La descente de Pégase

James Lee Burke · Chapitre 21 sur 28

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La descente de Pégase

Chapitre 21

 

Mercredi, juste avant midi, Joe Dupree m’appela du poste de police de Lafayette.

— Elle est sous les verrous ? dis-je.

— J’ai jamais vu personne d’aussi beau en uniforme de taulard.

— Tout ça pour une histoire de vol à l’étalage au centre commercial d’Acania ?

— C’est un peu plus compliqué que ça. Elle est sortie d’une boutique avec un sac à main à quatre cents dollars qu’elle n’avait pas payé. Le garde de sécurité l’a arrêtée et elle a fait un cinéma incroyable, prétendant qu’elle voulait juste le montrer à un ami pour avoir son avis. Elle aurait pu retourner à l’intérieur et régler le problème en payant avec sa carte de crédit. Elle avait une Amex Gold et trois cartes platine dans son portefeuille. Au lieu de quoi, elle a balancé le sac en question dans la figure du directeur.

— Elle n’a pas fait une demande de caution ?

— Pour autant que je sache, elle ne s’est même pas renseignée pour savoir si c’était possible, expliqua-t-il.

Je l’entendais mâcher du chewing-gum.

— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? demandai-je.

— Je crois qu’elle se plaît bien ici.

Après le déjeuner, je pris une voiture de patrouille et partis pour Lafayette. Après avoir déposé mon arme dans le périmètre de sécurité au rez-de-chaussée de la prison, j’attendis au premier étage dans la salle d’interrogatoire que Trish Klein arrive par l’ascenseur, escortée par une gardienne de prison.

L’agent pénitentiaire était une femme baraquée et sinistre, qui avait été prise en otage pendant trois jours entiers lors d’une tentative d’évasion dans une prison pour hommes. J’avais coutume de la croiser à la salle de sport Red’s Gym où elle levait de la fonte au milieu d’hommes qui irradiaient de testostérone – amers, enveloppés d’une sueur forte, partageant des expériences qui n’étaient pas les siennes. Elle détacha les menottes de Trish à l’entrée et je me levai pour avancer un siège à cette dernière. La gardienne me décocha un regard à la fois hostile et soupçonneux avant de verrouiller la porte derrière elle.

— Connaissez-vous l’histoire de Robert Mitchum, à sa sortie de la prison de Los Angeles ? dis-je.

— Non, répondit-elle.

— Mitchum avait pris six mois pour possession de marijuana et s’était dit que sa carrière était terminée. Le jour de sa sortie, un reporter lui cria : « C’était comment dedans, Bob ? » et Mitchum répondit : « Pas mal. Exactement comme Palm Springs, mais sans la racaille. »

Elle ne réagit pas à mon histoire. En fait, elle gardait un visage impassible comme si son environnement et ma présence ne présentaient pas le moindre intérêt.

— Qu’est-ce que tu fais ici, petite ?

— La petite, elle vous dit d’aller vous faire foutre, monsieur Robicheaux.

— C’est intelligent, ça. Généralement les gens avec un passé et un pouvoir d’achat comme les tiens ne se décarcassent pas ainsi pour se faire jeter en taule.

— Je n’aime pas être traitée de voleuse.

— Ouais, et je suis sûr que tu as été parfaitement choquée d’apprendre que ta photo était dans le Griffin Book de tous les casinos, de Vegas à Atlantic City.

— Pourquoi êtes-vous ici ?

— Parce que je vous soupçonne, toi et tes amis, de planifier un gros coup contre Whitey Bruxal. Je pense que tu es ici pour te préparer un alibi.

Elle regarda par la fenêtre et observa la rue.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, fit-elle.

— Vous allez y laisser votre peau, toi et tes potes. C’est votre choix mais Clete Purcel va tomber avec vous.

— Il est grand. Pourquoi n’arrêtez-vous pas de le traiter comme un gamin ?

J’entendis quelqu’un gueuler à l’autre bout du couloir. Il y eut un bruit de bagarre accompagné d’un cliquetis de chaînes et un lourd objet s’écrasa contre une surface en métal, peut-être la porte d’un ascenseur. Mais Trish Klein n’y prêta même pas attention.

— Clete est mon ami depuis plus de trente ans. C’est plus que ton existence tout entière, dis-je en regrettant aussitôt la suffisance de mes propos.

— Je pense qu’il va falloir que je remonte maintenant, dit-elle.

— Tu ne comprends pas que Whitey t’a à l’œil ? Ce type était un protégé de Meyer Lansky. Tes copains se sont fait passer pour des techniciens du gaz et sont entrés chez lui. Tu veux que je te raconte une ou deux histoires sur le destin de gens qui ont essayé d’être plus malins que la mafia ?

