Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès

Alain Bournazel · Chapitre 41 sur 41 · partie 3/6

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Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès

Chapitre V: - le Procès Ordinaire (I)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Dans la maison de l’évêque, les juges, des assesseurs sont réunis pour décider si Jeanne devait être soumise à la torture. La plupart des participants et le représentant de l’inquisition donnent les raisons de leur vote. L’évêque ne prend pas part au scrutin.

Raoul Roussel, trésorier de l’Église de Rouen, dit non, de peur qu’un procès si bien fait puisse être calomnié.

Nicolas de Venderès et André Marguerie, non pour le moment.

Guillaume Érard, non : il y a assez ample matière contre elle pour qu’on n’ait pas besoin de la torture.

Robert Le Barbier, Denis Gastinel : non.

Aubert Morel, Thomas de Courcelles : oui.

Nicolas Couppequesne, Jean Le Doux, Isambard de La Pierre : non, mais qu’elle soit exhortée de se soumettre à l’Église.

Nicolas Loiseleur : pour le remède de son âme, il serait bon de mettre Jeanne à la torture.

Guillaume Haiton : non.

Jean Le Maistre estime qu’il faut demander de nouveau à la prévenue si elle veut se soumettre à l’Église militante.

Une forte majorité dans laquelle figure le vice-inquisiteur se prononce contre la torture. L’évêque conclut qu’il n’est pas nécessaire de l’appliquer.

Dimanche 13 mai – Visite de Jean de Luxembourg

Le soir du dimanche 13 mai, le comte de Warwick donne une somptueuse réception au château à laquelle participent un grand nombre de dignitaires de la France anglaise. Deux cent-soixante repas sont servis ce soir là, et, fait exceptionnel, deux pages du registre sont nécessaires pour enregistrer la totalité des dépenses. Il est vrai que l’on ne compte pour cette seule soirée pas moins de quinze variétés de viande : bœuf, mouton, veau, oie, porcelet, agneau, chevreau, chapon, héron, pigeon, faisan, poule, poussin, caille, lapin. Pour la première fois depuis le début de l’année, les fraises font leur apparition sur la table du gouverneur. Le vin coule en abondance.

De passage à Rouen – vraisemblablement dans le cadre des actions de coopération entre Anglais et Bourguignons – Jean de Luxembourg figure parmi les convives. À l’issue du repas, il se rend à la prison de La Pucelle, accompagné de son frère, Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, d’Humphrey, comte de Stafford, connétable de France pour le roi d’Angleterre, du comte de Warwick, suivi d’un chevalier bourguignon, Aimond de Macy qui relatera l’épisode lors du procès de réhabilitation.

Quel était le but de cette visite nocturne ? Nous n’en savons rien. Manifestement elle ne procédait pas d’un plan précis et semble relever d’une virée nocturne à l’issue d’une soirée arrosée. Pierre Cauchon et l’évêque de Noyon qui figurent également parmi les invités au repas s’abstiennent, quant à eux, de participer à cette visite.

Jean de Luxembourg aborde la prisonnière avec ce message d’espérance : « Jeanne, je suis venu vous racheter mais à condition que vous ne portiez plus les armes contre nous ». La réplique est vive : « En nom Dieu, vous vous moquez de moi, car je sais que vous n’en avez ni le vouloir, ni le pouvoir ». Et elle ajoute : « Je sais bien que ces Anglais veulent me faire mourir parce qu’ils croient après ma mort gagner le royaume de France. Mais seraient-ils 100 000 Godons de plus, ils n’auront pas le royaume ». Ce défi lancé par une jeune femme affaiblie et bien seule dans sa prison ne manquait pas d’audace et de panache. La crainte qu’elle inspirait devait être encore bien vive pour que Stafford, indigné, tire sa dague au dessin de la frapper. Plus avisé, Warwick l’en empêche.

Consultation de l’université de Paris

Le 19 avril, Jean Beaupère, Jacques Touraine et Nicolas Midi quittent Rouen afin d’aller soumettre les douze articles à l’université de Paris. Cette consultation, vivement souhaitée par les assesseurs de Rouen, marque un tournant décisif dans le cours du procès, en raison du rayonnement et de l’autorité dont bénéficie cette institution. Mais la consultation n’est pas neutre dans la mesure où l’université a de nombreuses raisons pour ne pas être bien disposée à l’égard de Jeanne.

L’université mal disposée à l’égard de Jeanne

Tout d’abord, leurs engagements réciproques sont radicalement opposés. L’université avait apporté une contribution significative à la rédaction du traité de Troyes, en prenant bien soin que ses privilèges y fussent confirmés. Ses membres avaient prêté serment de fidélité au roi de France et d’Angleterre. Jeanne, en revanche, est résolument engagée dans le camp armagnac et ne veut reconnaître comme héritier du royaume de France que Charles qu’elle a fait sacrer à Reims. Certes, l’université n’est pas unanime dans cet engagement au service du roi d’Angleterre. Mais les fidèles de Charles VII ne résident plus à Paris : beaucoup d’entre eux se sont réfugiés à Poitiers où siège désormais l’université du “royaume de Bourges”.

Les événements devaient

alourdir un contentieux déjà épais. Les membres de l’université – comme d’ailleurs un grand nombre de Parisiens attachés au duc de Bourgogne – n’avaient guère apprécié l’attaque de Jeanne contre la capitale. La veille de la fête de la Nativité de la Vierge (7 septembre 1429), ils avaient organisés une procession pour demander la protection de Marie. Ils ne pensaient pas que Jeanne oserait déclencher son opération le jour même de la fête, ce qui constituait une transgression grave aux règles qui s’imposaient aux chrétiens et que l’Église avait rappelées à maintes reprises. L’échec de Jeanne, sa blessure et, en regard, les pertes peu nombreuses parmi les défenseurs de Paris apparaissaient à la fois comme une punition pour l’impiété de La Pucelle, inspirée par l’esprit malin, et comme la marque de la protection mariale qui avait sauvé la grande ville.

Bien d’autres griefs encore dressent les docteurs de l’université contre Jeanne. Il y a bien sûr l’habit d’homme, sa proximité des hommes de guerre, contraire aux usages du temps. Le panégyrique dont l’encensait un excité

comme le frère Richard 67 qui fut inquiété pour fausses prophéties et manipulé par Catherine de la Rochelle ne relève pas la cause de La Pucelle. Or ce cordelier était dans la cathédrale de Reims lors du sacre de Charles VII, et il avait un temps tenu la bannière de Jeanne. La symbolique qu’elle étalait sur son étendard (le Christ en majesté annonçant la fin du monde), sur les pennons de son armée, les anneaux qu’elle portait, sa pratique de la divination nourrissent de fortes suspicions.

