Je pense mieux

Christel Petitcollin · Chapitre 18 sur 54

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Je pense mieux

Être différent sans être déficient

Heureusement, l’effet d’usure de la vulgarisation vient contrebalancer la dangerosité de cet étiquetage psychiatrique intensif. Boris Cyrulnik l’explique ainsi : quand on crée un mot, on rend le phénomène visible. Ce phénomène évolue ensuite de sa découverte à une généralisation abusive. Tout le monde s’empare du terme et l’utilise à tort et à travers, pour nommer tout et n’importe quoi. Quand le phénomène de résilience a été mis en lumière grâce à ce nouveau mot, tout le monde s’est emparé du mot, même ceux qui n’avaient rien lu sur la résilience. On généralise toujours jusqu’à l’absurde. Vous qui aimez bien les mots justes, ça vous frustre mais, d’un autre côté, le fait qu’on vide certains mots de leur sens vous protège. Par exemple, la nouvelle étiquette « bipolaire », bien pratique pour nommer les sautes d’humeur que l’on ne comprend pas est en passe de se généraliser. Pratiquement tous les surefficients pourraient en faire les frais. En parallèle, les manipulateurs ont trouvé dans ce diagnostic un nouveau refuge très commode. Une fois qu’ils se sont fait étiqueter « bipolaires », ils ont un boulevard pour manipuler en toute impunité. Les croyant « malades », leurs proches endurent leur méchanceté avec pitié et fatalité. Ainsi, on retrouve dans le même panier des gens aux mentalités et aux fonctionnements opposés. Alors, vous qui êtes tellement avides de savoir qui vous êtes, faites attention à ne pas vous laisser abuser par les étiquettes psy qu’on pourrait vouloir vous coller.

 

Être différent sans être dé cient

 

Dans 5 Vivre avec le syndrome d’Asperger, Liane Holliday écrit ceci :

 

L’autisme couvre bien des réalités. Entre ses frontières se trouve une gamme étendue d’aptitudes et d’inaptitudes, une gamme étendue de différences. C’est un diagnostic souple qui n’a ni début précis ni fin certaine. Les scientifiques ne sont pas certains de ses causes. Les éducateurs débattent des manières de le gérer. Les psychologues sont déroutés par la différenciation de ses diverses appellations. Les parents ne sont pas certains de savoir faire face à l’une ou l’autre. Et ceux qui sont autistes n’ont pas souvent la parole. L’autisme touche une multitude de personnes, et pourtant, il s’agit de l’un des troubles du développement les plus méconnus […] En vérité, beaucoup de personnes atteintes du syndrome d’Asperger ne seront jamais diagnostiquées. Elles continueront à vivre avec ou sans étiquette du tout.

 

Après la lecture de Je pense trop, certains surefficients se sont spontanément décrits et assumés comme Aspies. Ils ont reconnu chez eux les traits habituels du syndrome d’Asperger : des passions aussi dévorantes que les fameux « intérêts spécifiques », une hyperesthésie très marquée, des difficultés alimentaires particulières ou ce décalage social épuisant…

 

En consultation, j’ai aussi souvent repéré des traits qu’on pourrait qualifier d’autistiques chez mes clients. Ils parlent un peu trop fort ou un peu trop bas, se tiennent trop près ou trop à distance, regardent trop ou pas assez… et tiennent des discours étonnants. Une cliente s’est exclamée spontanément dans mon bureau : « Mais je ne veux pas savoir que le monde n’est pas ce que je crois qu’il est ! » Une autre fois, j’ai reçu un jeune homme, intellectuellement brillant mais rencontrant de gros problèmes de rejet social, notamment dans sa vie professionnelle. Le visage inexpressif, la voix monocorde et métallique, il me dit : « Je fais exactement tout ce qu’il est logiquement utile de faire pour m’entendre avec les autres. S’ils ne s’entendent pas avec moi, c’est eux qui ont un problème. » Il était malheureux de ses difficultés relationnelles, mais n’avait aucune conscience de l’impression qu’il produisait.

 

Je me suis souvent demandé si finalement, l’idéalisme, en soi, n’était pas déjà une forme d’autisme. Dans Je pense trop, j’écrivais au sujet des surefficients : « C’est un peu comme si leur idéal de perfection se situait au plafond et la réalité au plancher. Coincés entre les deux, ils effectuent mille contorsions pour absorber les divergences et les imperfections du réel et rétablir leur vérité. En entreprise, en famille, ils sont la passerelle déformable à l’infini pour réguler injustices et conflits. Bien sûr, ces équilibristes contorsionnistes s’y épuisent, mais qu’on ne leur parle pas d’assouplir leurs convictions ou de lâcher prise. » J’ai aussi noté que beaucoup de surefficients, déçus par leurs tentatives infructueuses pour changer le monde, préfèrent se réfugier dans leur monde intérieur si riche que de se confronter à la réalité extérieure.

 

Alors, s’agit-il d’autisme, et si oui, de quel autisme ? Comme le souligne Liane Holliday, il faut être bien conscient que les spécialistes eux-mêmes pataugent avec cette notion. Voici l’avis du psychiatre américain Allen Frances, qui dirigeait l’équipe de spécialistes qui a réalisé le DSM-4 (paru en 1994 et encore en vigueur). À l’instar du Dr Patrick Landman, Allen Frances s’alerte « d’une forte propension à vouloir médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne » chez ses confrères rédacteurs du DSM-5. Mais il dénonce aussi une marche en arrière en ce qui concerne l’autisme : « Constatant que de nombreux enfants ne présentaient qu’une partie des symptômes, nous avons introduit le syndrome d’Asperger dans le DSM-4. Nous pensions que cela triplerait ou quadruplerait le nombre de cas recensés. En fait, ça l’a multiplié par vingt. Cette inflation est due à un autre phénomène : la possibilité pour les parents de bénéficier de services spécifiques à l’école et ailleurs. » Mais les auteurs du DSM-5 ont décidé de supprimer le syndrome d’Asperger du chapitre sur l’autisme. Le Dr Allen Frances pense qu’ils se trompent. « En rangeant toutes les formes d’autisme dans une seule catégorie, appelée “spectre de l’autisme”, ils pensent rationaliser l’approche diagnostique et jugent que cela n’aura guère d’effet sur le nombre d’enfants diagnostiqués. En réalité, des études indépendantes indiquent que le nombre d’enfants éligibles à un diagnostic d’autisme va beaucoup baisser. Ce serait une bonne chose si c’était pour de bonnes raisons. Malheureusement, les nouveaux critères, définis par une poignée de psychiatres, sont contestables, et l’on doit s’attendre à ce que beaucoup de jeunes malades qui ont besoin d’être pris en charge ne le soient pas ou ne le soient plus. »