La descente de Pégase
Chapitre 1
Au début des années quatre-vingt, à l’époque où je séchais régulièrement des doses de Jim Beam que je faisais suivre d’une bière, j’avais participé à un programme d’échange entre les forces de police de La Nouvelle-Orléans et une académie de recrues de la police située dans le comté de Dade, en Floride. Mon boulot consistait à travailler quelques heures par jour au Bureau des homicides de la police de Miami et à faire un cours sur la justice criminelle à l’université communautaire de N.W. 27th Avenue, non loin d’Opa-Locka.
Opa-Locka était une gigantesque vision de cauchemar en stuc et plâtre rose conçue pour évoquer un complexe de mosquées arabes. Aux petites heures du matin, mélangée à la poussière et au monoxyde de carbone, la brume montait de l’océan ou des Glades et s’accrochait en bandes de coton sale aux minarets décrépits et aux murs fissurés des bâtiments. La nuit, les rues étaient éclairées par des lampes à mercure qui scintillaient dans le brouillard d’une sourde lueur iridescente qu’on associe d’ordinaire aux éclairages dans les enceintes de prison. Le long des avenues, les feuilles des palmiers rongés par la maladie claquaient sèchement dans l’air vicié. Dans les jardins, il y avait plus de sable gris que de pelouses et les rares maisons susceptibles de contenir quelques maigres biens avaient des fenêtres protégées de barreaux et des clôtures garnies de barbelés tandis que les gangs des rues, assis dans des monstres énergivores à châssis surbaissés dont les pots d’échappement sans silencieux pulsaient contre l’asphalte, fracassaient leurs bouteilles d’alcool sur les trottoirs sans que quiconque ose trouver à y redire.
En ce qui me concernait, c’était un lieu où je n’avais besoin de me comparer à personne et où chaque aube nouvelle se colorait de la teinte liquide d’un Tequila Sunrise. Lorsque, par hasard, je me trouvais à Opa-Locka, le choix qui s’offrait à moi était simple : je continuais à boire ou bien je basculais dans un état de conscience altérée connu sous le terme de delirium tremens.
Quatre ou cinq nuits par semaine, j’allais me déconstruire dans un de ces bars dont les clients n’ont pas d’histoire ni d’origine géographique et où les amitiés se nouent et se dénouent à la porte d’entrée. La plupart buvaient avec une résignation teintée d’autodérision face à la vie qu’ils s’étaient choisie et depuis longtemps déjà, ils avaient renoncé à la justifier en gagnant au passage une certaine paix de l’esprit. S’ils se doutaient ou se souciaient de mon statut d’officier de police, ils n’en avaient jamais rien laissé paraître et aujourd’hui que j’écris ces mots, je suis certain qu’ils reconnaissaient en moi un des leurs : un homme qui, de sa propre volonté, s’était condamné à errer dans le neuvième cercle de l’Enfer de Dante en tenant fermement une chope de bière pression au fond de laquelle se noyait un verre dont le whiskey s’échappait en volutes.
Mais ils comptaient dans leurs rangs un gars que je considérais comme un ami. Dallas Klein était un gamin qui, vers la fin de l’année 1971, avait traversé aux commandes d’un hélico de sauvetage un barrage féroce de lance-roquettes et un feu nourri d’armes automatiques pour voler à la rescousse d’une petite patrouille de reconnaissance coincée à la frontière du Cambodge. Il était rentré au pays avec son compte de médailles – deux Purple Hearts et une Silver Star – plus un tic nerveux à l’œil gauche comme si une abeille bourdonnait en permanence alentour.
Comme moi, il adorait le champ de courses du Gulf Stream Race Track et le fronton de jai alai du comté de Broward tout proche. Il fréquentait assidûment les tables de craps d’un club privé d’Hollywood, le jeu de poker flottant de Little Havana, les courses de chiens de Flagler ou de trotteurs de Pompano, ainsi que le Florida Derby de Hialeah et s’il partait en croisière pour la Jamaïque, il ne pouvait résister à l’attrait des rutilantes machines à sous qui, rangée après rangée, tintaient sous leur avalanche de pièces.
