Harry Dickson - Intégrale volume I
Chapitre 4: Le Visiteur de Minuit
— Tout devient clair à présent. Il ne nous reste qu’à dé-couvrir le Révérend Scott !
— En tout cas, vous avez découvert le coquin qui a chi-pé mes tartines au fromage, il a été puni par la justice imma-nente, déclara Mr. Brass.
— Détrompez-vous, monsieur Brass, dit Harry Dickson, ce n’est pas feu Patterson qui a mangé vos excellents sand-wichs, ni ceux de vos collègues, mais le Révérend E.T. Scott !
— Alors, arrêtez-le sans délai ! cria le surveillant.
— Hm… En juste cause, on pourrait le faire, mais le délit est bien minime en vérité. Pourtant, cela ne veut pas dire que je n’aimerais pas m’entretenir quelque temps avec lui ! Je suppose que, ce soir, ce sera chose faite !
CHAPITRE 4
LE VISITEUR DE MINUIT
Minuit dans Seven Sisters Road.
Le temps est affreux, la pluie tombe à torrents, et un âpre vent du nord la chasse en trombes devant lui.
Même l’agent de service n’a pas le courage d’affronter un tel déluge et s’est réfugié prudemment sous un porche : il sait que le plus redoutable des rôdeurs ne voudrait se risquer dans une pareille tourmente.
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Miss Alice Chudetts a quitté sans espoir de retour son service et, en attendant son mariage avec O’Monroy, solen-nité très proche, elle a élu domicile chez Mrs. Brixton.
L’arrière-boutique de la verdurière est en fête. L’agent, qui n’est pas de service ce soir, a endossé son uniforme nu-méro un et préside la table du dîner, car on fête officielle-ment ses fiançailles avec la charmante Alice.
Mrs. Brixton a bien fait les choses : une superbe volaille au gros sel sera bientôt servie, suivie d’un pâté de rognons au madère, et d’un pudding aux fruits dont elle est seule à connaître la recette. Il y aura du vin de France et d’excellentes liqueurs.
Et comme Mrs. Brixton a servi dans sa jeunesse chez des lords, elle s’est mise en tête de transformer ce repas de fian-çailles en medianoche, c’est-à-dire que le premier plat n’y sera servi qu’au coup de minuit ; il paraît que cela porte bon-heur à des futurs mariés.
En attendant le début du festin, devant des apéritifs aus-si choisis que nombreux, on a causé de « l’affaire ».
— Que de crimes ! a gémi Mrs. Brixton.
— Il n’y a pas de crimes, déclare le policier, si ce n’est l’étrange lascar dont on a découvert ce matin le cadavre dans la tour de Clapham. Il est prouvé que c’est Mrs. Belkins qui lui a fait passer le goût du pain, mais on est disposé à penser qu’elle n’a agi que dans un mouvement de défense.
» Il y a déjà des renseignements qui viennent d’être dé-posés au poste concernant ce Patterson. Il paraît que c’était un vilain bonhomme, qui se disposait à former à Londres une bande de bandits, tous d’anciens coloniaux sud-africains.
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— Patterson ! s’écrie Alice Chudetts, le fameux soir, j’ai failli aller à un de ses sermons. Je ne l’avais jamais vu, mais maintenant que vous me le décrivez, mon chéri, je crois que c’est le vilain homme que Mrs. Belkins regardait aller et ve-nir la nuit, dans la rue, avec une telle crainte.
— Mais que dire du pauvre Mr. Matthews ? s’écrie Mrs. Brixton.
— Harry Dickson tirera promptement cette affaire au clair. À ce propos, j’ai fait une remarque ce matin au bureau de police. J’ai dit que le cadavre de Mrs. Belkins avait été trouvé, la tête tournée vers la tour de Clapham, tandis que celui de Mr. Matthews était couché dans le sens opposé. À mon avis, ai-je dit, le pharmacien s’enfuyait de la tour, au moment où le train l’a surpris, et dans un état de nervosité suffisante pour ne pas voir le danger qui s’approchait. Tandis que Mrs. Belkins tirait sur quelqu’un qui se rendait dans la tour, soit Patterson, au moment où le convoi écraseur arri-vait sur elle, sans crier gare.
