Je pense mieux
Un peu de linguistique
Voilà de quoi occuper vos arborescences pour un bon moment !
Lorsque la pression de l’importance est trop forte, nous nous mettons à avoir peur d’une chose et de son contraire, simultanément. Par exemple, il peut arriver qu’on ait aussi peur de réussir que de rater. Réussir nous mettrait au pied du mur, avec l’obligation d’agir et de montrer de quoi nous sommes capables, et rater abîmerait un peu plus notre estime de nous, en générant de la honte et du découragement. C’est là qu’une autre loi physique entre en ligne de compte et complète le concept : la nature a besoin d’équilibre et les forces d’équilibrage ne servent qu’à cela : restaurer l’harmonie. Or, pour restaurer l’équilibre, il sera plus facile de me faire tomber au bas de la falaise que de remonter le sol 30 ou 100 mètres plus haut, jusqu’à moi. La transposition de ce principe au développement personnel est également éclairante : cela explique nos échecs. Il est plus facile d’échouer que de réussir. Si je mets trop d’importance dans un projet, je provoque ma propre chute en générant des forces d’équilibrage trop puissantes. C’est un beau scénario perdant. Alors, pour dégonfler l’importance, il suffit de revenir dans le présent et d’avoir un plan B. Ce n’est qu’un coup de fil ! Ou bien ce n’est qu’une première prise de contact ! Il y a plein d’autres opportunités autour de nous. Prenez en compte tous les autres possibles pour dégonfler l’importance de celui-là. Votre cerveau fera cela très bien, si vous le lui demandez. Nous aurons l’occasion de reparler de Vadim Zeland.
Un peu de linguistique
Dans le même ordre d’idées que ces notions de forces d’équilibrage, j’ai remarqué que vous mettez trop de puissance dans les mots prononcés. Comme le dit le linguiste Noam Chomsky : le mot n’est pas la chose nommée. Le mot chien ne mord pas. Le mot n’est qu’une étiquette que nous mettons sur notre expérience. Imaginez une boîte à chaussures, avec une étiquette dessus (le mot) et des souvenirs et des objets personnels dedans (notre vécu). Prenons par exemple le mot arbre. Le mot arbre est l’étiquette sur la boîte, son sens vient de votre vécu. Il peut évoquer un platane, un chêne, un pommier, une forêt de conifères ou même, pour certains, un arbre généalogique. Et ce mot sera chargé différemment au niveau émotionnel, selon que vous ayez fait une agréable sieste sous cet arbre ou que vous en soyez douloureusement tombé. Plus les mots sont subjectifs, plus chacun y met son propre contenu et plus les risques de malentendus augmentent. Que signifient pour vous respect, loyauté ou engagement ? Soyez bien conscient que d’autres personnes peuvent en avoir une perception très différente. Par exemple, le verbe jouer peut avoir deux sens : le sens ludique de l’amusement ou le sens de la compétition dans le cas d’une partie d’échecs ou d’un match de tennis.
Avec cette trop grande importance qu’ils donnent à tout, les surefficients mettent énormément de contenu dans les boîtes. C’est sans doute pour cela qu’ils pinaillent tant sur de simples étiquettes. Les normo-pensants sont moins regardants que vous sur l’appellation de la boîte. C’est cela qui vous donne souvent cette impression d’imprécision dans leurs propos et dans leurs consignes. Les manipulateurs vont plus loin. Pour eux, les mots sont creux et ne servent qu’à manipuler. Ils appliquent à la lettre la maxime « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ». C’est pourquoi ils vous refourguent cyniquement des boîtes vides, que votre cerveau se régale à remplir. Et ça rend fou. Le décalage entre les actes et les paroles est flagrant chez les manipulateurs. Il devrait être évident que ces boîtes sont vides, mais vous restez trop souvent cramponné aux mots prononcés.
