Harry Dickson - Intégrale volume I

Jean Ray · Chapitre 13 sur 38

Pages du PDF

Harry Dickson - Intégrale volume I

Le Mystère de Seven Sisters Road

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

LA DISPARITION IMPOSSIBLE

 

Seven Sisters Road s’étendait, banale et interminable, sous la fine pluie mêlée à du grésil. Le soir s’annonçait bru-meux et triste, et l’immense artère voisine de la banlieue n’en était que davantage sans joie et sans visage.

L’agent O’Monroy, un grand dadais d’Irlandais, faisait sa ronde en bâillant, regrettant de ne rencontrer aucune figure de connaissance avec qui il eût pu tailler quelque distrayante bavette.

À la hauteur du numéro 218 ter, il s’arrêta et fit un salut amical au pharmacien Matthews qui allumait la lanterne à gaz ornant la façade de son officine.

Matthews lui rendit son salut et, de l’autre côté de la rue, lui cria que le temps tournait au froid.

— C’est une bonne affaire pour vous ! dit l’agent gogue-nard, et c’est un fichu temps pour nous, pauvres sergents de ville.

À ce moment une porte claqua dans son dos et du numé-ro 218 ter, sortirent le révérend E.T. Scott, sa sœur, Mrs. Belkins, et sa servante, Alice Chudetts. Tous trois dirent bonsoir à l’agent.

– 133 –

Le révérend Scott, qui était un tantinet bavard, s’arrêta pour humer l’air et dire quelques mots au bobby.

— Il y aura foule ce soir dans Holloway Temple, car on entendra une allocution du Révérend Patterson.

— Ah, dit poliment O’Monroy, je regrette bien que mon service m’empêche d’y assister !

— Vraiment ? N’êtes-vous pas catholique, sergent ? questionna moqueusement le révérend Scott.

— Qu’à cela ne tienne, Sir, riposta O’Monroy qui n’était jamais pris à court, j’aime l’éloquence, moi, et peu me chaut si c’est un catholique ou un presbytérien qui parle, pourvu qu’il parle bien.

Mr. Scott regarda le ciel gris et déclara que ce n’était pas un temps pour sortir sans parapluie.

— Il se trouve à côté du portemanteau dans le vestibule, sir, dit la servante, je vais aller le chercher.

— Ne vous dérangez pas, ma bonne Alice, j’y vais moi-même.

Il rentra et Mrs. Belkins se mit à attraper sa servante.

— L’empressement n’est pas votre fort, ma fille, ni l’intelligence non plus ! Il vous fallait savoir qu’il pleuvait et éviter cet inutile effort au révérend.

Alice Chudetts était une grosse paysanne rougeaude à la compréhension lente. Elle mit quelques minutes à com-prendre et à chercher sa réponse.

— Vous avez toujours quelque chose à réclamer, finit-elle par dire.

– 134 –

— Voulez-vous vous taire, pécore ? cria Mrs. Belkins.

— Me tairai, si cela me plaît, riposta la servante, quand on ne cesse d’adresser des observations à ses sujets, il faut d’abord commencer par les payer convenablement, et sur-tout par les payer à temps.

L’agent O’Monroy s’amusait comme au spectacle ; il n’aimait pas Mrs. Belkins, une veuve acariâtre qui, après avoir fait le désespoir de feu son mari, avait étendu sa tyran-nie sur son frère, le pasteur en retraite Ebenezer Scott.

Mais, avant tout, il était représentant de l’ordre et il dé-cida d’intervenir avec diplomatie, pour éteindre la querelle naissante.

— M’est avis que le Révérend ne trouve pas son para-pluie, dit-il.

— L’était dans le « collidor » déclara Alice Chudetts.

— Vous mentez ! rugit sa maîtresse, sinon le Révérend serait déjà de retour, car il n’avait qu’un pas à faire. Vous l’aurez de nouveau fourré dans un endroit impossible, je vous le dis.

— Allons, allons, fit l’agent conciliant, faudrait aider Mr. Scott dans ses recherches, car voici la pluie qui redouble.

C’était surtout de la brume qui s’épaississait et se résol-vait en de fines aiguilles d’eau et de glace.

Mrs. Belkins poussa la porte et déclara d’une voix fu-rieuse que décidément on arriverait en retard pour le sermon du Révérend Patterson.

 

– 135 –

Il faisait sombre dans le corridor et, obligeamment, l’agent O’Monroy enflamma son briquet et le tendit à Alice Chudetts qui monta les marches du perron, derrière sa maî-tresse.

On entendit Mrs. Belkins crier avec impatience :

— Eh bien, Ebenezer, que signifie cette perte de temps ?