Elle ne répondit rien mais je le lui dis quand même. Une de mes anecdotes concernait un homme à Las Vegas dont le crâne avait été écrasé dans un étau. Une autre sur un type suspendu vivant par le rectum à un crochet de boucher. Je lui parlai également de ce qui s’était raconté dans le milieu sur le sort d’un père de famille de classe moyenne résident des faubourgs de Queens qui avait renversé et tué par accident l’enfant de son voisin, un chef notoire de la pègre.

— Ces salopards font peut-être des sujets de film intéressants, mais ils sont le rebut de l’humanité.

— Jamais je ne l’aurais imaginé, monsieur Robicheaux. En fait, j’ai toujours pensé que les assassins de mon père étaient secrètement des humanistes.

J’avais beau faire, mes efforts ne me mèneraient strictement à rien avec Trish Klein. C’était comme de recommander à quelqu’un d’éviter les gargarismes au déboucheur à évier. Je m’apprêtais à appeler la gardienne, ayant décidé d’abandonner Trish et sa bande à leur destin, quand elle leva les yeux vers moi et, l’espace d’un instant, je compris la ténacité de l’attachement que Clete ressentait pour elle.

— Une semaine avant sa mort, mon père m’a emmenée faire de la plongée au large de Dania Beach, dit-elle. On s’est fait griller des hot-dogs sous un bouquet de palmiers et puis on a joué avec un gros ballon de plage bleu. C’est alors que deux hommes ont garé leur décapotable sous les arbres et l’ont obligé à les suivre jusqu’en bas, à l’endroit où les vagues venaient se briser sur les rochers. Je me rappelle à quel point il avait l’air triste, à quel point il semblait tout petit et humilié, comme s’il n’était plus mon père. Je n’arrivais pas à entendre ce que les deux types disaient mais ils étaient en colère et l’un d’eux ne cessait de lui enfoncer son index dans la poitrine. Quand mon père est revenu à notre table de pique-nique, il était blanc comme un linge et ses mains tremblaient.

« Je lui ai demandé ce qui n’allait pas et il m’a répondu : “Rien. Tout va bien. C’était pas leur jour, à ces types.”

« Ensuite, il m’a mis mon tuba et mon masque sur la tête et il m’a emmenée au bord de l’eau. Il s’est mis à nager sur le dos en me portant sur sa poitrine jusqu’à ce qu’on arrive au bout d’un banc de corail. Il a dit : “C’est ici que vivent les poissons-clowns. Chaque fois que tu auras un problème, tu peux venir le confier aux poissons-clowns. Ils adorent les enfants. Viens avec moi, tu vas voir.”

« C’était la première fois de ma vie que je retenais mon souffle pour aller sous l’eau. Il y avait des poissons-clowns partout. Ils venaient jusqu’à mon masque, ils m’effleuraient les bras et les épaules. Et pendant des années, je n’ai plus jamais pensé à ces hommes, jusqu’au moment où j’ai compris qu’ils étaient sans doute les assassins de mon père.

Je voulais faire preuve d’empathie. Dallas avait été un homme bien, un soldat courageux et un père dévoué. Mais son addiction l’avait corrompu et il avait accepté de prendre part au casse d’un fourgon blindé et au cambriolage d’une banque qui non seulement lui avait coûté la vie mais avait également valu au guichetier de perdre la sienne parce qu’il avait appuyé sur le bouton de verrouillage de la chambre forte pour tenter de faire échouer l’opération. Et maintenant, le désir de vengeance tenace et obsessionnel de Trish Klein risquait de coûter à Clete Purcel sa vie, en totalité ou pour une large part, et ce fait tout simple ne semblait pas lui effleurer l’esprit.

— Pourquoi ne pas laisser Whitey et ses acolytes se casser la gueule dans leur propre merde ? Ce n’est qu’une question de temps avant que le FBI ou les forces de police ne les fassent tomber.

— Vous dites que Bruxal était un ami de Meyer Lansky ?

— Absolument.

— Est-ce que le système a réussi à avoir Lansky ?

— Il est mort d’un cancer avant.

— Et c’était un vieil homme. Vous me faites rigoler, monsieur Robicheaux.

Je frappai à la porte pour signaler la fin de l’entretien. J’étais fermement décidé à laisser Trish Klein avoir le dernier mot, à montrer suffisamment d’humilité pour me rappeler mes propres erreurs et ne pas entrer en conflit avec les certitudes et la confiance qui sont le propre de la jeunesse. Devant sa détermination farouche et son arrogance, je crus voir l’image d’un papillon de nuit qui s’apprêtait à se jeter dans une flamme.