Il vous faut apprendre à détecter le langage sémantiquement vide, plus communément appelé « la langue de bois ». Observez cette phrase : « Nous allons prendre toutes les mesures utiles pour étudier le problème dans les meilleurs délais. » Quelle information vous donne-t-elle ? Aucune ! Il en va de même pour toutes les phrases que personne ne pourrait contredire. On appelle truismes ou lapalissades les phrases qui n’énoncent que des évidences. « Tu es là, debout devant moi et tu m’écoutes parler » ou « Nous sommes réunis pour travailler sur ce projet ». On pourrait presque commenter avec humour : « Sans blague ? »
Pour démontrer qu’une phrase est creuse, il suffit de la formuler en négatif. Pour mieux réaliser l’aspect consensuel de ces phrases, essayez de reformuler celles-ci en négatif : « Je suis contre le chômage et pour l’emploi » ou « Je veux que ce projet réussisse ». En famille, c’est la même chose, des phrases comme : « Je veux le bien de mes enfants (ou le bonheur de mon épouse) » n’apportent aucune information. Ce qui est énoncé est même tellement évident qu’il est suspect d’avoir besoin de le verbaliser. Personne ne clamerait : « Je veux pourrir la vie de ma compagne et nuire à mes enfants. » À partir du moment où on ne peut pas dire l’inverse de ce qui est dit, la phrase n’a aucune valeur, ni aucun intérêt. C’est du langage sémantiquement vide. Apprenez à détecter ce genre de phrases, pour en désamorcer l’impact. Ensuite, faites bien la distinction entre information et communication : « Cette crème est composée de tels ingrédients », c’est de l’information. « Elle vous fera la peau douce », c’est de la communication. Un manipulateur vous tiendra de très beaux discours, vides et évidents, puis de plus en plus mensongers. « Je fais tout pour te faire plaisir. Tu n’es jamais content(e). » La boîte du mot est vide ou remplie de vieux journaux ! Mais si votre manipulateur vous la tend avec une certaine assurance, vous allez douter de votre perception. Vous me dites : « Mais il l’a dit ! » Je réponds : « Oui, il l’a dit, mais il a fait l’inverse ! Les mots ne sont que des mots. Ce n’est pas parce que j’affirme que mes fauteuils sont verts que pour autant ils le sont ! » (Grâce à François qui vous a décrit mon bureau, vous savez que mes fauteuils sont rouges.) Certains d’entre vous me répondent avec un pauvre sourire : « Si vous me le dites avec assez d’aplomb, je remettrai en doute ma perception et je me croirai daltonien. » Parler pour ne rien dire ou pour dire l’inverse de ce qu’on pense n’a pas de sens pour vous. Comme vous êtes vous-même très sincère, comme vos boîtes de mots sont bien remplies, vous n’arrivez pas à envisager qu’on puisse discourir stérilement ou vous mentir. Pourtant, certains jouent avec les mots comme des jongleurs avec des balles de couleur. Arrêtez de vous laisser blesser ou hypnotiser par les mots. Mettez moins de force dans les vôtres. L’étude de la linguistique et plus particulièrement de la grammaire générative transformationnelle de
Noam Chomsky devrait vous permettre de prendre beaucoup de recul 3
sur le poids des mots, et ces découvertes sémantiques vont passionner votre cerveau !
Ainsi, en repérant les balanciers, en dégonflant l’importance et en apprenant à écouter ce qui est vraiment dit, vous aurez le recul nécessaire pour ne plus vous laisser enflammer par la moindre « cause-allumette » ! Bien que votre hyperémotivité vous fasse beaucoup souffrir, j’entends d’ici les résistances de certains à l’idée de devenir quelqu’un de tiède, de mou, de non concerné, de moins spontané. Ce que vous perdrez en spontanéité, vous le gagnerez en authenticité. Vos feux de paille deviendront de vrais foyers, réchauffés d’une bonne bûche à la combustion certes plus lente, mais tellement plus puissante !
1 Voir la bibliographie.
2 Lire mon livre Victime, bourreau, sauveur, comment sortir du piège, paru aux Éditions
Jouvence.
3 Le Langage et la Pensée, voir la bibliographie.
OceanofPDF.com