» Harry Dickson, qui m’entendait parler, m’a donné une tape sur l’épaule en disant :
» — O’Monroy, je vous ai mal jugé, mon garçon, je crois bien que vos galons de sergent seront dans votre corbeille de noces !
— Que Dieu l’entende ! s’écria Miss Alice, rouge de plai-sir.
Minuit sonnait, et la volaille parut sur la table.
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*
* *
À ce moment, Harry Dickson se tenait immobile aux cô-tés de Tom Wills, dans la chambre du premier étage du nu-méro 218 ter de Seven Sisters Road.
Il toucha légèrement la main de son élève et lui murmu-ra à l’oreille :
— Écoutez !
Un bruit de pas précautionneux montait vers eux.
— Nous avons bien fait de laisser la fenêtre de la cui-sine-cave entrebâillée, dit Harry Dickson avec satisfaction. Venez !
Ils descendirent sans faire de bruit et s’arrêtèrent devant la porte de la salle à manger du sous-sol. On y remuait des meubles avec beaucoup de précautions.
Harry Dickson alluma sa lampe électrique, mais en voila la lumière de sa main.
— Ouvrez, Tom !
Le jeune homme obéit et, en même temps, Harry Dick-son démasqua le faisceau lumineux. Un cri de terreur reten-tit.
— Ne vous effrayez pas, Mr. Scott, ce ne sont pas les « Sarvas » mais uniquement Harry Dickson.
Un homme aux vêtements souillés, au visage tordu par le chagrin, se tenait debout au milieu de la pièce, tremblant de tous ses membres.
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— Venez avec moi au salon, sir, dit aimablement le dé-tective, nous y serons bien mieux pour causer un peu.
Le pasteur les suivit, la tête basse, et de rauques san-glots soulevant sa maigre poitrine.
— Ah, ces fleurs, ces hideuses fleurs ! fit-il tout à coup avec horreur.
— Bah, elles ne vous feront aucun mal, dit cordialement le détective. Soyez d’autant plus rassuré que les adeptes Sar-vas de feu Patterson sont en ce moment tous sous les ver-rous, et qu’ils auront à répondre déjà de pas mal de délits, si ce n’est de crimes.
— Dites-vous vrai, monsieur Dickson ? s’écria Mr. Scott dont le visage s’éclaira.
— Et maintenant, causons. Et si vous voulez me per-mettre un acte de vanité ou plutôt d’amour propre personnel, laissez-moi parler, je crois que je connais votre histoire.
» Donc, il y a bien des années, le pasteur Scott, en mis-sion dans le Mozambique, y fait la connaissance d’un ancien collègue, le nommé Patterson et, par simple curiosité, se fait membre d’une secte mystique, les « Sarvas », composés d’hommes blancs sans foi ni loi, mais cela Mr. Scott l’ignore.
» Il ignore aussi qu’il vient, par ses serments, de se lier corps et âme à ces démons. Il ne l’apprend que bien plus tard, quand, exerçant son sacerdoce dans la colonie anglaise, Patterson vient l’y trouver et, sur la foi de ses anciens enga-gements, le somme de l’aider à mener à bien quelque téné-breuse et criminelle mission. Scott refuse, mais ce faisant il s’attire la haine des « Sarvas » et, fuyant devant eux, il re-
– 172 – tourne en Angleterre. L’autorité ecclésiastique y voit un abandon de poste, et il est forcé de démissionner.
» Il vient habiter Londres chez sa sœur, et y passe deux années tranquilles, quand soudain il reçoit une invitation à se rendre à un sermon du pasteur Patterson. Il se voit repéré et perdu. Il ne lui reste qu’un moyen : disparaître.
» Mais disparaître comment ? Les « Sarvas » auront tôt fait de le retrouver et de lui régler son compte. Mais Scott n’ignore pas que les « Sarvas », tout en étant des criminels, sont avant tout des mystiques, des superstitieux. Et il décide de disparaître d’une façon « mystique » ou plutôt très mysté-rieuse.
» Tout est arrangé d’avance avec sa sœur. Il sait l’heure à laquelle l’agent de ronde passera devant sa porte et y sta-tionnera un peu, puisqu’il est amoureux de la servante. Il s’arrange donc pour sortir à ce moment avec sa sœur et Miss Chudetts, et fait connaître qu’il se rend à un sermon du Ré-vérend Patterson.
