Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 30 sur 38

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Harry Dickson - Intégrale volume I

Chapitre 4: Le Cercle Noir

— Du sang, murmura-t-il avec horreur. La dalle est noyée de sang. Écoutez le feu grésille en l’atteignant. Et puis, quelque chose est étendu sur les tisons.

— Un chien, constata le détective. La pauvre bête a été égorgée sur place.

Tom se souvint alors du jappement douloureux qui l’avait frappé il y avait quelque temps à peine.

— Inutile d’aller plus loin, dit Harry Dickson en entraî-nant Tom Wills. Tout cela sent le brûlé, comme auraient dit les inquisiteurs du moyen âge.

Il n’en dit pas plus long ce soir-là, et Tom le trouva sin-gulièrement renfermé et songeur, après le bizarre épisode de la nuit.

 

CHAPITRE 4

 

LE CERCLE NOIR

 

Le surlendemain, le détective reçut une visite qui l’amusa fort. C’était celle d’un vieux gentleman habillé à l’ancienne mode, petit et fluet, mais dont les yeux bleus lui-saient avec bonhomie derrière les fines besicles.

Il se présenta comme Mr. Ebenezer Livvins.

— Monsieur Livvins ! s’écria le détective. Mais je vous connais très bien, du moins de réputation. N’êtes-vous pas le plus célèbre occultiste de Londres ?

 

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— Célèbre, si l’on peut dire, riposta modestement le vieillard. Je possède quelque renommée, il est vrai, mais je n’ai rien fait pour la rechercher, ni même pour la mériter. J’ai voué une grande partie de mon existence aux sciences oc-cultes, et je pense avoir pénétré quelque peu leurs sombres arcanes. Je viens vous trouver au sujet de l’échiquier ensor-celé.

— Ensorcelé ! s’écria le détective avec un sourire quelque peu narquois.

— Je vous concède le ton et le sourire, et vous les par-donne même, répliqua Ebenezer Livvins. Tout autre en ferait autant à votre place, car il est d’usage de se moquer des choses que l’on ignore ou que l’on ne comprend pas.

— J’accepte votre pardon, dit Harry Dickson avec plus de gravité. D’autant plus que je crois qu’il y a des pratiques de magie noire en jeu, dans cette énigmatique cause qui m’a été soumise.

— C’est de la magie noire, affirma le bonhomme avec énergie, et de la plus belle eau, et pratiquée par quelqu’un qui agit en connaissance de cause.

» Je respecte grandement la science mystérieuse, mais je ne puis admettre que des créatures aux appétits vils en usent à des fins criminelles ! Je viens vous apporter ma col-laboration, monsieur Dickson !

Harry Dickson ne songeait plus à rire. Mr. Livvins pou-vait en effet lui être d’une réelle utilité.

— J’accepte votre concours, cher monsieur, dit-il, mais puis-je vous demander de quelle façon vous le comprenez ?

 

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L’occultiste prit un ton quelque peu doctoral pour s’expliquer.

— Le retour continuel d’une figurine noire, représentant un être animé, comme un cheval ou un cavalier, en une place déterminée qui ne varie jamais, comme la fatale troisième case de gauche de l’échiquier, la mort qui semble planer inexorablement sur cette même place, tout cela me fait com-prendre qu’il s’agit d’une invocation diabolique, parmi les plus complètes que je connaisse.

— Et quel est le but de cette invocation ? demanda le dé-tective, intéressé par les propos du vieillard.

— Ce n’est pas toujours le même, bien qu’en général il se rattache à la recherche des trésors cachés. Je ne vais pas jusqu’à prétendre que l’esprit du mal y soit directement in-voqué et prié d’apparaître. Non, je ne crois pas que le Malin se présente à l’incantateur sous une forme tangible, bien que les anciens grimoires l’affirment en plusieurs endroits.

» La Clavicule du grand roi Salomon nous enseigne bien des choses à ce sujet, et c’est fort de ses enseignements que j’ose me présenter devant vous.

— Bref, que proposez-vous, monsieur Livvins ? demanda le détective.

— Le cercle de défense ! En prononçant certaines for-mules qu’il m’est donné de connaître, je tracerai le cercle noir, contre lequel se butent en vain les entités des ténèbres. Je serai assis à l’intérieur avec vous et nous jouerons une partie d’échecs. C’est moi qui poserai le cavalier noir après le troisième coup, sur la case trois. Remarquez le retour obstiné du nombre trois, nombre magique par excellence, mais très craint par les esprits malfaisants, pour son essence divine.