Le vocabulaire guerrier et quelque peu apocalyptique de cette jeune femme qui affiche une détermination sans faille pour faire “occire” ses adversaires, qui prédit des morts innombrables dans le camp anglo-bourguignon, tout ceci heurte profondément la sensibilité des ecclésiastiques à Paris comme à Rouen. Suspect également, son goût pour les habits luxueux dont elle se pare, le culte développé autour de sa personne sans qu’elle n’y trouve à redire. Au final domine dans le camp anglo-bourguignon une image peu flatteuse : une jeune femme aux fréquentations douteuses, rusée et pernicieuse, s’adonnant aux actions de sorcellerie, sanguinaire au fond d’elle-même et constamment inspirée par les démons.

Mais au-delà de ces arguments qui sont souvent des prétextes, le procès fait à Jeanne est de nature essentiellement politique, ce que confirmeront les lettres de garantie accordées aux juges à l’issue du procès (voir ci-dessous). D’où le refus que le procès soit porté au pape au motif que le Saint Père est trop loin alors que bien des clercs n’hésitent pas à entreprendre le voyage de Rome pour solliciter des bénéfices. Toute l’orientation du procès est d’obtenir une condamnation de Jeanne. Avec des difficultés, certes, mais l’objectif sera atteint.

La faculté de théologie et la faculté des décrets examinent les douze articles dans un premier temps séparément et rédigent leur avis de deux manières différentes. La faculté de théologie, particulièrement virulente, donne un avis pour chacun des douze articles. La faculté de décrets, moins sévère, formule son avis de manière globale en l’articulant en six points essentiels.

Délibérations de la faculté de théologie

I. La faculté dit après avoir pesé le but, la manière, la matière des révélations, la qualité de la personne, le lieu et les autres circonstances, que ces révélations sont des mensonges imaginés, corrupteurs et pernicieux, ou que les apparitions et révélations sont superstitieuses et procèdent des esprits

malins et diaboliques : Bélial, Satan et Béhémoth68.

II. Ce que contient le deuxième article ne paraît pas vraisemblable, c’est un mensonge, présomptueux, corrupteur, pernicieux, feint et attentatoire à la dignité des anges.

III. Les signes ne sont pas suffisants. Ladite femme croit à la légère et affirme témérairement. Sa croyance est mauvaise et elle erre en la foi.

IV. Jeanne affiche superstition, assertion divinatrice et présomptu-euse, et vaine jactance.

V. Cette femme blasphème envers Dieu et méprise les sacrements. Elle s’écarte de la loi divine, de la doctrine sacrée. La prévenue est en outre suspecte d’idolâtrie et de consécration de sa personne et de ses vêtements aux démons en imitant les rites des païens.

VI. La prévenue est traîtresse, fourbe, cruelle, assoiffée de l’effusion du sang humain, séditieuse, provoquant à la tyrannie, blasphématrice de Dieu en ses mandements et révélations.

VII. Elle est impie envers ses parents, méconnaît le précepte d’honorer ses père et mère ; scandaleuse, blasphématrice envers Dieu, erre en la foi, s’engage en promesses téméraires et présomptueuses.

VIII. Pusillanimité tournant au désespoir et au suicide, assertion présomptueuse et téméraire ; quant à la rémission de sa faute, faux sentiment du libre arbitre.

IX. Assertion présomptueuse et téméraire, mensonge pernicieux, contradictoire au précédent article ; pense mal en la foi.

X. Assertion présomptueuse et téméraire, divination superstitieuse, blasphèmes envers saintes Catherine et Marguerite. Transgresse le commandement d’aimer son prochain.

XI. Idolâtre, invocatrice des démons ; erre en la foi ; affirmation téméraire ; serment illicite.

XII. Schismatique, mal pensante de l’unité et autorité de l’Église, apostate et opiniâtre dans l’erreur.

Délibération de la Faculté de décrets

Cette faculté adopte une attitude prudente dans la mesure où elle soumet sa délibération au jugement du souverain pontife, du Saint-Siège apostolique

et du sacrosaint Concile général 69.

I. Elle est schismatique, puisque le schisme est une séparation illicite, par désobéissance, de l’unité de l’Église, et qu’elle se sépare de l’Église militante.

II. Elle erre en la foi ; contredit l’article Unam sanctam. Et, dit saint Jérôme, quiconque y contredit n’est pas seulement mal avisé, malveillant, non catholique, mais encore hérétique.

III. Elle est apostate ; car la chevelure, que Dieu lui a donnée pour voile, elle l’a fait couper mal à propos ; et laissant l’habit de femme, elle s’est vêtue en homme.

IV. Elle est menteuse et devineresse, se disant envoyée de Dieu, et se vantant de parler avec les anges et les saints.

V. Par présomption de droit, cette femme erre en la foi : 1° elle est anathème par l’autorité du droit canon et demeure longuement en cet état ; 2° parce qu’elle dit aimer mieux ne pas recevoir le corps du Christ et ne pas se confesser que de reprendre habit de femme. Elle est aussi véhémentement suspecte d’hérésie, et doit être diligemment examinée sur les articles de foi.

Le jugement de Jeanne d’Arc

VI. Elle erre en ce qu’elle dit être sûre d’aller en paradis, alors qu’en ce voyage terrestre, nul ne sait s’il est digne de gloire ou de peine.

Si cette femme, charitablement admonestée, n’abjure publiquement et ne donne pas satisfaction convenable, elle doit être abandonnée au bras séculier, pour la juste punition de son crime.

Dans un deuxième temps, le corps entier de l’université, solennellement réuni à Saint-Bernard approuva les délibérations des deux facultés. À ces délibérations furent jointes deux lettres : l’une pour le roi de France et d’Angleterre, l’autre pour l’évêque Pierre Cauchon. Lettre de l’université de Paris au roi de France et d’Angleterre

L’université après avoir fait, dans le style de l’époque, obséquieuse allégeance au souverain rappelle que les révérends maîtres Jean Beaupère, Jacques Touraine, et Nicolas Midi ont fait au service de la cause très grande diligence « par sainte et pure affection, sans épargner leurs peines et sans avoir égard aux grands et menaçants périls que l’on rencontre notoirement sur les chemins ». L’université sollicite enfin le roi en ces termes : « Nous supplions humblement votre excellente Altesse que très diligemment cette affaire soit par justice menée à sa fin brièvement… afin que le peuple qui par cette femme a été grandement scandalisé, soit ramené à une bonne et sainte doctrine et croyance ».