» Pourquoi ? Pour que les « Sarvas » apprennent qu’il ne se dérobait pas à leur invitation, et croient à la réalité de sa disparition.
» Je le répète : tout a été prévu. Il rentrera sous un pré-texte des plus simples : il va quérir son parapluie. Comme il ne revient pas, tout le monde entrera dans la maison. La fe-nêtre au ras du trottoir a été bien graissée par lui, et pendant que la rue est vide de présences et que l’obscurité y tombe, il sort par là, se défile le long des maisons, et par une ruelle traversière voisine, il pourra s’enfuir et gagner une cachette repérée d’avance : la tour de Clapham. Mrs. Belkins joue bien son rôle. Au moment d’entrer dans la cuisine-cave, elle
– 173 – va vérifier la fermeture des fenêtres mais, en fait, elle ferme celle par où son frère s’est enfui, et cela au nez de l’agent.
» Mais Mr. Scott compte sans le pharmacien Matthews qui assiste à la scène du pas de sa porte. Il n’a pas à hésiter. Le brouillard tombe, il s’élance dans la pharmacie, attrape Mr. Matthews au collet et le force à s’enfuir avec lui par le jardin. Il parvient à atteindre en sa compagnie la tour de Clapham. Je suppose que, chemin faisant, il lui raconte une histoire de péril qui le menace aussi bien que Matthews lui-même.
— C’est juste, laissa tomber Mr. Scott, pauvre Mat-thews ! J’avais dû lutter d’abord avec lui, et ses bocaux en pâtirent. Mais ensuite il me suivit sans trop rechigner…
— Et vous avez été obligé de le garder prisonnier avec vous dans la tour, car il a dû se fâcher et vous menacer de tout raconter !
— En effet !
— Jusqu’au moment où, votre surveillance se relâchant à son endroit, il parvint à s’enfuir, mais pour tomber victime d’un péril cette fois véritable, hélas !
» Le parapluie piqué au plafond a bien étonné le monde. Pas moi toutefois ! Les « Sarvas » en apprenant votre dispari-tion ont cru dans leur mysticisme que vous étiez parti sur un plan de l’au-delà qui était peut-être celui du châtiment de votre trahison. Le fait de trouver votre parapluie à cet en-droit impossible leur a fait croire que vous étiez parti vers de singulières altitudes où la présence d’un parapluie devait être jugée inutile et blessante !
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» Les « Sarvas » usent de drogues stupéfiantes, et cela aide puissamment à entretenir chez eux ces idées fantas-tiques. Cela n’a rien d’étonnant, même de la part d’Européens !
» Mais quelqu’un n’a pas prêté foi à cette disparition mystique : Patterson. Il s’est mis à espionner avec fureur Mrs. Belkins, qui a été empêchée de la sorte de venir vous ravitailler dans votre retraite, et surtout de vous procurer les moyens de vous en aller. À la fin, elle a décidé de se défaire de l’odieux persécuteur.
» Elle sortit hier soir, l’attira dans les environs de la tour de Clapham et lui tira une balle de revolver. Blessé, Patter-son s’écroula et, comme vous aviez assisté de loin au drame, vous vous êtes dépêché d’aller quérir le corps de votre en-nemi. Hélas !… le sort de Matthews a été également celui de Mrs. Belkins.
» La nuit suivante, ne voyant pas leur chef revenir, les « Sarvas » décidèrent de prononcer des incantations dans votre maison, dans le but de vous faire revenir ou de pouvoir converser avec vous. Je suppose qu’ils en avaient déjà eu l’intention auparavant mais que Patterson, se rendant compte du danger que ce projet présentait, les en a empê-chés en son absence.
Ils s’y décidèrent tout de même.
— Je n’ai rien à ajouter, monsieur Dickson, murmura le pasteur. Vous savez tout. Mais j’ai commis des larcins… un vol même !
— Le rapport de Mr. Brass a été classé sur mes ins-tances, monsieur Scott, dit Harry Dickson. Je vous souhaite à présent la vie tranquille que vous méritez !
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