Alice Chudetts tourna la manette de l’applique à gaz et enflamma le bec Auer, à l’aide du briquet de l’agent de po-lice.

— Tenez, sergent, vous êtes bien aimable, dit-elle.

L’agent avait franchi les trois marches du perron à son tour, pour reprendre son briquet et en même temps pincer la main de la servante : il vit donc devant lui le vestibule com-plètement illuminé.

Il vit aussi Mrs. Belkins lever brusquement les bras en l’air.

— Le parapluie ! hurla-t-elle. Juste ciel ! Mon frère est-il devenu fou ? Regardez donc où se trouve son parapluie !

Il y avait vraiment de quoi s’étonner : l’objet occupait une place qui n’était certes pas coutumière à des parapluies : il se trouvait, la crosse en bas, la pointe piquée entre deux moulures de plâtre du plafond.

La chose parut si curieuse à l’agent O’Monroy qu’il fit quelques pas dans le corridor pour mieux voir.

— Ah ça, s’exclama la servante, c’est un peu fort, quand nous sommes partis, il était là, à côté du portemanteau !

— Ebenezer ! cria Mrs. Belkins.

– 136 –

Personne ne lui répondit, et elle se mit à rouler des yeux effarés.

— Ooho ! que peut-il lui être arrivé ? Pourquoi ne ré-pond-il pas ? Et pourquoi son parapluie est-il accroché au plafond ?

Alice se tourna vers l’agent et hocha la tête.

— L’est devenu fou, murmura-t-elle, et il doit se cacher quelque part !

— Allons donc, fit l’agent d’un ton rassurant, il n’y a pas cinq minutes qu’il nous a quittés, aussi sain d’esprit que vous et moi.

La servante le regarda d’un air bizarre.

— On dit ça, grommela-t-elle.

— Ebenezer ! rugissait Mrs. Belkins de toute la force de ses poumons.

Mais le silence continua à perdurer.

Éperdue, la veuve se tourna vers l’agent.

— Il lui est arrivé quelque chose, gémit-elle, oh… si nous allions le trouver étendu sur le sol, mourant, mort peut-être.

— On va voir, dit résolument le policier, ceci incombe à mon service. Montrez-moi le chemin !

Mrs. Belkins ouvrit toute grande la porte du salon du rez-de-chaussée et l’agent fit de la lumière. Cette pièce était vide de toute présence, ainsi que celle qui lui faisait suite et qui servait de salle à manger d’apparat.

 

– 137 –

Ce fut ensuite le tour de l’étage que l’on visita jusqu’aux combles sans rien trouver. Imbu de sa tâche, O’Monroy avait donné des ordres. Il avait notamment signifié à Alice Chu-detts de monter la garde dans le vestibule, pour le cas où le révérend, devenu fou, comme elle l’avait supposé, aurait voulu s’enfuir.

Mais, en redescendant, ils retrouvèrent la servante à sa place et donnant des signes de la plus parfaite stupeur.

— Il nous reste les souterrains, dit l’agent.

Ces souterrains étaient peu profonds et ils s’ouvraient presque au ras du trottoir de la rue ; ils servaient de cuisine et de salle à manger habituelle. Ils ne révélèrent rien, pas plus que la petite cour dallée, enclose entre de très hautes murailles.

L’agent se fit la réflexion que si Mr. Scott avait voulu partir de ce côté, il n’aurait jamais pu le faire par escalade.

— Il lui aurait fallu des ailes, murmura-t-il, et encore…

Mrs. Belkins, larmoyante, affolée, tripotait les targettes des fenêtres.

— Fermées, toutes fermées, glapissait-elle, c’est impos-sible !

Ils se retrouvèrent bientôt dans le corridor, et l’agent O’Monroy résuma de suivante manière l’étrange situation :

— Un particulier sort de sa maison, dans l’intention d’aller passer sa soirée au-dehors. Il est calme et de bonne humeur. Il voit qu’il pleut et il retourne dans sa maison pour y prendre son parapluie. Ce parapluie se trouve à trois pas de la porte de la rue. Dans la rue, devant le seuil et la porte

– 138 – entrouverte, trois personnes attendent, dont un agent de po-lice. Le particulier ne revient pas. On explore la maison et on ne le retrouve pas. Il n’y a d’autre issue que la porte de la rue, où se tient la servante. Toutes les fenêtres sont fermées à l’intérieur. Du côté de la cour, il est impossible de quitter la maison. On a cherché partout même dans des endroits où un chat trouverait peine à se blottir. Fait incompréhensible et ridicule : le parapluie est piqué au plafond ! Pour conclure je dis : je n’y comprends rien du tout !