Lettre de l’université de Paris à Pierre Cauchon

Face à « cette femme dont le poison très largement répandu a manifestement infecté le troupeau très chrétien de presque tout le monde occidental », l’université rend un hommage appuyé pour ne pas dire dithyrambique à Pierre Cauchon et à « l’ample travail pour l’exaltation du divin, la salutaire édification du peuple fidèle ». Quand à la manière dont le procès a été conduit, l’université l’approuve entièrement comme « émanant de la plus grande et plus habile prudence ». Elle souhaite enfin que : « le prince des pasteurs, lorsqu’il apparaîtra, daigne enfin récompenser la sollicitude pastorale de votre révérence par la couronne immarcescible de la gloire ». Sic !

Samedi 19 mai 1431. L’approbation des assesseurs

Dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen, l’évêque et le vice-inquisiteur, juges, sont assistés de cinquante docteurs et maîtres. Pierre

Cauchon dresse l’état des nombreuses consultations 70 auxquelles il a procédé et donne teneur des délibérations formulées par l’université de Paris et par ses deux facultés, ainsi que des lettres adressées au roi d’Angleterre et à lui-même. Compte tenu de l’autorité morale de l’université de Paris, la liberté de manœuvre des juges de Rouen est singulièrement réduite, d’autant que beaucoup d’assesseurs ont déclaré s’en remettre à son avis. Mais ils peuvent désormais s’abriter derrière les délibérations de l’Alma Mater, ce qui est finalement confortable.

Les assesseurs de Rouen délibèrent. Ils s’en tirent pour la plupart d’entre eux à la délibération de l’université de Paris. Certains estiment toutefois qu’elle doit être une dernière fois admonestée pour pouvoir se rétracter et “revenir à la voie de la vérité”. Sinon, il ne reste plus qu’à abandonner Jeanne à “la justice séculière”. Pierre Cauchon conclut la séance en indiquant que Jeanne sera une nouvelle fois charitablement admonestée pour qu’elle puisse revenir “à la voie de la vérité et du salut de l’âme et du corps” et qu’ensuite il procédera à ce qu’il reste à faire. Jeanne n’a plus que quelques jours à vivre…

Deuxième admonestation publique

Mercredi 23 mai 1431. Une chambre du château de Rouen

L’évêque Cauchon et le vice-inquisiteur, les évêques de Thérouanne et de Noyon, J. de Châtillon, J. Beaupère, N. Midi, G. Érard, F. Maurice, A. Marguerie, N. de Venderès, et J. d’Estivet, promoteur.

Pierre Maurice fait à l’accusée un exposé de ses manquements. Il reproduit en douze griefs la substance des douze articles avec un résumé de la délibération de l’université de Paris. Jeanne est ensuite admonestée : « Jeanne, ma chère amie, il est temps maintenant, pour la fin de votre procès, de bien peser ce qui a été dit. Déjà quatre fois, tant par monseigneur de Beauvais que par les docteurs commis à cet effet, vous avez été avertie et admonestée soit publiquement, soit à part, et vous l’êtes de nouveau pour l’honneur et révérence de Dieu, pour la foi et la loi de Jésus-Christ, pour le rassérènement des consciences, pour l’apaisement du scandale causé, pour votre salut de l’âme et du corps. On vous a également démontré le dommage que vous avez encouru pour votre âme et votre corps, à moins que vous ne corrigiez et amendiez vos faits et vos dits en les soumettant à l’Égliseet en acceptant son jugement ; ce que jusqu’à maintenant, vous n’avez pas voulu entendre.

Déjà plus d’un, parmi vos juges, aurait pu se contenter des éléments acquis à la cause. Cependant par zèle pour le salut de votre âme et de votre corps, ils ont transmis l’examen de cette matière à l’université de Paris, qui est la lumière des sciences et l’extirpatrice des erreurs. Après avoir reçu les délibérations de cette université, vos juges ont commandé que vous seriez avertie de nouveau de vos erreurs, scandales et défauts, vous priant, exhortant et avertissant, par les entrailles de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, pour la rédemption du genre humain, a voulu souffrir une mort si cruelle, de corriger vos faits et de les soumettre à l’Église, comme tout bon chrétien doit le faire. Ne permettez pas qu’on vous sépare de Notre Seigneur Jésus-Christ afin que vous participiez à sa gloire. N’élisez pas volontairement la voie de damnation éternelle avec les ennemis de Dieu.

Si de telles visions vous sont apparues, n’y attachez pas votre créance. Repoussez au contraire de telles imaginations, acquiescez à l’avis des docteurs de l’université de Paris, et autres, qui connaissent la loi de Dieu et la sainte Écriture. Ils vous représentent que l’on ne doit pas croire à de telles apparitions, ni à aucune nouveauté insolite et prohibée, à moins de prophétie et de miracle. Or ni l’un ni l’autre n’appuie votre présomption. Vous y avez cru légèrement, au lieu de recourir à la prière et à la dévotion, pour vous en assurer. Vous n’avez pas invoqué non plus de prélat ou autre docteur ecclésiastique qui pût vous instruire : ce que vous auriez dû faire, attendu votre état intellectuel et votre simplicité.

Prenons un exemple : si votre roi vous avait donné à garder quelque forteresse, en vous défendant de n’y recevoir personne ; quelqu’un se présente en disant qu’il vient de par le roi ; s’il ne vous apportait des lettres ou autres signes certains, vous ne devriez pas le croire et le recevoir. De même, lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ montant au ciel, commit à l’apôtre saint Pierre et à ses successeurs le gouvernement de son Église, il leur défendit pour l’avenir d’accepter qui que ce soit se présentant en son nom, à moins qu’il n’en justifie autrement que par ses propres assertions. Donc, tenez pour certain que vous ne deviez pas croire à ceux que vous dites s’être ainsi présentés à vous ; et nous, nous ne devons pas vous croire, puisque le Seigneur nous commande le contraire.