Mais c’était un bon gars, pas un ivrogne hargneux, et son addiction lui avait déjà coûté une fiancée et une maison en stuc – deux chambres avec vue sur un canal de Fort Lauderdale – sans pour autant le rendre amer. Il souriait de ses pertes, le coin des yeux plissé en éventail, comme si la conscience teintée d’humour qu’il avait de son problème en diminuait l’ampleur. Le samedi, il déjeunait tôt d’un hamburger et d’un verre de lait, et on le voyait assis au bar, ses cheveux noirs d’ébène coupés court et le visage toujours empreint de gentillesse, lisant de bout en bout le Morning Telegraph. Vers treize heures, lui et moi nous rendions ensemble aux courses, convaincus de connaître notre avenir, le bourdonnement des foules effaçant comme par miracle toute angoisse de mortalité qui aurait pu nous habiter.
Par un bel après-midi de semaine, à l’époque des jacarandas et des bougainvilliers en fleurs, Dallas entra nonchalamment dans le bar en sifflotant. Au cours des derniers jours, il avait joué gagnant trois matchs victorieux de la NFL, la fédération américaine de football, et aujourd’hui, touché dans l’ordre un tiercé et un quinté à Hialeah. Il offrit une tournée à tout le monde et commanda des côtes de bœuf avec des pommes de terre à l’irlandaise pour notre dîner.
C’est alors que deux hommes, de cette espèce qu’on préfère ne jamais rencontrer, entrèrent dans le bar. Le plus grand fit signe au barman d’approcher tandis que l’autre survolait les tables du regard en essayant de s’accoutumer à la pénombre de la salle.
— Faut que j’y aille, Dave. Passe-moi un coup de fil, dit Dallas.
Il lâcha fourchette et couteau, attrapa son blouson en cuir sur le dossier de sa chaise et disparut comme s’il avait le feu aux trousses.
Il n’alla pas plus loin que la Cadillac couleur lavande devant laquelle l’attendait, bras croisés, un colosse aussi gigantesque que le ciel dont les lunettes miroir ajustées reflétaient une danse informe de minarets et de tessons de verre festonnant un mur.
Les deux hommes qui étaient entrés par la porte principale arrivèrent sur les talons de Dallas. J’hésitai un instant puis sortis à mon tour après avoir essuyé ma bouche sur une serviette en papier.
Le parking en gravats de construction concassés était envahi de mauvaises herbes. Le vent soufflait fort, malmenant les palmiers du boulevard qui se tordaient sous un ciel bleu d’une perfection absolue. Les trois inconnus avaient formé le cercle autour de Dallas, à croire que chacun connaissait parfaitement son rôle pour l’avoir maintes fois joué.
Le chauffeur de la Caddy avait une nuque dont la largeur égalait celle de sa mâchoire, la plus grosse que j’aie jamais vue chez un être humain. Avec sa cravate et son épingle de col, il ressemblait à un cochon en tenue de soirée et contemplait les palmiers fouettés sur fond de ciel en mastiquant son chewing-gum comme si la conversation ne le concernait pas. Le type qui s’était adressé au barman avait pris la parole. Vêtu d’une tenue de sport en polyester et de mocassins blancs, il avait une chevelure immaculée couleur meringue, des épaules voûtées aux muscles avachis et une peau de fumeur striée de rides qui lui donnaient l’air d’un tuberculeux.
— Whitey devrait te faire cadeau des seize bâtons, alors ? Mais c’est pas son blé, figure-toi. Il paye un et demi pour cent d’intérêts par semaine sur le capital. Non, Dallas, tu ne dis rien, tu écoutes. Tout le monde apprécie ce que tu as fait pour ton pays mais quand tu es en dette de seize plaques, c’est pas tes conneries de héros de guerre qui vont faire passer la pilule.
Des trois individus, le plus petit retenait tout particulièrement mon attention. Il semblait à l’étroit dans son corps, pareil à un accro aux cristaux de meth qui bouillonne dans son jus. Sa bouche lui barrait le visage comme un verrou horizontal, le coin de sa lèvre supérieure retroussé révélant en partie sa dentition comme s’il était sur le point de sourire. Ne perdant pas un mot de la conversation, il n’attendait qu’un signe de l’autre, le regard traversé par des flashes d’anticipation.
Le tuberculeux plaça sa paume sur l’épaule de Dallas.
