Je pense mieux

Christel Petitcollin · Chapitre 22 sur 54

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Je pense mieux

Le besoin de clôture cognitive

– stopper une réponse automatique ;

– déplacer l’attention d’une tâche à une autre ;

– mettre à jour l’information ;

– utiliser sa mémoire de travail ;

– accéder à la mémoire à long terme…

Cela peut expliquer que vous soyez si démuni dans les situations de stress, où il faut rapidement prendre une décision hors norme. Beaucoup de surefficients ont du mal à conduire. Ce défaut de fonctions exécutives pourrait l’expliquer : conduire, c’est en permanence gérer des situations imprévues et prendre des décisions rapides. Cela explique aussi toutes les angoisses d’anticipation que vous pouvez avoir : vous devez prévoir tous les cas de figure pour ne pas vous retrouver déstabilisé devant l’inattendu. Mais comme structurellement vous n’arrivez pas à concevoir qu’il puisse exister des gens méchants, profiteurs ou gratuitement malveillants, les abus vous prendront hélas toujours de court. Il ne reste plus qu’à combiner cela avec votre faux-self qui vous oblige à être « normal » en toutes circonstances et vous aurez une meilleure compréhension de vos réactions.

 

Le besoin de clôture cognitive

 

Un autre aspect de l’autisme peut vous intéresser : le besoin de clôture cognitive. Les autistes ont besoin que les choses aillent au bout de leur processus, ont besoin de pouvoir clôturer et archiver définitivement les dossiers. Ils supportent mal les questions en suspens (ou sans réponse), les événements en attente et l’impermanence des choses. La toilette, le ménage ou les courses sont d’éternels recommencements. J’ai pu remarquer que pour certains d’entre vous, l’idée de savoir qu’on devra très vite recommencer quelque chose qu’on vient juste de finir est très pénible. En faire des rituels est un moyen de se résigner à cette impermanence et de fixer une clôture cognitive, même si elle est arbitraire. Pour d’autres, c’est l’attente d’un événement imminent qui bloque en amont toute possibilité de faire autre chose : par exemple, impossible d’aller à la gym le midi en sachant qu’on va retourner travailler ensuite. La gym, c’est après le travail, mais pas au milieu. Les enfants autistes ont de grandes difficultés à gérer l’attente. Ils ne savent pas comment faire pour ne rien faire. Ne rien faire, c’est rester dans un monde sans point de repère.

 

Dans le même ordre d’idées, je pense que beaucoup de tocs sont directement issus d’un besoin exagéré, mais mal défini, de clôture cognitive. La personne n’a pas pu, n’a pas su se donner un repère précis, qui lui offrirait une clôture cognitive satisfaisante. Par exemple, si vous devez vérifier dix fois que la porte d’entrée est fermée, c’est que vous n’avez pas trouvé comment valider le résultat de votre première vérification. Ce mécanisme se combine avec la difficulté à stopper une réponse automatique, dont je vous parlais plus haut.

 

Ce besoin de clôture cognitive peut également expliquer votre difficulté – voire pour certains votre incapacité – à mentir. Quand on ment, on n’a aucun repère sensoriel pour valider ce que l’on dit puisque tout est virtuel. Dans son roman policier, Le Bizarre Incident du chien

pendant la nuit 10, l’auteur Mark Haddon (jeune Aspie de 15 ans) en explique le mécanisme : s’il dit qu’il a bu du café et qu’il a réellement bu du café, il a comme informations sensorielles le goût et l’odeur du café, la vision et le toucher de sa tasse pour valider mentalement le fait qu’il a bien bu du café. S’il essaie de mentir en disant qu’il a bu du thé, il n’a plus aucun support sensoriel pour valider son affirmation. Alors, il part dans ses méandres mentaux : pourquoi du thé ? J’aurais pu dire du lait, du jus d’orange, du vin… les options se multiplient à lui en donner le tournis. Alors, il préfère dire la vérité, c’est plus simple et plus stabilisant. Ce besoin de clôture cognitive et cette incapacité à mentir sont extrêmement bien traités dans deux épisodes de The Big Bang

Theory 11 . Dans le premier , le pauvre Sheldon se débat avec un mensonge

qu’il a dû faire pour couvrir Leonard. Dans le second , son amie Amy 12 essaie de rééduquer ce besoin maladif de clôture cognitive en plaçant Sheldon dans des situations interrompues artificiellement.

 

Enfin, encore plus embêtant, ce besoin de clôture cognitive peut également expliquer votre incapacité à couper les ponts avec des gens, même, et surtout, quand ils sont toxiques pour vous. Certains d’entre vous me disent : on sera amené à se recroiser de toute façon. D’autres ne peuvent tourner la page que sur une relation apaisée, mais une relation apaisée avec un manipulateur est une relation où il restaure son emprise sur vous. Il y a tant d’autres situations où vous n’arrivez pas à tourner la page à cause de ce besoin de clôture cognitive : besoin de comprendre, besoin que l’autre reconnaisse son erreur ou ses torts, besoin de vérité, besoin d’avoir raison, aussi…

 

Lorsqu’on a un fond d’autisme sans le savoir, on enchaîne les échecs relationnels sans comprendre ce qui se passe. Chaque échec, chaque rejet, chaque abus subi crée de la honte et des symptômes dépressifs. L’énergie, l’enthousiasme, la confiance sont touchés. La dépression que ressentent certains surefficients est liée à ce sentiment d’échec, à l’humiliation du rejet ou à une succession d’expériences stressantes. Normalement, pour se remettre d’un échec et restaurer la confiance, le mieux est de créer du lien avec une ou plusieurs personnes chaleureuses. Mais quand les rapports sociaux sont source de stress, de tension et d’épuisement, comment faire ? Les autistes vivent des échecs et des rejets depuis l’enfance. Cela peut expliquer ce fond de découragement et de dépression chronique que certains d’entre vous m’ont décrit.