Jeanne, lorsque vous étiez sur les domaines de votre roi, si un chevalier ou un autre sujet de son obéissance, s’était insurgé endisant : “Je n’obéirai pas au roi, ni ne me soumettrai à ses officiers”, ne l’auriez-vous pas jugé condamnable ? Quel jugement porteriez-vous de vous-même, enfantée par le sacrement du baptême en la foi du Christ, devenue fille de l’Église et l’épouse de Jésus-Christ, si vous n’obéissiez aux officiers du Christ, c’est-à-dire aux prélats de l’Église ? Désistez-vous, je vous prie, de vos assertions, si vous aimez Dieu, votre créateur, votre précieux époux et votre salut. Obéissez à l’Église en acceptant son jugement. Sachez que si vous ne le faites, si vous persévérez dans cette erreur, votre âme sera damnée au supplice et aux tourments éternels ; et, pour votre corps, je doute beaucoup qu’il ne vienne à perdition…

Préférez à cela l’honneur de Dieu et votre salut, tant de l’âme que du corps. Vous perdrez l’un et l’autre si vous ne faites pas ce que je vous dis, car vous vous séparez ainsi de l’Église et de la foi que vous avez promise au saint baptême. Vous enlevez à l’Église l’autorité de Dieu, qui cependant la guide, la conduit et gouverne de son autorité et de son esprit. Il a dit aux prélats de l’Église “Qui vous écoute, m’écoute ; qui vous méprise, me méprise”. En ne voulant pas vous soumettre à l’Église, vous refusez de vous soumettre à Dieu, vous errez contre l’article Unam sanctam. Au nom de mes seigneurs de Beauvais et le vicaire de l’inquisition, aux juges, je vous avertis, prie exhorte, afin que, par la piété que vous portez à la Passion de votre Créateur, par l’amour que vous portez à votre salut, vous corrigiez vos erreurs ; que vous retourniez à la voie de vérité en obéissant à l’Église, en vous soumettant à ses jugements. En agissant ainsi, vous sauverez votre âme ; vous rachèterez, je pense, votre corps de la mort. Mais si vous ne le faites pas, si vous persévérez, sachez que votre âme sera vouée à la damnation, et votre corps, je le crains, à la destruction. Que Jésus-Christ daigne vous préserver. »

Que ce soit sur les articles, les qualifications exposées, les admonitions et requêtes charitables, Jeanne reste intraitable : « Quant à mes faits et mes dits, je m’y rapporte et les veux soutenir. » Interrogée si elle croit qu’elle n’est point tenue de soumettre ses dits et faits à l’Église militante ou à d’autres que Dieu, elle répond : « La manière que j’ai toujours dite et tenue en procès, je la veux maintenir ». Elle ajoute que, si elle était jugée, et voyait le feu allumé, et le bourreau prêt de bouter le feu, et qu’elle était dans le feu, elle n’en dirait autre chose, et soutiendrait ce qu’elle a dit jusqu’à la mort.

Pierre Cauchon et Jean Le Maistre demandent au promoteur et à l’accusée s’ils veulent ajouter quelque chose. Sur leur réponse négative, l’évêque procède à la conclusion de la cause, selon le texte d’une cédule qu’il tient à la main. Jeanne est assignée à comparaître le lendemain pour connaître la sentence qui sera prononcée contre elle.

L’abjuration de Saint-Ouen

L’abbaye de Saint-Ouen remonte au début du christianisme. Elle fut fondée par Clovis ou Clotaire, on ne sait. Elle atteignit son apogée au début du XIe siècle mais fut singulièrement endommagée pendant la guerre de Cent Ans. À l’époque de Jeanne, le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen s’étendait devant la façade occidentale de l’Église (aujourd’hui place Saint-Ouen) : il constituait une terre ecclésiastique hors de la dépendance du pouvoir anglais. Il ne doit pas être imaginé comme nos cimetières modernes avec des tombes alignées en rangs serrés. Il se présentait plutôt comme un espace semi-public, clôturé de murailles mais de libre accès et parsemé de quelques tombes anciennes ; une grande croix était plantée en son milieu.

Des manifestations populaires s’y sont déroulées pendant la Harelle 71, et des marchés ou des fêtes s’y tenaient parfois. L’abbaye était en cours de restauration.

Le 24 mai au matin

Jeanne est extraite de sa prison et conduite, dans une charrette sous bonne escorte au cimetière, pas très éloigné du château. C’est sa première sortie depuis son emprisonnement à Rouen. Il semble qu’une préparation psychologique intense lui a été administrée la veille, à la suite de l’admonestation. Plusieurs clercs dont Loiseleur lui ont rendu visite dans sa prison pour l’inciter à se soumettre à l’Église, afin d’avoir la vie sauve. Le cimetière déborde de monde : une foule immense de badauds avides de voir cette prisonnière dont ils entendent parler depuis des mois mais dont ils ne savent rien – ou si peu.

Sur une estrade ou ambon richement décorée ont pris place les dignitaires ecclésiastiques : le cardinal de Winchester, Pierre Cauchon, les évêques de Thérouanne, de Noyon, de Norwich, les abbés de la Sainte-Trinité de Fécamp, de Saint-Ouen de Rouen, de Jumièges, du Bec-Hellouin, de Cormeilles, de Saint-Michel au péril de la mer, de Mortemer, de Préaux, les prieurs de Longueville-Giffard et de Saint-Lô de Rouen. Les hauts prélats qui se tenaient jusqu’à présent à l’écart du procès font une apparition publique pour cette circonstance. Trente prieurs sont également recensés nominalement par les actes du procès, et il est ajouté : “et d’autres en grand nombre”. Flotte sur l’estrade, la bannière écartelée de France et d’Angleterre “en signifiance des deux royaumes désormais conjoints”.

Face à l’assemblée des prélats, sur une autre estrade, se tiennent Jeanne, les notaires Manchon et Colle, l’huissier Massieu et “l’insigne” Guillaume Érard, docteur en théologie sacrée, qui lui administre une prédication solennelle, inspirée du quinzième chapitre de l’Évangile de Jean : « Je suis le vrai cep et mon père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, il le retranche et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde pour qu’il en porte encore plus… Comme le sarment ne peut lui-même porter de fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus si vous ne demeurez en moi. »

 

L’abbaye royale de Saint-Ouen, Rouen

Il développe ensuite solennellement comment tous les catholiques doivent demeurer sur la véritable vigne de notre Sainte Mère l’Église. Il montre que Jeanne, par de nombreuses erreurs et de graves crimes, a été séparée de cette unité : à de nombreuses reprises, elle a scandalisé le peuple chrétien. Jeanne écoute en silence. Quand le prédicateur enflammé s’en prend à Charles VII, “roi hérétique et schismatique” La Pucelle l’interrompt avec force, hurlant que son roi est bon chrétien.