— Quoi ? Tu nous trouves durs ? Tu préférerais qu’Ernesto nous conduise aux Glades, qu’on puisse parler tranquilles ? Whitey t’aime bien, gamin. T’as pas idée à quel point il t’aime bien et comme on te traite gentiment.
— Vous avez un problème avec mon ami Dallas, messieurs ? demandai-je.
Au-dessus du mur en stuc, les palmiers bruissèrent dans le silence et une bourrasque de vent envoya valser une feuille de papier journal au-delà d’un portail en fer aux pointes acérées.
— On n’a aucun problème, nous, répliqua le plus petit des trois en se tournant vers moi, une de ses chaussures crissant sur un fragment de mortier.
Il avait des cheveux décolorés en coupe dégradée sur la nuque et des chaussures à semelles compensées. Sous un costume bleu nuit dont les pans s’évasaient à la taille, il portait une chemise grise à reflets métallisés et un foulard de soie noué autour du cou. Ses yeux brûlaient d’un feu verdâtre et glacial que nul homme prudent n’aurait voulu sonder.
— On demande Dallas au téléphone, répondis-je.
— Prenez un message, ordonna l’homme.
— C’est sa mère. Elle est furieuse quand Dallas ne prend pas lui-même ses appels.
— Ce mec est flic, intervint le chauffeur en enlevant ses lunettes de soleil, les paupières plissées contre l’intensité de la lumière.
L’homme de petite taille et le type en survêtement polyester me détaillèrent.
— Z’êtes flic ? demanda le petit en souriant pour la première fois.
— Qui sait ? fis-je.
— L’endroit est sympa, pas vrai ? reprit-il.
— Et comment. Si vous voulez boire à crédit, je peux demander au barman de vous ouvrir un compte.
Le gars se mit à rire et accepta le morceau de chewing-gum que lui offrait le chauffeur. Puis s’approchant de Dallas, il lui murmura quelques mots et je vis le visage de mon ami se vider de son sang.
Les trois hommes remontèrent dans la Cadillac, qui démarra aussitôt, et je demandai à Dallas ce que le type lui avait dit.
— Rien. C’est un abruti. Fais pas attention, répondit-il.
— Qui est ce Whitey ?
— Whitey Bruxal. Un bookmaker qui opère dans une pizzeria d’Hallendale.
— Et tu lui dois seize plaques ?
— Je contrôle la situation. C’est pas un problème.
De retour dans la salle du bar, il repoussa son assiette et commanda un scotch accompagné de lait qu’il dut faire suivre par trois autres à l’identique avant de reprendre quelques couleurs. Il souffla bruyamment et appuya son front sur la paume de sa main.
— Wow, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour moi.
— Mais qu’est-ce qu’il t’a dit, ce mec ? demandai-je à nouveau.
— Cent quinze, Coconut Palm Drive.
— Je ne te suis pas.
— J’ai une fille de six ans qui habite chez sa grand-mère, dans la pinède. C’est leur adresse, expliqua-t-il en posant sur moi un regard vide comme s’il ne parvenait pas à assimiler le contenu de ses propres paroles.
*
Le lendemain soir, Dallas m’invita chez lui et cuisina des hamburgers sur le barbecue du petit balcon de son appartement. Au-dessous de nous, s’étendaient des kilomètres de maisons à un étage, toutes identiques avec leurs toitures plates couvertes de gravier bituminé et leurs jardins aux piscines gonflables qui se ridaient sous le vent. À l’horizon, le soleil rouge voilé par une fumée qui montait des Glades ne donnait plus de chaleur comme s’il était tombé en panne. Dallas me montra quelques clichés de sa fille, dont certains avaient été pris à Orlando, d’autres devant une grande roue à Coney Island. Sur l’un d’eux, elle était vêtue d’une combinaison de ski avec des oreilles de lapin cousues à sa capuche. Cheveux dorés et yeux d’azur, l’enfant avait un sourire magique.
— Et sa maman ? demandai-je.
— Elle s’est tirée avec un type qui faisait du trafic de coke depuis les îles au sud de la Floride sur un de ces hors-bords ultra-rapides. Ils se sont pris une balise flottante au sud de Pine Key à cinquante nœuds. Et tiens-toi bien, le type en question avait été pilote de Cobra au Vietnam. Ma femme disait toujours qu’elle adorait les pilotes.