Il en était à ce point final de ses réflexions quand Mrs. Belkins poussa un cri lamentable et s’évanouit.

— Là ! s’écria l’agent mécontent, nous voilà bien lotis !

Mais il était avant tout un garçon pratique.

— Miss Alice, dit-il, allez donc demander au pharmacien Matthews, ici en face, de nous donner un vulnéraire pour la bonne dame.

La servante partit et resta si longtemps que le policier s’impatienta ; il fit quelques pas dans le corridor, ouvrit la porte et cria :

— Eh bien, Miss ? Où êtes-vous ?

La voix éplorée de la bonne lui parvint à travers l’ouate du brouillard.

— Oho… c’est singulier ! Le pharmacien n’est pas là, et tout est renversé !

Cette fois-ci, la moutarde monta au nez du brave Irlan-dais.

 

– 139 –

— De qui se moque-t-on ici ? cria-t-il ? Le temps de se retourner et tout le monde disparaît !

Il s’élança dans la rue, la traversa en courant et s’engouffra dans l’officine.

Miss Chudetts y regardait d’un œil rond de poule ef-frayée un comptoir où nombre de bocaux et de fioles se trouvaient renversés.

— Monsieur Matthews ! appela l’agent.

— Si vous pensez que je ne l’ai pas fait, bougonna la fille.

La pharmacie n’était pas grande, et Matthews, céliba-taire, n’occupait que les pièces du rez-de-chaussée, complè-tement séparées de l’étage, habité par des locataires.

O’Monroy parcourut l’arrière-boutique transformée en laboratoire, un petit cabinet obscur servant à la fois de cui-sine et de salle à manger, et une chambre à coucher conti-guë. Dans la cuisine, une chaise avait été renversée et la table semblait avoir été bousculée, car une théière brisée y perdait ses dernières gouttes de thé.

La cuisine s’ouvrait sur un jardinet hâve et inculte, clô-turé de murs bas, d’où l’on avait vue sur les cours et jardins avoisinants.

L’agent revint dans la pharmacie, l’oreille basse, et utili-sa le téléphone de Mr. Matthews pour avertir le poste de po-lice.

Du renfort vint et une battue en règle fut opérée, mais sans résultat.

 

– 140 –

Huit jours plus tard, personne n’avait revu ni Mr. Scott ni Mr. Matthews et les journaux s’emparèrent bruyamment du mystère de Seven Sisters Road. Ils posèrent le problème un peu de la façon dont l’agent O’Monroy l’avait fait et, comme lui, conclurent à l’impossibilité matérielle.

Oui, mais les faits étaient là !

Après un succès de curiosité passagère, l’affaire en serait restée là, si elle n’avait pas rebondi de la manière la plus tra-gique.

On découvrit en effet le cadavre du pharmacien Mat-thews, de l’autre côté de la ville, à Clapham Junction, en marge du passage à niveau de l’endroit, décapité, déchiqueté par un train matinal.

Ce fut alors que le détective Harry Dickson fut prié d’intervenir et qu’il se plongea en plein dans l’étude de l’étrange mystère de Seven Sisters Road, qui fit couler tant d’encre et qui tint l’attention publique éveillée et haletante tant que dura son enquête.

Nous le retrouvons d’abord dans la maison du pasteur disparu – petite maison bourgeoise sans énigmes, de cons-truction récente, qui ne permet pas de supposer la roma-nesque présence de passages secrets. Il doit se rendre à l’évidence que l’agent O’Monroy, pour brève que fût son en-quête, l’a bien menée.

De Mrs. Belkins, il n’y a rien à tirer : elle ne sait rien, si-non que son frère qui habitait chez elle depuis deux ans était un homme rangé et très casanier. Il avait exercé son sacer-doce en Afrique du Sud et, sa démission donnée, était revenu vivre en Angleterre de rentes modestes mais suffisantes, au-près de sa sœur devenue veuve entre-temps.

– 141 –

La démission de Mr. Scott se justifiait par des diver-gences d’idées intervenues entre lui et l’autorité ecclésias-tique, mais les rapports fournis sur lui, étaient bons… Et puis qu’ont-ils à faire dans cette ténébreuse affaire ?

Miss Chudetts aurait bien voulu parler, et même elle le fit d’abondance. Malheureusement, elle n’avait rien d’intéressant à raconter.

Déjà Harry Dickson l’avait rencontrée à plusieurs re-prises dans l’arrière-boutique d’une verdurière amie qui pro-tégeait leurs rencontres clandestines.