La prédication achevée, le film des événements s’accélère dans une intensité tragique. Jeanne est sommée de soumettre ses paroles et ses actions à la Sainte Église. Elle répond : « De toutes les œuvres que j’ai dites et faites, qu’elles soient envoyées à Rome à notre seigneur le pape à qui et à Dieu d’abord, je me rapporte ». Il lui est répondu que cela ne suffit pas, que le pape est loin et que l’évêque, lui aussi, a la qualité de juge. Jeanne est admonestée par trois fois. Deux textes de condamnation ont été préparés préalablement, l’un si elle refusait d’abjurer, l’autre si elle abjurait de ses crimes.

Devant son silence, Pierre Cauchon commence à lire d’une voix lente la sentence définitive. Ceux qui veulent sauver La Pucelle la pressent de signer la cédule d’abjuration pour éviter le bûcher. À quelques mètres, elle peut voir, près de l’estrade officielle, le bourreau avec sa charrette – ce qui est impressionnant, même si le bûcher n’a pas été dressé. Des appels viennent de la foule pour qu’elle signe. Il semble que des clercs (et notamment Loiseleur) lui promettent que si elle abjure, elle sera désormais retenue dans une prison d’Église. Manifestement, Jeanne ne semble pas comprendre ce qu’on lui demande. Affaiblie par la maladie, elle panique, elle appelle saint Michel à l’aide pour l’aider et la diriger. Sur l’estrade, les Anglais s’énervent. Un chapelain anglais reproche à Cauchon de procéder avec trop de douceur et de se montrer favorable à Jeanne. L’évêque lui répond qu’il ment. Une violente algarade s’ensuit entre les deux hommes. Le cardinal d’Angleterre calme le chapelain.

Pressée de sollicitations et par un reflexe de survie, Jeanne se déclare prête à signer. Pierre Cauchon demande au cardinal d’Angleterre ce qu’il convient de faire. Celui-ci répond qu’elle doit être amenée à pénitence. Elle répète après l’huissier Massieu le texte d’une courte cédule (huit lignes) dans laquelle il est stipulé qu’elle ne porterait plus les armes, l’habit d’homme et

qu’elle aurait les cheveux ras72. Cette lecture étant achevée, un secrétaire du roi d’Angleterre, Laurent Calot, monte sur l’estrade où se trouve Jeanne et lui fait signer une cédule beaucoup plus longue que celle présentée par Massieu et dans laquelle Jeanne renie explicitement ses voix. La main guidée par Laurent Calot, Jeanne appose sur cette cédule un rond et une croix. D’aucuns la voient rire au moment où elle s’applique à un semblant de signature : rire nerveux, dérision pour la comédie qui se déroule autour d’elle ? Cette abjuration pour certains prend l’allure d’une “pure boufferie”. Selon Jean de Mailly : « Jeanne ne se souciait pas beaucoup de cette abjuration, n’en tenait pas compte… Ce qu’elle fit, elle le fit vaincue par les

prières des assistants 73 ».

 

Vue de l’Abbaye de Saint-Ouen et le cimetière (d’après Monasticon gallicanum 1871)

La sentence lue par Cauchon énonce : « Nous jugeons que tu as très gravement délinqué en imaginant mensongèrement des révélations et des apparitions divines, en séduisant autrui, en croyant avec légèreté et témérité, en te livrant à de superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu et les saintes, en transgressant la loi, l’Écriture Sainte, en méprisant Dieu dans ses sacrements, en fomentant des séditions, apostasiant, tombant dans le crime de schisme et errant fréquemment en la foi. Mais qu’après avoir été admonestée charitablement… Dieu aidant, tu es retournée au sein de notre Sainte Mère l’Église et de ta propre bouche tu as révoqué tes erreurs d’un cœur contrit et d’une foi non feinte à ce que nous croyons… et que par ton propre organe, tu as abjuré de toute hérésie… nous te délions par les présentes des liens d’excommunication qui te tenaient enchainée. Mais parce que tu as témérairement délinqué contre Dieu et la Sainte Église, nous te condamnons par sentence définitive à mener une salutaire pénitence en prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau de tristesse, afin que tu y pleures ce que tu ascommis et que tu ne commettes plus par la suite rien

qu’il faille pleurer, notre grâce et notre modération74étant toujours saufs ».

Quoiqu’il en soit, Jeanne échappe – mais pour peu de temps – au bûcher. Les Anglais sont furieux et prennent violemment à parti les assesseurs, déplorant que le roi ait bien mal dépensé son argent pour eux. Des pierres sont lancées contre la tribune. Cauchon et des docteurs tentent de calmer la fureur de Warwick en lui disant : « Ne vous inquiétez pas, nous la rattraperons bien ». Ils n’ont pas tort. Jeanne espérait être transférée dans une prison d’église. Sur ordre de l’évêque, elle est reconduite au château. L’après-midi

L’évêque, en compagnie de Nicolas Midi, Nicolas Loiseleur, Thomas de Courcelles et Isambard de La Pierre, se rendent à la prison de Jeanne. Ils lui exposent que Dieu lui a fait une grande grâce et que les gens d’Église avaient eu pour elle une grande miséricorde. Jeanne doit désormais obéir humblement, se soumettre à l’Église et abandonner ses erreurs et ses inventions. Elle est avertie que si elle retournait à ses erreurs, l’Église l’abandonnerait entièrement.

Jeanne quitte ses habits d’homme et prend des habits de femme, et elle accepte que ses cheveux soient rasés. Un peu plus tard, le tailleur Jeanmartin Simon apporte une robe que la duchesse de Bedford offre à Jeanne. Au cours de l’essayage, sa main s’approche trop près d’un sein de La Pucelle. Le tailleur est gratifié d’un retentissant soufflet…

 

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La condamnation

 

67 Franciscain qui prêchait l’imminence de la fin du monde. Il rencontra Jeanne à Troyes et lui

apporta son soutien. En 1431, il fut incarcéré au couvent de Poitiers et interdit de prêche.

68 Bélial : esprit du mal dans l’ancien testament ; Béhémoth : bête de grande taille qui symbolise le

démon et le mal.

69 Nous n’avons toutefois aucun élément permettant d’affirmer que la délibération ait effectivement

été transmise aux autorités mentionnées.

70 Selon Charles de Beaurepaire, ce serait au total et en tenant compte de l’université de Paris,

quelque 400 ecclésiastiques qui auraient été consultés.