Il retourna les burgers sur le gril, se concentrant sur sa tâche. Je devinais déjà ce qui allait suivre.
— J’ai trouvé une note de Whitey sous ma porte ce matin, reprit-il. Va peut-être falloir que j’aille récupérer ma gamine et qu’on joue les filles de l’air.
J’ouvris une bière et m’accoudai à la rambarde. Au loin, les phares des voitures dessinaient un large virage le long de la voie rapide. J’avalai quelques gorgées sans répondre.
— J’ai préparé de la salade. Tu nous la sers dans deux assiettes creuses ? poursuivit-il.
Le silence se fit plus lourd.
— J’ai à peu près deux plaques sur un compte épargne. Tu veux que je te les prête ? demandai-je avant de porter la bière à ma bouche, attendant avec lassitude la confirmation de ce que je savais de notre fragilité humaine et du sens de l’intérêt personnel qui existe en chacun de nous.
— Non, merci, répondit-il.
Je baissai à nouveau ma bière et le regardai.
— Faut pas que je me goure, voilà tout. Je dois réfléchir à tout ça. Whitey n’est pas un mauvais mec, c’est juste que lui aussi…
— Quoi ?
— Il a ses propres obligations. Miami est censée être une ville ouverte. Il n’y a pas de meurtre sur contrat et aucun mec n’a la mainmise sur toute la pègre. Mais il ne se passe rien ici qui ne rapporte un pourcentage aux familles mafieuses de New York. Tu vois ce que je veux dire ?
— Pas vraiment, répondis-je, désireux de ne pas en apprendre davantage sur les relations de Dallas avec la pègre de Miami.
— Drôle de vie, hein ?
— Ouais, fis-je. Saignant, le mien, si tu veux bien.
— Tout de suite, lieut’, répliqua-t-il en appuyant sur le steak haché pour en faire sortir la graisse, clignant des yeux sous la montée des flammes et de la fumée.
J’allai à la salle de bains me laver les mains avant de manger. Suspendu à un portemanteau dans le sac en plastique transparent du pressing, son uniforme professionnel arborait sur la poche extérieure de la veste l’écusson d’une compagnie de transports de fonds.
Mais Dallas ne joua pas les filles de l’air et je le vis au coin d’une rue d’Opa-Locka qui échangeait quelques mots avec Ernesto, le colosse de la Cadillac couleur lavande. Les deux hommes montèrent à bord de la voiture qui démarra aussitôt et Dallas me parut avoir pris soudain un coup de vieux au-delà de son âge. À deux reprises, je l’invitai au champ de courses mais il refusa, affirmant que non seulement il n’avait plus un radis mais qu’il entamait un programme en douze étapes contre les addictions au jeu.
— Ça me manquera, c’est sûr. Mais tout a une fin, pas vrai ? dit-il.
Le printemps revint et j’ai pris mes distances vis-à-vis de Dallas et de ses problèmes, d’autant que j’avais à m’occuper des miens et qu’ils étaient nombreux. J’essayais d’arriver au terme de mes matinées à coups d’aspirine, de vitamine B et de spray rafraîchissant pour l’haleine mais mes collègues provisoires du poste de police de Miami et les cadets auxquels je faisais cours à l’université communautaire avaient commencé à comprendre à qui ils avaient affaire. Mon irascibilité, le tremblement de mes mains et ce besoin qui me poussait à avaler une vodka Collins à midi résumaient mon être au monde. La pitié mêlée d’ennui que je lisais dans le regard des autres me hantait jusque dans mon sommeil.
Je passai alors trois semaines sans toucher à une goutte d’alcool, partant courir dès l’aube à Hollywood Beach jusqu’à la pointe d’une jetée de corail grouillant de poissons clowns où je faisais de la plongée libre, avant d’aller lever de la fonte chez Bic Tanney. Me nourrissant exclusivement de fruits de mer et de salades vertes dans un restaurant de la plage, je vis mon corps devenir aussi dur et basané qu’une selle de cheval usagée.