— Tu as sans doute remarqué que quelque chose ne tourne pas rond chez la matonne qui t’a conduite ici ?

— La matonne ?

— Oui, l’agente pénitentiaire. Elle a été prise en otage au cours d’une émeute, dans une prison pour hommes. Des types pour lesquels les psychiatres n’ont même pas de nom se la sont passée les uns aux autres. Elle pensait savoir ce que ce genre de mecs avaient dans la tête et croyait pouvoir maîtriser tout ce qui l’attendait au tournant. C’est pour ça qu’elle s’est retrouvée dans cette situation. Ne lui demande pas ce qu’ils lui ont fait, parce qu’elle n’en a jamais parlé à personne. En tout cas, pas ici.

Je vis ses mains se crisper sur la table.

Sur le chemin du retour à Lafayette, je laissai un message sur le répondeur de Betsy Mossbacher.

 

*

 

Elle m’appela sur mon portable en cours d’après-midi.

— Vous avez rendu visite à la fille Klein en prison ? fit-elle.

— Brièvement, mais je n’ai pas appris grand-chose.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Une histoire sur son père qui l’avait emmenée nager au milieu des poissons-clowns.

— Des poissons-clowns ?

— Je suppose qu’ils sont le symbole de son innocence d’enfant. En tout cas, je pense que c’est délibérément qu’elle s’est fait arrêter.

— Nous avons la même impression au Bureau. Certains de ses chiens de chasse sont allés faire un tour dans trois ou quatre des casinos dont Whiley Bruxal est actionnaire. Il semblerait qu’ils font exprès de se tenir bien en face des caméras de sécurité et de se faire escorter jusqu’à la sortie.

J’attendis qu’elle continue.

— Vous êtes aux toilettes, ou quoi ? demanda-t-elle.

— Non, mentis-je. Je ne savais pas que vous aviez terminé. Vous pensez qu’ils sont en train de planifier le casse d’un casino ?

— Je dirais que d’une façon ou d’une autre, ils sont en train de faire diversion. Mais mon supérieur prétend que je surestime toujours l’intelligence des autres.

— C’est que vous avez généralement affaire à des malfaiteurs plus sophistiqués que la moyenne.

— En l’occurrence, c’est de vous et de Purcel qu’il parlait.

Deux officiers en uniforme firent irruption dans les toilettes en bavardant bruyamment. Dans les cabinets voisins, l’un d’eux fit tomber le siège à grand bruit et appela son pote d’une voix tonitruante : « Hé, y a pas de papier toilette dans le distributeur. Tu veux pas m’en sortir un rouleau de la réserve ? »

 

*

 

Cette nuit-là, je rêvai de La Nouvelle-Orléans. Pas celle d’aujourd’hui mais La Nouvelle-Orléans d’autrefois, à l’époque où Clete et moi étions de jeunes policiers patrouillant les rues en voiture ou faisant des rondes à pied armés de matraques, à l’époque où la ville dans son innocence provinciale craignait encore les Black Panthers et les gamins aux cheveux longs avec colliers de perles et sandales en cuir.

Tout cela remontait à bien avant le début des années quatre-vingt, lorsque le crack avait frappé La Nouvelle-Orléans avec la force d’une bombe atomique cependant qu’à Washington DC, l’administration réduisait de moitié les aides de l’État fédéral à la ville. Bizarrement, avant les années quatre-vingt, La Nouvelle-Orléans avait bénéficié d’une sorte de tranquillité sybaritique, résultat d’un contrat entre les forces du mal et celles de la justice. La famille Giacano avait la mainmise sur l’industrie du vice et avait conclu un accord implicite avec les forces de police de La Nouvelle-Orléans sur l’administration de la ville. Le Carré était la vache à lait et quiconque essayait d’arnaquer un touriste se retrouvait les deux jambes cassées. Quiconque essayait de s’en prendre à un vieillard, de braquer un café ou un bar fréquenté par des flics ou même de molester un enfant se retrouvait les deux jambes cassées et balancé d’une voiture de police lancée à toute allure à la frontière de la paroisse. S’il avait de la chance.

Les Giacano étaient des tueurs sans foi ni loi, corrompus jusqu’à la moelle, mais c’était des pragmatistes attachés aux valeurs de la famille. Ils avaient compris qu’il n’est pas de société à même de fonctionner si elle ne maintient pas l’apparence d’une certaine moralité.

