. Au loin, dans une clarté de falots à acétylène, une grue mécanique déchargeait une péniche, des coups de sirène déchiraient l’air.
— Reste à savoir comment nous trouverons Green…
Ces mots sonnaient à l’oreille de Tom Wills et prenaient soudain une étrange acuité.
— Maître, dit-il à l’oreille du détective, il me semble que vous appréhendez un nouveau malheur ?
Pour toute réponse, Harry Dickson lui serra nerveuse-ment la main.
Dans la clarté des phares d’auto, soudain une grande inscription surgit : « Dumster & Co. » La voiture stoppa.
— Naturellement tout est fermé là-dedans, bougonna Mr. Sherwood, mais les bureaux ne sont que de petites ca-hutes de bois et de verre. Tenez, les voici.
L’agent de police y fut le premier et darda le rayon de sa torche par un losange vitré de la paroi de planches.
— Il y a quelqu’un d’étendu sur le plancher ! s’écria-t-il.
— Qui dort, constata le chef, Green sans doute.
Mais déjà le détective ébranlait la mince porte qui céda à sa première pesée.
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— Là… rugit-il, je m’y attendais presque !
Tom Wills sentit la fade et affreuse odeur, celle d’une boucherie mal tenue, d’un étal d’abattoir.
Les rayons de trois lampes convergèrent sur le corps étendu.
— Green ! s’exclama l’agent, ah, les bandits comme ils l’ont arrangé !
Mais Mr. Sherwood faillit cette fois devenir fou.
— Assassiné comme les autres !
— Le corps est encore chaud, murmura Tom Wills en se relevant, le criminel ne nous a devancés que de quelques mi-nutes.
— Motocyclette, expliqua brièvement Harry Dickson. Les hommes qui travaillent au déchargement de la péniche pourront en témoigner. C’est bien dommage que cette route parsemée de gravier du Rhin n’ait pu retenir aucune em-preinte de ses pneumatiques.
— Il s’agirait de savoir ce que transportait la charrette de Green que mes hommes convoyaient, déclara Mr. Sherwood.
— Vraiment, vous y tenez ? demanda Harry Dickson. Ne vous donnez aucune peine, mon cher ami, pour ouvrir une enquête à cet endroit. C’était de l’or, tout simplement !
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