Puis, par un beau vendredi soir, sans souci professionnel pour m’empoisonner la vie, c’est avec une chanson au cœur que j’enfilai une veste en tweed toute neuve, des mocassins soigneusement cirés et un pantalon fraîchement repassé avant de rejoindre ma bande de potes à Opa-Locka où je repris tout naturellement mes bonnes vieilles habitudes, exactement comme si je pouvais craquer une allumette dans un réservoir d’essence sans qu’il ne se passe rien.
C’est alors que je vis pour la deuxième fois l’homme de petite taille qui travaillait comme agent de recouvrement pour Whitey Bruxal. Immobile sur le pas de la porte, il parcourait la salle du regard, forçant les gens à le contourner. Puis il se dirigea vers le bar et demanda Dallas au barman, qui continua de laver les chopes de bière dans l’évier en étain en faisant non de la tête. Mais l’encaisseur ne se découragea pas si facilement. Il commanda un 7 Up avec des glaçons et commença à écaler un œuf dur sur une serviette, essuyant les morceaux minuscules de coquille collés à ses ongles sur le papier, ses yeux rivés sur la porte.
Tiens-toi à carreau, dit une voix dans ma tête.
Je me dirigeai vers les toilettes puis revins m’asseoir à ma table. L’encaisseur salait son œuf tout en mâchant pensivement, la porte d’entrée en ligne de mire, les chaussures coincées sous les repose-pieds métalliques du tabouret de bar. Il portait un jean délavé, une chemise jaune transparente et un petit chapeau rond incliné sur son front. Son dos était triangulaire, comme celui d’un adepte des arts martiaux, la peau de son visage aussi luisante et dure que la céramique.
Je me levai et m’installai au bar à ses côtés en attendant qu’il se tourne vers moi.
— Vous vivez dans le voisinage ? demandai-je.
— Ouais.
— Je n’ai jamais saisi votre nom.
— Elmer Fudd. Et vous ?
— J’aime bien vos semelles compensées. Y a plein de gars genre Superfly, qui les portent en ce moment. Vous avez vu le film Superfly ? Une histoire de vendeurs de dope noirs, de maquereaux et de raclures de Blancs qui se croient arrivés, dis-je.
Il s’essuya le bout des doigts sur sa serviette, tira sur son lobe d’oreille et fit un geste au barman.
— La même chose pour Gracieux, ordonna-t-il.
— Voyez, quand vous affublez les gens de noms qui ne sont pas les leurs, ce n’est pas seulement irrespectueux, c’est aussi présomptueux, d’une certaine façon.
— Présomptueux ? répéta-t-il en hochant la tête d’un air profond.
— Ouais, vous indiquez que vous avez le droit de dire aux autres ce qui vous passe par le crâne. Ce n’est pas une bonne habitude.
Nouveau hochement de tête.
— Écoutez, j’attends quelqu’un et j’ai besoin d’un peu de solitude, répondit-il. Faites-moi plaisir et foutez-moi la paix, d’accord ?
— Ça ne me viendrait même pas à l’idée, rétorquai-je. Vous étiez au ‘Nam, vous ? Dallas, lui, y était. C’est un garçon gentil.
L’encaisseur descendit de son tabouret et se donna un coup de peigne tandis que son regard s’attardait sur mon sourire en coin, les taches d’alcool sur ma chemise, les marques d’humidité de la table aux coudes de ma veste neuve. Il ne manqua pas de remarquer que je gardais un bras sur le bar pour pouvoir me tenir debout.
— J’ai été dans un endroit que vous ne pourriez même pas imaginer dans vos pires cauchemars, dit-il.
— Ouais, j’ai entendu dire que se retrouver à faire la pute à Raiford, c’est pas de la tarte, répliquai-je.
Il rangea son peigne et regarda son reflet dans le miroir au-dessus du bar. Ses joues étaient criblées de cratères minuscules comme les incisions d’une pointe de couteau. Il plaça un rouleau de menthes fraîches dans ma main.
— Si, si, j’insiste. Prenez-les. Cadeau d’Elmer Fudd. Bonne dégustation.