La Nouvelle-Orléans tenait plus d’un sonnet de Pétrarque que d’un sonnet élisabéthain et sa mentalité s’apparentait davantage aux bons côtés d’une société médiévale que de la Renaissance. Au printemps de 1971, je vivais dans une petite maison voisine de l’établissement tenu par les Ursulines et tous les dimanches matin, après avoir assisté à la messe à St. Louis Cathedral, je traversais la fraîcheur ombragée de Jackson Square tandis que des artistes de rue dressaient leurs chevalets le long d’une clôture en métal aux pointes acérées, abritée par les feuilles des palmiers et les branches maîtresses des chênes. Je m’asseyais à la terrasse du Café du Monde et commandais du café au lait et des beignets en regardant le jour nouveau étendre ses lueurs roses sur le Carré. Des acrobates en équilibre sur leur monocycle pirouettaient devant la cathédrale, des jongleurs lançaient en l’air des balles en bois et les orchestres de rue faisaient la manche au son de Tin Roof Blues et Rampart Street Parade. Le long des rues, les balcons grinçaient sous le poids des plantes en pots et, du haut des rambardes en fer forgé, les bougainvilliers dégringolaient en grosses grappes qui s’épanouissaient en couleurs aussi vives que des gouttelettes de sang au soleil. Aux carrefours, les épiceries des familles italiennes avaient encore des ventilateurs aux pales en bois et vendaient du boudin et des maxi-sandwiches aux travailleurs de la population active. En face, sous la fraîcheur des colonnades, melons brodés, bananes, fraises et pastèques énormes s’amoncelaient sur les étals. Souvent, au même coin de rue, au milieu de toutes ces merveilleuses odeurs qui étaient comme un souffle de la vieille Europe, un Noir avec un chariot vendait des sno’balls,copeaux de glace aromatisée qu’il formait en raclant un bloc de glace bleue protégé par une bâche.

La Nouvelle-Orléans de jadis était comme un morceau d’Amérique latine dont on aurait coupé les amarres et qui aurait dérivé au gré des alizés jusqu’à l’autre bout des Caraïbes avant de venir s’arrimer au littoral sud des États-Unis. Il y avait les tramways, les palmiers plantés entre les voies le long des terre-pleins, les maisons en enfilade aux fenêtres protégées par des persiennes, l’enseigne au néon des drugstores Katz and Bertz comme une fumée aux reflets vert et pourpre dans la brume et puis cet accent qu’on aurait pu confondre avec celui de Brooklyn ou du Bronx grâce au influences des dialectes irlandais et italien ; toute cette excentricité collective qui avait attiré Tennessee Williams, William Faulkner et William Burroughs en son sein, comme autant de belles choses qui, d’une façon ou d’une autre, avaient été abîmées ou détruites à jamais par l’arrivée du crack.

C’est du moins ainsi que l’avait ressenti un officier de police qui était sur place à ce moment-là.

Mais dans mon rêve, je ne voyais pas les effets délétères du trafic de drogue sur la ville que j’aimais tant ; il n’y avait que Clete et moi, récemment rentrés du Vietnam l’un et l’autre. Dans le parfum de la brise provenant du lac Pontchartrain, sous un ciel crépusculaire strié de bandes roses, nous déambulions le long de Canal en uniforme bleu d’agents de patrouille, longeant le vieux Pearl Restaurant, là où le tramway de St. Charles s’arrêtait pour prendre ses passagers sous les colonnades en fer forgé vert. L’air du soir palpitait au rythme de la musique et, dans les ruelles, des Noirs lançaient les dés d’un jeu de craps pendant que les gamins faisaient un numéro de claquettes pour gagner une pièce ou deux. C’était le genre de moment dont on espère vainement que sa perfection restera à jamais protégée des marques du temps et de la décomposition urbaine.

Je me réveillai aux premières lueurs de l’aube, avec Molly à mes côtés, sans savoir où j’étais. La brume grise s’accrochait aux arbres et au bayou et je perçus le ronronnement lourd d’un remorqueur poussant une barge en direction de Morgan City.

Les persiennes de la façade étaient fermées et la lumière du petit matin pénétrait dans la pièce en rais obliques de couleur verte, exactement comme dans le cottage des Ursulines où je vivais jadis.

— Tout va bien, Dave ? demanda Molly, roulée en boule sous le drap, de son côté.

— Je me croyais à La Nouvelle-Orléans.

Elle se retourna sur le dos et me regarda, ses cheveux étalés sur l’oreiller comme des pointes de feu. Elle mit sa main en coupe sur ma nuque.

— Tu n’y es pas, dit-elle.

— C’était un rêve bizarre. Comme si je faisais mes adieux à quelque chose.

— Viens ici, dit-elle.

Elle m’embrassa sur la bouche et me toucha sous le drap.