Procès de Condamnation de Jeanne d’Arc, 1890.

71 La Révolte de la Harelle est une révolte populaire survenue en Normandie, à Rouen, au XIVe

siècle.

72 La cédule qui figure au procès-verbal est beaucoup plus longue ; il y eut donc, selon Massieu,

substitution de cédule.

73 Jean de Mailly, évêque de Noyon – Dépositions des 14 janvier et 2 avril 1456.

74 Le juge ecclésiastique peut toujours modérer sa sentence selon le comportement du pénitent.

 

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Jeanne dans sa prison

 

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Chapitre VII

 

LE SUPPLICE PROGRAMMÉ ET ORCHESTRÉ

 

Le procès de Jeanne d’Arc fut un procès hors norme. D’abord par le nombre d’assesseurs, d’ecclésiastiques consultés, l’absence de témoin, l’absence de défenseur. Mais également par le nombre de séances. Jeanne aura subi pas moins de douze interrogatoires dans le cadre du procès d’office et comparu neuf fois au procès ordinaire, dont la dernière à l’abbaye de Saint-Ouen où elle abjura. Certaines séances furent particulièrement longues, comme les deux consacrées à l’examen des soixante-dix articles (27-28 mars). La comparution du 18 avril dans la prison et la visite de Warwick, le 13 mai, n’ont rien à voir avec le procès. Par ailleurs, les assesseurs auront tenu dix-sept réunions de travail pour le procès d’office et sept pour le procès ordinaire, soit un total de vingt-quatre.

L’évêque a conduit cette impressionnante mécanique d’une main sûre. Il a au préalable fait procéder à une fouille méthodique du passé, sur les dires et les comportements de La Pucelle, pour détecter tous les signes d’hérésie ou d’errements en la foi. Il a agi avec méthode et a cherché à conforter la régularité des décisions par la multiplication des avis et des consultations. « Suivant la procédure en matière de foi, la clause amenée à un certain point, devait être soumise au plus grand nombre possible de canonistes et de théologiens en renom, pour avoir leur opinion tant sur le fond que sur la forme. Ils la donnaient de vive voix ou par écrit, à la discrétion des juges et elle était enregistrée au procès. Pierre Cauchon sur ce point suivit

rigoureusement les prescriptions de la loi 75 ».

L’affrontement entre l’évêque et La Pucelle

L’activisme de l’évêque, toujours à la manœuvre, contraste singulièrement avec l’apathie du représentant de l’inquisition qui, depuis sa nomination formelle, participe certes aux séances du tribunal mais n’y prend aucune initiative. Au fond de lui-même, Le Maistre ne parait pas convaincu que le procès fait à Jeanne relève vraiment de la sainte inquisition. Mais Pierre Cauchon trouvera suffisamment de soutien parmi les assesseurs et, surtout, bénéficiera dans la phase finale du précieux concours de l’université de Paris pour conduire le procès à bonne fin. Pour l’évêque, qui est également conseiller du roi Henri VI, l’enjeu est considérable : il doit condamner Jeanne et discréditer Charles VII. C’est son crédit personnel vis-à-vis de l’occupant anglais qui est en jeu.

Jeanne, de son côté, suit attentivement le procès – même si elle est parfois déroutée par la multiplication des questions. Mais elle a la répartie vive, trop vive parfois. De sa première comparution, le 21 février, au procès de relaps, Jeanne aura subi pas moins de vingt-et-un interrogatoires officiellement enregistrés. Sans compter les “conseils” que l’on pourrait qualifier de pression, même s’ils n’étaient pas toujours mal intentionnés, qu’elle put recevoir de clercs lui rendant visite dans sa prison. Rarement un accusé eut à affronter une telle somme de questionnements, conduits avec une telle intensité.

L’épreuve des interrogatoires

Les interrogatoires sont longs et éprouvants. Trois heures le matin, et ils reprennent l’après-midi. Les questions sont soit posées par l’évêque, soit par un interrogateur désigné par lui. Mais chaque assesseur a la possibilité d’intervenir et certains le font fréquemment. Mais ils le font sans ordre, passant d’une question à l’autre, interrompant l’accusée au cours de sa réponse, sans que l’évêque ou le représentant de l’inquisition ordonne les débats. De ce fait, Jeanne se trouve fréquemment sous un feu roulant d’interrogations croisées, ne sachant point dans quel ordre elle doit présenter ses réponses. À plusieurs reprises, elle se plaint qu’on lui pose trop de questions à la fois. Mais elle ne sera pas entendue. Le procès de réhabilitation pointera « des questions captieuses faisant parfois des

changements et des additions hors de propos 76 ». Elle subit en outre les harcèlements injurieux du promoteur. L’évêque, quant à lui, alterne selon les moments vis-à-vis de Jeanne des propos menaçants et des attitudes hypocrites de bienveillante sympathie. Le procureur Pierre Daron crédite Jeanne d’une “mémoire étonnante”. Malgré la longueur des séances et les questionnements multiples, elle se souvient au fil des comparutions des réponses qu’elle a données, au point de prendre en défaut un notaire chargé de l’enregistrement des débats qu’elle menace avec humour : « Si vous êtes en faute une prochaine fois, je vous tirerai l’oreille ».

L’orientation des interrogatoires est claire : il s’agit moins de connaître des convictions que de piéger l’accusée. À ce jeu, les forces ne sont pas égales. Fille de laboureur, très pieuse, Jeanne exprime sa foi avec ferveur et spontanéité. Mais elle ignore la théologie, alors même qu’elle est confrontée à d’éminents érudits en matière de doctrine religieuse. Le chanoine Jean Tiphaine estime : « qu’il n’y a docteur si savant et subtil qui n’eût été bien embarrassé et épuisé s’il avait été interrogé comme Jeanne par tant de maîtres devant une telle assistance. » Nicolas de Houppeville, maître ès arts énonce un jugement analogue : « Il n’était pas dans les moyens de Jeanne de présenter sa défense dans un pareil procès ».