Mon affectation dans le programme d’échange s’achevait en juin et je voulais emporter à La Nouvelle-Orléans de bons souvenirs du sud de la Floride. J’allai pêcher en mer à Key West dans la plus belle eau que j’aie jamais vue. Verte, transparente comme du verre, tachetée par endroits d’étendues indigo semblables aux nuages d’une encre déversée. En visitant l’ancienne prison fédérale à Fort Jefferson par une chaleur écrasante, j’aurais juré avoir senti l’odeur d’une brise venue des terres de Cuba. Je dormis dans une tente légère sur une barrière de corail qui surplombait une eau où filaient les éclairs vert fumé et phosphorescents d’organismes qui n’avaient pas de nom. Je vis l’océan prendre la couleur d’un vin sombre sous un ciel explosant de constellations et sus que la vérité contenue dans la parole d’Homère ne serait jamais amoindrie par le temps.
Mais où que j’aille, il y avait toujours un daïquiri glacé pour me lancer des clins d’œil depuis un stand en plein air dressé sous un bouquet de cocotiers, des boîtes de Budweiser emperlées de fraîcheur dépassant de la glacière remplie de glace d’un pêcheur, ou, explosant de vie dans un geyser d’écume au son d’un bouchon qui saute, une bouteille de Cold Duck coincée entre les cuisses d’une femme.
Delirium tremens ou pas, je savais que ça ne serait pas une partie de plaisir.
Puis ma dernière semaine à Miami arriva et je me rendis jusqu’à Opa-Locka afin de régler mon ardoise et payer une tournée à ceux qui se trouveraient dans le bar pour échapper à la chaleur de midi. La salle était sombre et fraîche, bien à l’abri derrière les colonnades qui cuisaient sous un soleil chauffé à blanc. J’avalai un brandy et soda, comptai ma monnaie et me préparai à repartir. À travers la vitre, je vis la chaleur rebondir par vagues sur une voiture garée et des nuages de poussière voler au ras du trottoir pendant qu’un Noir au torse nu dégoulinant de transpiration défonçait l’asphalte à coups de marteau-piqueur. Je commandai un deuxième brandy et soda, examinai le menu des repas à emporter et l’abandonnai aussitôt sur le comptoir pour aller mettre cinquante cents dans le juke-box avant de passer en surmultipliée avec un verre rempli de Beam suivi d’une bière.
Vers quinze heures trente, j’étais sérieusement bourré. De l’autre côté de la rue, un fourgon blindé se gara devant la banque. Le véhicule étincelant avait la forme d’un coffre dont la couleur rouge et blanche pulsait au soleil comme une extraction dentaire récente. Trois gardes armés sortirent simultanément, ouvrirent le hayon et commencèrent à empiler sur le trottoir de grandes sacoches en toile forte à courroie, fermées par des cadenas. L’un d’eux était Dallas Klein.
Je traversai la rue, mon verre dans une main et l’autre en visière pour me protéger les yeux de la forte luminosité.
— T’étais où, mon pote ? J’ai été obligé de boire pour deux, moi, dis-je.
Dallas se tenait à l’ombre de la banque, sa chemise grise auréolée de taches sombres aux aisselles.
— Je suis de service là, Dave. On se verra plus tard, dit-il.
— À quelle heure tu finis ?
— Casse-toi, je te dis.
— Répète-moi ça ?
— Ceci est une zone de sécurité. Tu n’es pas censé t’y trouver.
— Tu te mélanges les pinceaux, là, podna.Je suis officier de police.
— T’es surtout complètement torché. Maintenant arrête de faire le con et retourne dans le bar.
Je fis demi-tour et me dirigeai vers les colonnades, le soleil comme une flamme mouillée sur mon visage. Par-dessus mon épaule, je jetai un dernier coup d’œil vers Dallas qui s’activait à soulever des sacs remplis d’argent et à les porter à l’intérieur de la banque. J’avais l’impression que mon visage avait soudain rétréci, sa peau morte carbonisée au soleil.
— Quelque chose ne va pas, Dave ? demanda le barman.
— Ouais, mon verre est vide. Un double Beam et une bière à suivre, répondis-je.