 

Ce chapitre avait pour but de vous permettre de vous réapproprier certaines de vos caractéristiques neurologiques, de mieux comprendre votre système de pensée complexe, de donner du sens à vos difficultés quotidiennes et relationnelles et aussi de pouvoir prendre du recul vis-à-vis de l’étiquetage « pathologique » qu’on pourrait vous coller. Pour moi, les caractéristiques autistiques que je vous ai décrites font simplement partie d’un câblage neurologique différent. Je pense qu’il vaut mieux avoir une pensée complexe avec son cortège d’inconvénients qu’une pensée linéaire qui comporte aussi ses inconvénients et qui sera de moins en moins adaptée à la complexité croissante du monde.

 

Mais, je vous ai gardé le meilleur pour la fin (du chapitre) : dans le documentaire de Sophie Révil, Le Cerveau d’Hugo, une information a particulièrement retenu mon attention : TOUS les enfants naîtraient autistes. Puis, chez les gens normaux, une spécialisation du cerveau se met en route, permettant d’élaguer et de structurer la pensée. Cette spécialisation ne s’enclenche pas dans les cerveaux autistiques et laisse le cerveau continuer à foisonner toute la vie.

 

Voici précisément ce que Sophie Révil explique :

 

Pourquoi Hugo évolue-t-il différemment des autres enfants ? Parce que le développement de son cerveau ne suit pas le même chemin. Mais un cerveau, c’est quoi exactement ? Tout simplement le plus fabuleux circuit électrique du monde. Constitué de cent milliards de neurones, et de plusieurs millions de milliards de connexions électriques. Grâce à l’imagerie médicale, on peut voir la trace d’une pensée ou d’un sentiment. Ce n’est pas un souffle immatériel, c’est un signal électrique dans le cerveau. À trois ans, l’enfant possède deux fois plus de connexions électriques qu’à l’âge adulte. Avant cet âge, le cerveau est une véritable éponge. Par exemple, il capte tous les mots qu’il entend et apprend à parler. Le cerveau immature a des allures de jungle. Pour continuer à se développer, l’enfant doit y mettre de l’ordre. Entre trois et six ans, il élimine des milliards de neurones et de connexions électriques qui ne lui sont pas indispensables. C’est ce qu’on appelle le tri neuronal. L’enfant se spécialise pour devenir un être social, qui communique et s’adapte à la vie en société. Il élimine les connexions neuronales qui ne sont pas stimulées. Par exemple, tous les bébés naissent avec l’oreille absolue, et ils la perdent. Hugo, comme les autres enfants autistes, n’a pas effectué correctement le tri neuronal. Il a gardé trop de neurones et

trop de connexions. Et c’est ce qui rend ses apprentissages si difficiles 13.

 

J’ai trouvé particulièrement troublant ce postulat que nous serions tous autistes à la naissance et que la spécialisation ne se mette pas en route dans certains cerveaux.

 

La première idée qui m’est venue est que, puisque ce n’est pas que le nombre de neurones qui crée l’intelligence, mais aussi le nombre de connexions établies entre eux, les cerveaux non spécialisés et foisonnants deviennent forcément de plus en plus intelligents au fil des années, puisqu’ils passent leur vie à créer de nouvelles connexions. Qu’ils se perdent dedans parce qu’il y en a trop est un autre problème ! Deuxième idée : inversement, j’imagine que les cerveaux équipés de ce fameux sélecteur se spécialisent de plus en plus, donc élaguent de plus en plus et, ainsi, font de moins en moins de connexions neuronales. À mon avis, c’est ainsi qu’ils perdent le goût d’apprendre et qu’ils se mettent à avoir peur du futur et de la nouveauté. Ce n’est pas étonnant qu’ils s’appauvrissent et déclinent intellectuellement en vieillissant. Les centenaires semblent être restés curieux de tout. Troisième idée : cela peut expliquer que les surefficients préfèrent la compagnie de gens plus âgés quand ils sont jeunes et de jeunes quand ils sont vieux : le niveau de connexions neuronales doit mieux correspondre au leur.

 

Mais tout cela ne répond pas à la question : pourquoi ce sélecteur se met-il en route ou pas ? L’aspect génétique joue sûrement un rôle. Les traumatismes de l’enfance aussi. De nouvelles pistes, vers des intolérances alimentaires ou des empoisonnent aux métaux lourds voient le jour. Il y a peut-être une raison autre que génétique ou neurologique à ce non-élagage. Et si toutes ces pistes avaient comme explication commune en amont une mémoire cellulaire ? Alors, je vous emmène maintenant explorer d’autres pistes complémentaires, celles des mémoires biologiques.

1 Voir la bibliographie.

2 « La pensée complexe : Antidote pour les pensées uniques », entretien avec Edgar Morin,

Synergies Monde, n 4, 2008. o

3 L’homme symbiotique : regards sur le troisième millénaire, voir la bibliographie.

4 Voir la bibliographie.

5 Voir la bibliographie.

6 Treatment and Education of Autistic and related Communication handicapped CHildren.

7 Applied Behavioral Analysis.

8 Voir la bibliographie.

9 Voir la bibliographie.

10 Voir la bibliographie.

11 Saison 1, épisode 10 : « The Loobenfeld Decay ».

12 Saison 6, épisode 21 : « The Closure Alternative ».

13 Le Cerveau d’Hugo, docu-fiction portant sur l’autisme, écrit et réalisé par Sophie Révil,

diffusé sur France 2 le 27 novembre 2012.

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