Plus tard, douché et habillé, je remplissais nos bols de Grape-Nuts et de bananes en rondelles pendant que Molly préparait du café et mettait une casserole de lait à chauffer avant de verser du jus d’orange dans des verres. Tripod et Snuggs entrèrent en même temps et je répartis une boîte de nourriture pour chats entre leurs deux gamelles avant de verser de l’eau fraîche pour chacun d’eux. Tripod, en bon raton laveur, lavait sa nourriture avant de la manger. J’étalai des feuilles de papier journal sur le linoléum en prévision d’accidents dus à son incontinence. Dehors, dans les arbres, la brume s’était épaissie et muée en brouillard gris qui m’empêchait de distinguer les couleurs vertes du parc de l’autre côté du bayou.

Mais mon problème n’était pas dû au temps. Je n’arrivais pas à me débarrasser d’un sentiment de désastre imminent, de l’impression que si rien n’était fait pour la contrecarrer, une force malveillante s’apprêtait à frapper.

Tout ivrogne, particulièrement ceux qui ont grandi dans un foyer d’alcoolique, connaît ce sentiment d’angoisse existentielle, ces trépidations sans fondement particulier. Et cette crainte n’est pas nécessairement égocentrique. C’est comme si l’on regardait quelqu’un pointer sur sa tempe un revolver, chien relevé, dont le percuteur frapperait successivement plusieurs chambres vides jusqu’à ce que le barillet place dans l’axe du canon celle qui est chargée d’une balle.

Mais qu’est-ce qui me tracassait à ce point ? La perte de ma jeunesse ? La peur de la mort ? La destruction organisée de ce monde cajun dans lequel j’avais grandi ?

La réponse était oui à toutes ces questions. Mais ma plus grande crainte était bien plus immédiate que les abstractions que je venais de mentionner. Comme vous le diront tous les enquêteurs de la police, les indices qui mènent à la résolution d’un crime existent toujours. Il suffit simplement de parvenir à les toucher du doigt, à les entendre, à les sentir. Rien d’anormal ne se produit dans le vide. La véritable causalité et ses ramifications nous attendent juste au-delà du périmètre de notre vision, de la même façon qu’un morceau de toile d’araignée s’attache à nos doigts quand notre main agrippe le dessous d’une rambarde dans une maison inhabitée. Les criminels ne sont pas intelligents. Ils ont juste plus de temps que nous à consacrer à leur tâche.

— Perdu dans tes pensées ? fit Molly.

— Les morts de l’Homme Crustacé, d’Yvonne Darbonne et de Tony Lujan sont liées entre elles. Mais je suis incapable de dire si aucune de ces affaires sera jamais résolue.

— Le temps est de ton côté, dit-elle.

— Comment ça ?

— Au bout du compte, tout le monde finit par payer l’addition.

— Je n’en suis pas si sûr.

— Si, tu l’es.

— Comment le sais-tu ?

— Parce que tu es croyant. Parce que tu n’arriveras jamais à changer celui que tu es, quoi que tu en dises.

— Tu crois ça ?

— Je ne perds pas mon temps avec les équipes de seconde division, mon gars, conclut-elle.

Cinq minutes plus tard, le téléphone sonna. C’était Wally, le répartiteur.

 

*

 

— La femme de Bello Lujan vient d’appeler le numéro de Police-Secours. Elle dit que le Noir qui travaille chez elle est allé dans l’écurie et a trouvé Bello à terre, dans un des boxes. Elle dit qu’un cheval lui a balancé un coup de pied. Une Acadian Ambulance est déjà en chemin.

— Pourquoi tu m’appelles, alors ?

— Parce que la mère Lujan, elle ressemble à ma chère et tendre quand elle me dit de sortir un rat mort de dessous la maison. Je fais pas confiance à cette femme.

— Tiens-moi au courant, OK ?

— Pourquoi est-ce que chaque fois que je t’appelle, j’ai l’impression de jamais dire ce qu’il faut ? C’est sûrement moi, le problème.

Je m’apprêtais à sortir quand le téléphone sonna à nouveau.

— Voilà, je te tiens au courant : Acadian Ambulance vient de m’appeler. Ce bon vieux Bello ne posera plus pour les journalistes pendant un bout de temps. Helen est partie à La Nouvelle-Orléans, tu veux prendre la direction des opérations ? dit-il.

— Tu veux bien appeler un chat un chat ?

— Si le gars se mouchait, son cerveau serait dans le mouchoir. C’est comme ça que l’infirmier m’a présenté les choses. Paraît que c’est pas la faute du cheval, non plus. C’est assez clair pour toi, maintenant ?