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— Où jouerons-nous cette étrange partie ? demanda Dickson, tenté par la tournure imprévue des choses.

— Mais dans la maison vide et notamment sur le dernier échiquier qui s’y trouvait et qui joua un rôle dans la mort de deux hommes innocents !

— Après tout, pourquoi pas ? accepta Harry Dickson. Fixez le jour et l’heure.

— Ce soir si vous le voulez bien. L’heure importe peu. On parle trop de minuit comme d’une heure propice aux in-cantations ténébreuses, mais n’en croyez rien. Le Malin ne regarde pas à son chronomètre pour déterminer sa présence parmi nous, ajouta-t-il avec un fin sourire.

On tomba d’accord sur dix heures sonnantes et Harry Dickson trouva le vieil occultiste fidèle au rendez-vous.

Le détective ouvrit la porte de l’immeuble de Bunhill Road en constatant avec plaisir que la nuit noire et pluvieuse avait chassé les passants des rues solitaires.

Quand ils furent arrivés dans la chambre de l’étage, Mr. Livvins alluma un gros cierge de cire brune qu’il planta sur le coin de la cheminée, de manière à ce que sa lumière tombât en plein sur l’échiquier.

— Permettez que je me recueille avant tout, dit-il gra-vement. Les formules que je prononcerai tout bas sont ri-tuelles et je ne veux m’y soustraire. Songez que les religions les plus hautes ont leurs rites.

Il baissa les yeux et ses lèvres frémirent comme en une inaudible prière ; son visage était si grave que, malgré lui, le détective se sentit impressionné.

 

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Enfin Mr. Livvins leva les yeux.

D’un geste de la main, il décrivit un cercle dans l’air et Dickson vit que sa main était gantée de noir.

— C’est le cercle noir, expliqua l’occultiste à mi-voix, nul besoin n’est de le tracer au charbon ou avec de la cou-leur. L’ombre de mon geste reste dans l’atmosphère, invi-sible mais réelle.

— Que signifie ?… commença Dickson.

Mais son compagnon l’interrompit.

— N’employons pas de vains mots, dit-il. Je ne pourrais moi-même vous dire ce qui se produira en dehors du cercle noir. Mais il est évident qu’à la pose du cavalier sur la case fatale, quelque chose se produira. L’être de la grande ténèbre apparaîtra-t-il devant nous ? Manifestera-t-il sa présence ? Qui pourrait le dire ? Mais, à l’intérieur de ce cercle, nous sommes à l’abri de ses tentatives, aussi hostiles qu’elles puissent être. Jouons !

Harry Dickson poussa le premier pion blanc et son par-tenaire riposta aussitôt par la première pose du cavalier noir.

Le second coup fut joué en quelques secondes, puis Har-ry Dickson poussa enfin son dernier pion avant le troisième coup du cavalier noir.

D’une main ferme, mais les lèvres pincées, le vieil occul-tiste saisit la figurine de bois noir et l’éleva en l’air.

À cette même minute, la porte de la rue fut ouverte avec fracas et des pas furieux retentirent dans le corridor et sur les marches de l’escalier. Presque aussitôt, la porte de la chambre claqua à toute volée et une voix rageuse hurla :

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— Ne bougez pas ou vous êtes morts, misérables !

Harry Dickson se tourna brusquement.

— Eh bien monsieur le notaire, que vous prend-il ? de-manda-t-il ironiquement.

Le notaire Drywood laissa retomber la main qui levait un revolver et balbutia, décontenancé.

— Monsieur Dickson… Excusez-moi ! Cette affaire me tourne les sangs. Cette maison maudite me vaut des tracas sans nombre. Je ne parviendrai plus jamais à la louer, parce que personne n’oserait encore y jouer une partie d’échecs…

« Je passais dans la rue et j’ai vu de la lumière aux fe-nêtres. Alors je n’ai pas hésité, espérant mettre enfin la main sur les bandits qui avaient rendu ma maison inhabitable. Mais que vois-je ?… Vous venez jouer aux échecs ici, dans cette affreuse demeure ?

— Mais oui, et c’est Mr. Livvins, que voici, qui a la pose… Justement la fameuse pose fatale sur le troisième car-ré de gauche.

Livvins inclina la tête sans répondre. Il tenait toujours le cavalier noir au-dessus de l’échiquier, comme dans une su-prême hésitation.

Tout à coup il se décida et, avec force, il le posa sur la case.

— Là ! dit-il en levant les yeux.

Harry Dickson le regardait bien en face à ce moment. Soudain il le vit affreusement blêmir, tandis que sa main gauche se posait sur son cœur.

 

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