Je pense mieux
La pathologisation des états d’âme
Alors, avoir une pensée complexe, est-ce une pathologie ? Pas si l’on
écoute Joël de Rosnay : « Nous continuons à extrapoler de manière 3
linéaire les données du passé, alors que les évolutions que nous vivons sont non linéaires, exponentielles et en constante accélération. » Mais les normo-pensants n’ont pas encore compris cela et effectivement, ils vous renvoient souvent votre différence comme étant une déficience.
La pathologisation des états d’âme
Le Dr Patrick Landman, psychiatre et pédopsychiatre, auteur de
Tristesse business : le scandale du DSM 4, tire une sonnette d’alarme. Pour lui, l’utilisation du DSM induit une hyperinflation diagnostique des troubles mentaux, suivie d’une hypermédicalisation, donc d’une hyperprescription en psychiatrie. Le DSM (Diagnostic & Statistical Manual of Mental Disorders) est une sorte de dictionnaire qui répertorie l’ensemble des maladies mentales. À l’origine, le DSM voulait trouver un langage commun pour les psychiatres du monde entier afin de pouvoir comparer les effets des produits pharmaceutiques. Il est devenu une référence pour le travail clinique des médecins, des psychologues et des assistantes sociales des États-Unis. Le principal problème du DSM est ses dérives. Outre le fait qu’il veut déterminer qui est malade et qui ne l’est pas, et ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, sur des critères forcément subjectifs, il baisse inexorablement les seuils d’entrée dans la pathologie, sur les émotions et les comportements. Dans sa première version, le DSM définissait une centaine de troubles mentaux. À sa cinquième version, il en répertorie plus de cinq cents. Par exemple, le deuil est un processus normal et long. Autrefois, on s’habillait de noir pendant un an, parce qu’on savait que jusqu’à la date anniversaire de la mort du proche, on aurait de gros coups de déprime. Aujourd’hui, c’est au bout de quinze jours que l’on sera considéré comme dépressif et aussitôt médicamenté. Le DSM participe activement à la stigmatisation de la différence. C’est dramatique, surtout quand on étiquette les individus dès l’enfance. Aux États-Unis, les diagnostics sur les enfants ont été multipliés par quarante. On a commencé par étiqueter « hyperactifs » les enfants turbulents, puis on leur a attribué un « trouble de la concentration » quand ils s’ennuient en classe, maintenant on parle de « trouble d’opposition et de provocation » pour les enfants qui n’obéissent pas au doigt et à l’œil. Il est effectivement plus simple d’abrutir les enfants de médicaments que de réformer l’école pour la rendre passionnante ou d’éduquer les parents à bien s’occuper de leurs enfants : aucune pilule ne rendra un parent compétent. L’influence indéniable de l’industrie pharmaceutique a été dénoncée à de multiples reprises. Mais la surinflation de la médicalisation est aussi liée à l’évolution de la société, qui laisse de moins en moins de place et de temps aux gens pour gérer les aléas de leur vie. De plus, la logique actuelle d’hyperprévention médicale pose un vrai problème éthique quand il s’agit du domaine psychologique. Patrick Landman prédit que l’arrivée du DSM-5 en France va générer de fausses épidémies. Les gens « différents », dont vous faites partie, risquent bien d’être les premiers à en faire les frais.