Les véhicules de secours étaient déjà sur place, garés près de l’écurie, leur présence dans la brume signalée par les lueurs ondulantes bleu, rouge et blanc des gyrophares et des rampes lumineuses. Je me baissai pour passer de l’autre côté du ruban délimitant la scène du crime puis me dirigeai vers la dalle en béton qui séparait deux rangées de stalles de quatre mètres sur quatre. Koko Hebert était déjà à l’œuvre – mains gantées, sourcils froncés, morose, sa taille gélatineuse m’évoquant des superpositions de rideaux de graisse sur un éléphant désossé. Dans la pénombre, son regard ne cessait d’aller et venir entre le box et le fond de l’écurie aux portes coulissantes ouvertes. Broutant dans les pâturages, une jument alezane louchait d’un œil trop blanc en direction de l’étable.

À l’intérieur du box, Bello Lujan était allongé sur le flanc gauche. Le sol en terre battue et sable était recouvert d’une couche de paille. La blessure visible à l’arrière du crâne de Bello était étroite mais profonde et avait abondamment saigné, créant une épaisse mare de sang sur la paille. Ses yeux ouverts continuaient à regarder fixement et son visage sans expression était empreint d’une sérénité qui ne correspondait pas à la violence qui lui avait été infligée. Un seau de boules de mélasse avait été renversé dans un coin de la stalle et je me dis qu’il n’avait même pas dû voir son assaillant. Peut-être, avec un peu de chance, n’avait-il pas souffert non plus.

— Vous avez trouvé l’arme ? demandai-je.

— Elle est dehors, abandonnée dans les mauvaises herbes. Une pioche à manche scié, répondit Koko. Le Noir qui l’a trouvée dit que la chaîne qui ferme le box traînait par terre et que l’alezane était dehors. Il y a des marques de tennis sur la dalle en béton. Attention où vous mettez les pieds.

— Comment interprétez-vous les faits ? repris-je.

— Bello est entré dans le box voir sa jument, quelqu’un est arrivé par-derrière et n’a pas fait les choses à moitié.

— Qu’est-ce que vous voulez dire : « n’a pas fait les choses à moitié » ?

— Cette plaie derrière sa tête n’est pas la seule. Il a été blessé à la cage thoracique et sous l’aisselle. Examinez donc les planches sur le côté gauche du box. M’est avis que Bello est tombé contre les bardeaux, a tenté de se relever et s’est pris le dernier coup de pioche dans le crâne.

Koko éclata de rire.

« Et pour finir, le cheval qu’il s’apprêtait à nourrir lui a chié dessus. Je ne plaisante pas. Regardez donc sa chemise.

— Vous ne pourriez pas montrer un peu de respect ? dis-je.

Koko toussa dans sa main tout en continuant à rigoler.

— Ça ne vous fatigue pas ? fit-il.

— Quoi donc ?

— D’être le seul dans le service à avoir gardé un peu d’humanité. Ça doit être dur d’être un gars qui marche sur l’eau tous les jours de sa vie.

— Hé, Dave. Viens jeter un œil par ici, appela Mack Bertrand depuis la porte arrière.

Il était arrivé peu de temps avant moi et n’avait fait qu’une étude préliminaire de la scène du crime. Un appareil photo pendait dans sa main droite.

— Nous reparlerons de ça plus tard, Koko, dis-je.

— Je meurs d’impatience, répliqua-t-il.

Je partis rejoindre Mack à l’extérieur.

— Qu’est-ce que tu as trouvé ? fis-je.

— Regarde l’arme du crime. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’extrémité de la pioche a été aiguisée très finement, probablement sur une meuleuse. Quand as-tu aiguisé une pioche comme celle-ci pour la dernière fois ?

— Jamais.

— Donc, en toute probabilité, il s’agit d’un homicide prémédité par un tueur cherchant à faire un maximum de dégâts, dit-il.

 

*

 

Je m’accroupis et examinai la pioche. Mack avait raison. La pointe avait été effilée au point qu’elle aurait cassé si elle avait frappé le rocher ou un sol dense. Des traînées de sang et des fragments de cheveux recouvraient la pointe en acier sur une dizaine de centimètres au moins

— Tu as l’œil, Mack.

— Viens avec moi jusqu’à la clôture derrière.

L’arrière de la propriété était délimité par ce que nous appelons une clôture de derrière faite de piquets métalliques et de fil de fer dont l’effet est moins attrayant qu’une barrière de traverses en bois ou une palissade à lattes, mais qui est bien meilleur marché et plus pratique d’utilisation. De l’autre côté de la clôture en question, un pré d’herbe haute s’étendait jusqu’à une rangée de chênes d’eau et de pacaniers qui le séparait d’un champ de canne à sucre. Mack désigna de l’index la trace d’un unique andain d’herbe couchée dans le champ.