Alice était devenue une fidèle alliée de la police et pour cause : n’était-elle pas fiancée à l’agent O’Monroy, depuis la fameuse soirée ?

Elle se creusait en vain sa fruste cervelle pour découvrir quelque chose de tangible à lui apprendre en la matière. Pourtant, le détective sentit d’instinct qu’à l’un ou l’autre moment, Alice lui serait utile, et il n’eut pas tort.

Quelques jours après son début d’enquête, O’Monroy lui téléphona :

— Monsieur Dickson, Alice voudrait bien vous voir. Elle vous attend à six heures ce soir chez Mrs. Brixton, la verdu-rière de Durham Road.

Alice Chudetts attendait le détective avec impatience. Elle était arrivée avant l’heure fixée et avait déjà largement goûté au vin muscat de la complaisante Mrs. Brixton.

— Monsieur Dickson, dit-elle dès qu’elle le vit, m’est avis qu’il y a du nouveau. Ce n’est pas grand-chose mais, pour vous autres détectives, c’est peut-être énorme : ma maî-tresse Mrs. Belkins a peur !

– 142 –

— Elle vous l’a dit ?

— Pensez-vous ? Elle n’est pas femme à prendre quelqu’un pour confident et tout ce que j’entends de toute la sainte journée, ce sont des reproches et des jérémiades. Hier, elle trouve le gigot trop cher, aujourd’hui elle accuse les plus belles pommes d’être blettes et demain elle s’en prendra aux pommes de terre et au sucre.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Depuis quelques jours, elle s’enferme à double tour dans sa chambre, une fois la nuit tombée, ce qu’elle n’avait jamais fait jusqu’ici. Dans la nuit, je l’entends se lever dou-cement et au bruissement des anneaux de cuivre des ri-deaux, je comprends qu’elle regarde dans la rue obscure. Ces stations dans le noir, devant la fenêtre, durent parfois très longtemps.

» Ma chambre donne sur la cour, mais à côté d’elle se trouve la chambre d’amis, une pièce à peine meublée où ja-mais un ami n’est venu. Sa fenêtre s’ouvre sur la rue, et la nuit dernière je me suis glissée en tapinois dans cette pièce pour regarder aux carreaux. Mrs. Belkins devait regarder, elle aussi, à l’étage d’en bas. Tout à coup, je vis une ombre glisser devant les maisons d’en face et s’arrêter devant la pharmacie, le visage tourné du côté de notre demeure. À quinze yards de là, est planté un réverbère, il ne donne pas beaucoup de lumière, mais elle a été suffisante pour que je puisse apercevoir l’homme.

» Fichtre, le vilain coco… Grand, maigre, efflanqué, et une hideuse tête de rat, par-dessus le marché. Il avait de sin-guliers yeux jaunes qui luisaient comme ceux des chats et qui ne quittaient pas du regard la façade de notre maison. Je

 

– 143 – le vis alors faire un geste de menace et tout aussitôt partir avec une vélocité déconcertante.

— Ah, répondit Harry Dickson, c’est quelque chose en effet.

— Attendez, ce n’est pas tout, dit malicieusement Alice Chudetts. Ce matin, Mrs. Belkins a fait un faux pas dans l’escalier et s’est foulé le pied. Elle ne sait plus effectuer un pas. J’ai été obligée de lui dresser un lit dans la salle à man-ger du souterrain. Cela n’a rien de bien étonnant, n’est-ce pas ? Mais écoutez le reste. J’avais laissé ma maîtresse éten-due sur son lit de fortune, gémissant à fendre l’âme, et j’étais occupée à balayer les marches de l’escalier. Tout à coup, j’entendis du bruit dans les sous-sols.

» Je me dis que Mrs. Belkins avait peut-être commis l’imprudence de se lever et qu’elle pourrait se faire mal. Je descendis doucement pour m’en convaincre, et je ne sais pourquoi, avant d’entrer dans la salle à manger, je collai mon œil au trou de la serrure. Je vis ma maîtresse aller et venir comme si jamais son pied ne l’avait fait souffrir. Mais ce qui m’étonna bien davantage encore, c’était son occupation. Je vous le donne en mille ! Elle fourbissait un revolver et es-sayait d’y glisser des cartouches. Elle y parvint enfin, fit un signe de satisfaction et alla se recoucher sur son lit improvi-sé. Voilà ce que j’avais à vous dire.

— Parfait, murmura Harry Dickson, c’est en effet fort in-téressant.

Il prit quelques moments de réflexion et demanda :

— Pourriez-vous m’introduire ce soir dans la maison ?

— Hein ? Et à quelle heure ?

 

– 144 –