Il versa une bouteille de bourbon au téton chromé dans un verre-dose et j’essuyai l’humidité de mes yeux avec une serviette en papier, l’insulte de Dallas résonnant encore à mes oreilles. Je regardai à nouveau le fourgon blindé par la vitre du bar. Mais la scène prit un tour surréaliste, en rupture absolue avec toutes mes prévisions sur ma dernière journée à Opa-Locka. Une camionnette blanche surgie de nulle part s’arrêta brutalement derrière le fourgon. Quatre hommes en combinaison de travail, traits et cheveux voilés de beige par un bas en nylon, sautèrent sur le trottoir armés de fusils à canon scié tandis que le chauffeur attendait derrière son volant.
— Appelle Police-Secours, dis : « Vol à main armée en cours » et donne cette adresse, ordonnai-je au barman.
Je libérai l’automatique calibre .25 que je portais attaché à ma cheville droite et descendis de mon tabouret, mais un côté de la pièce sembla s’effondrer son mon pied.
— J’irais pas là-bas si j’étais toi, conseilla le barman.
— Je suis flic, répondis-je.
Je pensais que, d’une certaine façon, le ton grandiloquent de ma réponse suffirait à changer l’état dans lequel je me trouvais. Je décelai pourtant dans le regard du barman une triste conviction que toute la rhétorique du monde n’aurait su changer. D’un pas incertain, je me dirigeai vers la porte et l’ouvris d’un grand mouvement brusque. Un souffle s’engouffra aussitôt de l’extérieur comme une bulle énorme remplie d’air surchauffé et de monoxyde de carbone. J’eus alors le sentiment de ne plus être au sud de la Floride mais bien dans un pays de charognards, de chacals et de mouches à viande, un coin du désert modelé par les vents et décoloré par le soleil. C’était l’endroit qui nous attend tous, celui que nous nous interdisons de contempler dans nos rêves. L’automatique calibre .25 semblait petit dans ma main et aussi léger que du plastique.
Je pris position derrière l’une des colonnes arabes du portique et stabilisai mon arme contre la pierre.
— Police ! Lâchez vos armes et allongez-vous face contre terre ! criai-je.
Mais c’est tout juste si les hommes occupés au casse du fourgon blindé daignèrent m’accorder le regard qu’on réserve aux désagréments mineurs. De toute évidence, quelque chose avait cloché dans la synchronisation du braquage. La camionnette était arrivée avec plusieurs secondes de retard et le transfert des sacoches d’argent à l’intérieur des lieux avait déjà commencé. Les gardes du fourgon et l’agent de sécurité de la banque, un homme âgé, étaient maintenant à genoux face au mur extérieur, les mains croisées sur la nuque. Les cambrioleurs n’avaient plus qu’à s’emparer des sacoches qui se trouvaient encore à portée de main avant de quitter Opa-Locka au plus vite et de se débarrasser de la camionnette très certainement volée. Quelques minutes leur auraient suffi pour disparaître et se fondre dans l’anonymat de la ville. Mais l’un d’eux s’était montré gourmand et avait pénétré dans la banque pour aller y chercher le reste du butin, non sans avoir fait monter une cartouche dans le canon de son fusil.
Un guichetier était déjà en train de fermer la porte de la chambre forte et le malfrat lui tira dessus à bout portant.
Quand le braqueur émergea de la banque, il traînait derrière lui deux sacs zébrés de sang, son fusil à pompe en appui contre sa hanche.
— J’ai dit à plat ventre, bande d’enculés ! hurlai-je.
La première détonation en provenance du trottoir d’en face dessina des motifs sur toute la colonne et la porte métallique du bar. La seconde défonça la fenêtre puis les tueurs se mirent à tirer sur moi à l’unisson, faisant voler la poussière et la pierre pulvérisée, mitraillant la porte métallique de salves répétées dont les impacts ressemblaient à des pièces brillantes de cinq cents.
Je restai accroupi au pied de la colonne, sans pouvoir bouger ni riposter de crainte de me faire transformer en passoire. C’est alors que j’entendis quelqu’un crier « Vas-y, vas-y, vas-y, vas-y ! » avant que ne claquent les portières de la camionnette.
Tout aurait dû s’arrêter là, mais il n’en fut rien. Lorsque la camionnette quitta le trottoir, j’entendis clairement le malfrat assis sur le siège passager s’adresser à Dallas.
— T’es un vrai pauvre type, mec, dit-il.
De l’intérieur de son véhicule, il sortit le bras par la vitre et d’un coup de fusil, lui fit sauter la tête.
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