— À mon avis, quelqu’un a traversé le pré à pied ce matin. Quelqu’un qui aurait garé son véhicule là-bas sur l’accotement à l’entrée du champ de canne à sucre, expliqua Mack. Qu’en penses-tu ?

J’eus un hochement de tête silencieux.

— Non, ce que je veux dire c’est : pour toi, qui aurait pu faire ça ? Juste entre nous.

Je m’accoudai à la clôture métallique, répugnant même à imaginer toutes les possibilités.

— J’ai rendu visite à Whitey Bruxal et je lui ai fait monter la pression. Il a peut-être cru que Bello s’apprêtait à le trahir, répondis-je.

— La mafia utilise des pioches, maintenant ?

— Whitey est intelligent. Il n’applique pas de schéma. C’est pour ça qu’il n’a jamais fait de taule.

— Tout ça me perturbe vraiment, Dave. Bello est venu chercher de l’aide auprès de notre groupe de prière et moi, je l’ai envoyé chez les illuminés qui « parlent en langues ». Tu as fini par comprendre ce qui poussait le bonhomme à fonctionner comme ça ?

— Tu choisis… il y a des années, il a essayé de lyncher un Noir. Sa femme pense qu’il a agressé Yvonne Darbonne. Il a régi et détruit la vie de son fils dans le but de redorer la sienne. Tout ce qu’il touchait se changeait en ordure.

— Il a violé la fille Darbonne ?

— Je n’ai que l’interprétation de son épouse sur certains événements qui se sont déroulés chez eux. Ce n’est pas une interlocutrice facile. Elle prétend que Bello a violé Yvonne Darbonne le jour où elle s’est suicidée.

— Oh, mon Dieu. Yvonne Darbonne a aussi été victime d’un viol collectif au cours de la même journée.

— C’est bien ce qui me taraude. Je ne sais pas si Mme Lujan dit la vérité. Je ne crois pas qu’elle soit totalement en phase avec la réalité.

— Qui l’est ? fit Mack.

L’air embrumé était frais et humide et de l’autre côté de la clôture, le pré vert émeraude était barré d’un sillon d’herbe foulée partant de l’accotement à l’entrée du champ de canne à sucre. De l’autre côté de la rue la demeure de Bello se dressait dans la brume, imposante, carrée et blanche, avec son jardin en fleurs, tandis que les eaux du bayou, gonflées et jaunes, coulaient au fond de la propriété. Il avait possédé tout ce dont un homme aurait pu rêver. Mais sa guerre contre le monde et contre des ennemis imaginaires n’avait jamais cessé. La sérénité que j’avais lue sur ses traits était-elle simplement due à la mort de ses terminaisons nerveuses ? Ou le rictus méprisant de l’imbécile agressif qu’il avait été dans la vie n’était-il que la protection de l’enfant effrayé qui se cachait en lui ?

— Tu as sans doute remarqué les empreintes de tennis dans l’écurie ? demanda Mack.

— Ouais, faut que j’interroge le Noir qui a trouvé Bello.

— Il est dans la maison. Tu veux que j’essaie de voir si je trouve des empreintes digitales sur la clôture ?

— Bien sûr, dis-je, sans parvenir à ordonner mes pensées sur la vie et la mort de Bello Lujan.

— J’ai entendu la vanne de Koko. Ne le laisse pas t’atteindre, Dave. Il déborde de haine à cause de la mort de son gosse en Irak. Il ne sait plus à qui en vouloir.

— Je ne pensais pas à Koko. Je connaissais Bello bien avant que lui ou moi ne sachions parler anglais convenablement. C’était un gamin qui en avait dans le ventre.

— Ah ouais ? fit Mack, intéressé.

— Il était comme la plupart des gens de ma génération. Le pauvre mec croyait tout ce qu’on lui avait raconté.

— Par exemple ?

— Par exemple, qu’avoir de l’argent lui permettrait d’oublier qu’il avait été cireur de chaussures dans un hall de gare. Bello n’a jamais compris qu’il ne connaîtrait jamais de meilleur être humain que le gamin cireur de godasses.

Mack glissa sa pipe vide entre ses lèvres et regarda le sillon d’herbe piétinée qui coupait le champ. Il faisait de son mieux pour être poli mais le moment était mal choisi pour me lancer dans une de mes lamentations sur les problèmes de ma génération et l’innocence à jamais disparue d’une culture de langue française devenue à peine plus qu’une émanation chimérique d’elle-même, uniquement destinée à être vendue aux touristes.