Les appréciations des témoins sont diverses mais relativement concordantes. “Simple”, tel est l’adjectif le plus fréquemment utilisé. La Pucelle n’aurait finalement été qu’une jeune femme très ordinaire sans les remarquables capacités que les meilleurs capitaines de l’époque et d’autres

autorités lui reconnaissent en matière d’art militaire77. Néanmoins, elle n’est dépourvue ni d’intelligence, ni de subtilité, ni d’intuition. Pour Guillaume Manchon, qui eut loisir de l’observer pendant de longues heures, elle fit preuve dans ses réponses de « beaucoup de sagesse mêlée de beaucoup de naïveté ». Isambard de La Pierre l’estime : « ignorante mais très intelligente ». De nature émotive (elle pleurait naguère à la messe, au cours des processions, devant les malheurs de la guerre, etc.) elle sut faire face dans cette épreuve où bien d’autres n’auraient pas tardé à craquer. Certes, le procès avec son rituel compliqué, ses questions pièges, les invites lénifiantes de l’évêque, lui échappe. Il lui parait superflu puisqu’elle a été examinée pendant plusieurs semaines à Poitiers par une assemblée de prélats bien titrés qui ont estimé que le roi pouvait s’appuyer sur elle. À la suite de ce jugement, Charles VII l’avait intégrée dans l’armée royale et lui avait fourni une armure et un embryon de maison militaire. Au procès de Rouen, elle fera six fois références à celui de Poitiers, notamment pour le port de l’habit masculin.

L’attitude de Jeanne

Loin d’adopter l’attitude humble du prévenu, Jeanne répond avec assurance, elle le prend de haut. Elle refuse d’entrer dans le jeu. Ce procès ne la concerne pas. « Ce n’est pas de votre procès », « Passez outre », dit-elle à de fréquentes reprises. Le 22 février, Jeanne est explicite : « Elle dit qu’elle était venue de par Dieu et qu’elle n’avait que faire ici ». Tout au long du “beau procès”, Jeanne se révèle une grande actrice, jouant sur une large gamme d’attitudes qui la campent à son avantage. Obstinée : dans son refus de prêter le serment qu’exigent les juges ou de réciter le Pater ou l’Ave Maria. « Je ne les dirai point s’ils[les juges] ne m’entendent en confession ». « De mes dits et de mes faits, je m’en rapporte à ce que j’ai dit à mon procès. Et je les veux soutenir ». (Le 23 mai, après la deuxième admonestation).

Désinvolte : « Je ne vous les [les révélations]dirai point mais allez au roi et il vous les dira » (22 février).

Expéditive : « J’ai déjà répondu » (28 mars). Enigmatique : « Des gens sont parfois pendus pour avoir dit la vérité » (24 février).

Catégorique : à propos des saintes Catherine et Marguerite : « Comment parleraient-elles anglais puisqu’elles ne sont pas du parti des Anglais ». Narquoise : « Je n’ai pas congé pour vous le dire » (27 février) Ironique : interrogée si elle croit que la Sainte Écriture a été révélée par Dieu : « Vous le savez bien et il est bon de savoir que oui ». Effrontée : « Quant au signe si ceux qui le demandent n’en sont pas dignes, je n’en peux mais ». (28 mars, réponse à d’Estivet qui estime dans son article 48 que Jeanne n’apporte pas de signe.)

Ingénue (faussement) : à la question : saint Michel avait-il des cheveux, répond : « er Pourquoi les lui aurait-on coupés ? » (1 mars). Impertinente : « Il est au pouvoir de Notre Seigneur de faire des révélations à qui lui plait ».

Menaçante : à l’égard de l’évêque qui préside les débats : « Prenez bien garde à ce que vous prétendez être mon juge, car vous prenez une grande charge en me chargeant moi-même », le 24 février. Elle récidive le 14 mars : « Avisiez bien que vous ne jugiez mal. Vous vous mettriez en grand danger. Et je vous en avertis afin que si Notre Seigneur vous en châtie, j’ai fait mon devoir de vous le dire ».

Prophétique : « Avant sept ans, les Anglais abandonneront plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans et perdront tout en France er » (1mars). Impérieuse : « Tout ce que j’ai fait est par le commandement du Seigneur » (27 février).

Implorante : « Si le corps malade meurt en prison, je m’attends que vous le fassiez mettre en Terre Sainte » (18 avril). Sublime : il lui arriva de sidérer l’assistance par des répliques vigoureuses qui laissèrent les juges sans voix. Est-elle en état de grâce : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir » (24 février). La place privilégiée de son étendard lors du sacre de Charles VII : « Il avait été à la peine, c’est bien raison qu’il eût de l’honneur ». (17 mars). Sur la soumission à l’Église militante : « Messire Dieu, premier servi » (31 mars).

Au cours du procès, Jeanne fut sincère mais pas toujours adroite. Elle a souvent pris plaisir à la raillerie : plus que de raison, elle fut effrontée et impertinente, traitant avec désinvolture le tribunal qui l’examinait. Considéré sous l’angle strict du procès, on peut penser comme François Neveux que Jeanne “se défend très mal”. Il n’était pas judicieux d’afficher, devant un tribunal ecclésiastique, la superbe d’un grand capitaine devant une armée ennemie qu’il va mettre en déroute. Il est certain que parfois Jeanne en fait trop. Bardin de La Pierre témoigne : « Quand elle parlait du royaume et de la guerre, elle paraissait mue par le Saint-Esprit. Mais quand elle parlait de

sa personne, elle imaginait parfois 78 ». Elle ne résiste pas toujours à l’affichage d’une certaine jactance, en se mettant en avant et se magnifiant. Ce que le tribunal mais également Regnault de Chartres, chancelier de France, ne manquèrent pas de lui reprocher. Dans les pires difficultés, Jeanne fit toutefois preuve de prudence et de bon sens. Elle resta intransigeante sur son engagement au service de Charles VII et dans sa volonté de conserver son habit masculin qui convenait parfaitement à son personnage guerrier. Sur la fin, la maladie aidant, elle apparaît épuisée. On sent que les nerfs ont lâché.

L’handicap principal de Jeanne, c’est que, souvent, elle ne comprend pas. Ignorant tout de la théologie et de la doctrine de l’Église, elle ne discerne pas les subtilités cachées de l’argumentation des docteurs. Pour Isambard, quand on la questionnait sur sa soumission à l’Église : « Jeanne entendait la réunion des juges et des assesseurs présents ». Ce qui évidemment ne lui convenait guère. En revanche, elle fit toujours acte de soumission envers le pape et, sur suggestion d’Isambard, accepta de se soumettre au concile de Bâle. Ce qui entraina le tonitruant rappel à l’ordre de l’évêque : « Taisez-vous de part le diable ».

Jeanne était d’autant moins en capacité de comprendre le sens des questions nombreuses et souvent insidieuses qu’elle devait affronter que Pierre Cauchon censurait fréquemment les explications qui auraient dû lui être fournies. Guillaume Manchon ayant demandé s’il devait enregistrer la soumission de Jeanne, Pierre Cauchon estima que ce n’était pas nécessaire. Jeanne en conclut : « Vous écrivez ce qui est contre moi et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi ».

