Je pense mieux
Une pensée différente et complexe
Revenons un peu sur cette pierre d’achoppement qu’est votre intelligence. C’est un des points sur lesquels vous refusez de me suivre. Peu d’entre vous s’admettent plus intelligents que la moyenne. La plupart d’entre vous bloquent farouchement devant cette idée. Descartes disait : « L’intelligence est la chose la mieux répartie chez les hommes parce que, quoiqu’il en soit pourvu, un individu a toujours l’impression d’en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’il juge. » Je pense que cette boutade est peut-être valide pour les normo-pensants, mais sûrement pas pour les surefficients, qui sont bien incapables d’estimer leurs capacités mentales avec objectivité. Alors, histoire de ne pas vous braquer davantage sur cette notion sulfureuse qu’est l’intelligence, je vous propose d’utiliser le terme de « pensée », et d’envisager simplement que vous puissiez être doté d’un système de pensée différent, complexe et fonctionnant en réseau.
Dans Je pense trop, je vous ai décrit votre pensée comme étant arborescente, en opposition à la pensée normo-pensante, linéaire et séquentielle. C’était déjà un premier pas vers la compréhension du mécanisme. Mais par la suite, je me suis rendu compte que cette façon de présenter les choses n’explique que très partiellement le fonctionnement de votre cerveau. L’analogie avec l’arborescence est non seulement incomplète, mais également inexacte, car elle ne prend pas en compte les connexions rétroactives et transversales, de type réseau. Finalement, le fonctionnement mental en arborescence reste d’une certaine façon linéaire. Depuis, j’ai découvert la notion de « pensée complexe », qui correspond bien mieux à votre fonctionnement mental. Complexe ne veut pas forcément dire compliqué !
Edgar Morin définit la pensée complexe ainsi : « La pensée complexe, c’est tout d’abord une pensée qui relie. C’est le sens le plus proche du terme complexus (ce qui est tissé ensemble). Cela veut dire que par opposition au mode de pensée traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en disciplines et les compartimente, la pensée complexe est un mode de reliance. Elle est donc contre l’isolement des objets de connaissance ; elle les restitue
dans leur contexte et si possible dans la globalité dont ils font partie . » 2
Ainsi, quand on la regarde fonctionner, on se rend compte que la pensée complexe est systémique : les données sont analysées dans leur contexte. Elle est holographique : la partie est dans le tout et le tout est dans la partie. Elle fonctionne en boucle rétroactive et non pas en causalité linéaire. Elle tient compte de la subjectivité ambiante et de l’incomplétude : une pensée complexe n’est jamais parfaite, ni même achevée, mais au contraire en constante évolution. Elle tient compte de la cybernétique et peut envisager que l’effet agisse sur la cause. Cela donne à cette pensée un fonctionnement proche du GPS : seul le but est fixe, les moyens restent en permanence flexibles et sont sans cesse réévalués et ajustés. L’analogie avec le GPS s’arrête là, car chez vous, même les buts sont flexibles. Seules vos valeurs humanistes sont immuables. Par ailleurs, la pensée complexe n’est pas hiérarchisée. Aucun élément ne contrôle le système. Cela explique sans doute votre difficulté à intégrer les notions de hiérarchie !
Une pensée complexe s’ennuie et décroche quand les choses ne sont pas complexes. Ce qui est considéré comme un déficit de l’attention n’est souvent qu’un signe d’ennui et de désintérêt. La stimulation est trop faible ou le sujet inintéressant. Par exemple, des parents m’ont dit que leur enfant, étiqueté TDHA, et effectivement incapable de se concentrer en classe, peut passer plusieurs heures très concentré sur une construction en Lego. L’attention des surefficients s’évade parce que l’orateur va trop lentement, reste trop en surface de son sujet, se noie dans des détails insignifiants (d’un point de vue de surefficient) ou suit en trottinant sa pensée en corde à nœuds. Certaines réunions sont de véritables tortures. Il en va de même pour les enfants surefficients. Les heures de classe peuvent être insoutenables. Le manque de stimulation intellectuelle vous déprime et donne même l’impression de mourir à certains d’entre vous. Inversement, vous m’avez bien confirmé cette sensation d’orgasme mental quand le niveau de stimulation correspond à votre besoin d’intensité. La vie ordinaire offre rarement ce niveau de stimulation. Méfiez-vous du besoin de complexité de votre cerveau. Il est capable d’aller chercher une explication à des années-lumière de la réalité, juste pour le plaisir de faire un peu de gym, ou parce qu’il s’est laissé mystifier par une apparence de complexité. Sachez une bonne fois pour toutes que quand vous ne comprenez pas, ce n’est pas parce que vous êtes stupide, c’est parce que vous allez chercher l’explication trop loin. Revenez à des causes simples et aux évidences.