Le secours des voix

Pour que le procès soit plus équitable, il eût fallu que la composition du tribunal soit plus équilibrée. Lors de la première séance où elle comparut, elle avait demandé que le tribunal fût composé pour moitié de juges favorables à Henri VI et pour moitié à Charles VII. L’évêque rejeta cette requête. Elle ne put considérer ce refus que comme une marque de partialité. Après les Rameaux, le mardi 27 mars, l’évêque lui offrit « qu’elle eût un ou plusieurs assistants pour la conseiller ». Mais quel crédit pouvait-elle accorder à un homme et à une instance qui lui étaient fondamentalement hostiles comme l’attestent ses conditions de détention, le travestissement de ses réponses, les brimades, etc ? Aussi refusa-t-elle sans ambages : « Quand au conseil que vous m’offrez, je n’ai pas l’intention de me départir de celui de Notre Seigneur ».

Le seul véritable secours que Jeanne reçut au cours du procès fut l’assistance spirituelle de son univers céleste, tellement intégré à elle qu’il faisait corps avec elle. Guillaume Manchon nota que Jeanne : « n’aurait pas été capable de se défendre contre tant de docteurs, si elle n’avait été inspirée ». Pierre Miguet estime en revanche que Jeanne insistait trop sur ses voix. Quoiqu’il en soit, les voix furent d’un précieux secours pour Jeanne, même si elles ne l’avertirent point des manigances abjectes d’un Loiseleur – manigances d’autant plus indignes qu’elle provenait d’un ecclésiastique – face auxquelles elle fit preuve d’une grande crédulité. Mais la force du discours de Jeanne réside dans les certitudes qu’elle tient des “révélations” (mot qu’elle emploie à plusieurs reprises) qui lui viennent de l’au-delà.

Au jugement de l’histoire

Il y a beaucoup de panache dans ses répliques cinglantes. Marche par marche, elle gravit l’escalier de la gloire, au moins pour les siècles futurs. Mais pour le procès lui-même, la partie est trop inégale, les dés sont trop pipés pour qu’elle puisse s’en sortir. Elle ne peut qu’être écrasée par la redoutable machination judiciaire que Pierre Cauchon a mise en place et contrôlera jusqu’au bout. Mais avec le temps, Jeanne n’a pas vaincu mais terrassé ses adversaires. Ils apparaissent aujourd’hui bien ridicules, ces docteurs en théologie, empêtrés dans leurs affaires d’hérésie, de sorcellerie, d’esprits mauvais, ces éminents prélats qui recherchent le diable enfermé dans un anneau, et pourchassent des fées imaginaires qui hanteraient un vieil arbre. Que penser de ces clercs qui s’attardent sur les membres corporels des saintes, les contacts que Jeanne a eus avec elles, les révérences et les génuflexions qu’elles ont pu échanger. Et que dire de la faculté de théologie, reprise par toute l’université, qui identifie Bélial, Satan et Béhémoth dans “les apparitions superstitieuses” de Jeanne. Cet impressionnant florilège d’inepties de la part d’hommes considérés comme très instruits illustre au-delà de la caricature cet obscurantisme qui, pour certains philosophes, marqua le Moyen Âge, alors que cette période fut aussi marquée par une lumineuse spiritualité.

Au jugement de l’histoire, la victoire de Jeanne fut totale. Sur le plan du droit et de la morale, que pèsent les amphigouriques harangues des clercs rassemblés par Cauchon, face aux cinglantes réparties de La Pucelle de Domremy ? Sur le plan militaire, comme elle l’avait annoncé, les Anglais furent chassés du royaume de France. Et les juges qui avaient condamné Jeanne et qui étaient encore en vie s’empressèrent de rallier la cause de Charles VII… Sur le plan religieux, le procès de condamnation fut cassé et, près de cinq siècles plus tard, Jeanne reconnue sainte. Il est sûr qu’aucun des juges de Rouen ne pouvait prévoir un tel désaveu.

Le silence de l’inquisiteur

Tout au long des séances du tribunal, un homme resta singulièrement silencieux alors qu’il était au premier chef concerné par ce procès en hérésie : l’inquisiteur de France. Comme nous l’avons vu précédemment, il a montré peu d’empressement pour s’engager dans cette cause, ni d’ailleurs son vicaire en Normandie. En 1431, au moment du procès de Jeanne, il se trouvait à Coutances pour un procès en matière de foi. On ne peut que constater qu’il préférât se consacrer à une affaire médiocre que l’Histoire n’a pas retenue plutôt que d’intervenir dans le procès de Jeanne d’Arc qui mobilisait d’éminents théologiens. Il délégua ses pouvoirs à son vicaire dans le diocèse de Rouen, Jean Le Maistre. Les minutes du procès sont claires : après avoir trainé les pieds, Jean Le Maistre fit de la figuration. À partir du moment où il fut désigné, il assista aux séances mais il resta muet. Il se borna à des approbations tacites et souvent forcées. Nicolas de Houppeville estime que Le Maistre était en proie à une “terreur extrême”. Ce propos est peut-être excessif mais il est clair qu’il n’osât pas à s’opposer à l’évêque de Beauvais dans un procès qui relevait moins de l’hérésie que d’une entreprise politique…

Un procès sous contrôle

Le relevé des séances du tribunal, dans sa sécheresse administrative, néglige un point essentiel : les conditions de déroulement du procès. En dépit des apparences qu’a voulu donner l’évêque de Beauvais, ce ne fut pas “un beau procès” mais un procès hors norme qui, derrière un appareillage religieux, cachait une motivation politique, mise en œuvre par un prélat entièrement dévoué à la cause anglaise. Du rachat de Jeanne au duc de Bourgogne jusqu’au supplice sur la place du Vieux Marché de Rouen, le procès de Jeanne fut l’affaire de Pierre Cauchon. Affaire qu’il voulut mener à bien comme un loyal serviteur d’Henri, roi de France et d’Angleterre, selon le traité de Troyes de 1420. Au procès de réhabilitation, Nicolas de Houppeville, qui eut maille à partir avec Pierre Cauchon, rapporte : « Je l’ai vu rendre compte au régent et à Warwick des négociations pour le rachat de Jeanne ; il ne tenait plus de joie ». Ensuite Pierre Cauchon s’appliquera à

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