— Dave, soit nous avons affaire à un meurtre gratuit, perpétré par un déséquilibré inconnu de sa victime, soit il s’agit de quelqu’un qui connaissait bien l’emploi du temps de Bello et qui a littéralement voulu l’éviscérer. J’espère pouvoir te trouver quelques empreintes digitales sur le manche de la pioche, mais…

— Mais quoi ?

— Je crois que le coupable a passé du temps à préparer son coup. Je ne pense pas qu’il ait jeté l’arme du crime pour qu’on puisse y relever ses empreintes. À mon avis, le gars qui a fait ça est méthodique et intelligent. Est-ce que ça te rappelle quelqu’un ?

— Ouais, Whitey Bruxal.

— Mes pensées ne devraient pas dépasser les limites du labo mais quand on tue comme ça… Je veux dire, quand on essaye d’arracher les organes de la victime, la motivation est soit sexuelle, soit raciale. Parfois les deux.

— Qu’est-ce que tu essaies de dire ?

— Je n’en suis pas certain moi-même. Madame Lujan t’a-t-elle fait l’impression d’une épouse indulgente et généreuse ?

— Merci pour ton aide, Mack. Passe-moi un coup de fil du labo, d’accord ?

— Avec plaisir. Hé Dave, tu vas interroger le père d’Yvonne Darbonne ? Je veux dire, pour l’exclure de la liste des suspects ?

— Pourquoi ?

— Aucune raison particulière. C’est un homme bien. Sa fille était du même âge que l’une des miennes. Je ne sais pas si j’arriverais à continuer à vivre avec un chagrin pareil. J’ai encore du mal à accepter toutes les merdes auxquels les gamins sont confrontés aujourd’hui. Les drogues, les avortements, l’hépatite B, le SIDA, l’herpès. C’est juste des gosses, bon Dieu. Avant même d’avoir vingt ans, leur vie est déjà foutue.

Encore une fois, t’as raison, Mack, pensai-je. Mais où était la solution ? Un gouvernement autoritaire ? J’avais peur d’imaginer le nombre de gens qui répondraient par l’affirmative.

Je repris la route nationale, traversai une passerelle qui enjambait un fossé de drainage et me garai sur l’accotement du champ de canne à sucre que le tueur avait probablement traversé pour arriver à l’écurie de Bello. Mais le sol mis à mal par les tracteurs et les moissonneuses, les camions et les wagonnets de canne à sucre, était jonché de boîtes de bière, d’étuis de tabac à priser et de préservatifs usagés qui me firent douter de la possibilité d’y trouver des preuves médico-légales utiles.

Je regardai l’équipe médicale quitter les lieux en emportant la dépouille de Bello puis interrogeai le Noir qui l’avait trouvé dans les stalles. Il ne portait pas de chaussures de tennis et ne pensait d’ailleurs pas que quelqu’un parmi les autres employés de Bello en possédait. En fait, précisa-t-il, Bello insistait pour que tous mettent des brodequins de travail costauds afin de prévenir les accidents et de maintenir ses primes d’assurances au plus bas. Tout cela me paraissait du Bello tout craché.

L’homme ajouta qu’il n’avait jamais vu cette pioche auparavant.

Je sonnai à la porte de la résidence principale et l’employée vint m’ouvrir.

Je vais sur des scènes de crime et mène des enquêtes depuis plus de trente-cinq ans. Un jour, Clete Purcel et moi avons dû découper un cadavre pendu dans un entrepôt depuis quatre mois. Il nous a fallu en sortir un qui grouillait de vers de l’intérieur d’un mur et racler les restes d’un type qui s’était jeté du vingtième étage sur un escalier de secours en métal. Une autre fois, c’est avec une pince à épiler que nous avons sorti ce qui restait d’une victime compactée avec la carrosserie de sa voiture. Il y a vingt-cinq ans, j’ai vu l’intérieur d’une maison après que des policiers véreux de La Nouvelle-Orléans eurent ordonné le meurtre de toute une famille. Un meurtre est une affaire brutale qui vous affecte au plus profond de votre être et il est rare qu’un compte rendu journalistique lui fasse justice. Vous voulez qu’un procès pour homicide se solde par une condamnation à la peine capitale ? Assurez-vous que le jury ait l’occasion d’examiner des clichés en couleur avant de commencer ses délibérations.

Mais le pire dans une enquête pour homicide est généralement d’avoir à informer les membres de la famille et de les interroger ensuite. Ils veulent savoir si l’être qu’ils aimaient a souffert, s’il est mort avec courage ou lâcheté, si le corps a été avili. Souvent, ils vous supplient du regard, mais ce n’est pas parce qu’ils veulent la vérité. Ils veulent que vous mentiez. Et souvent, c’est exactement ce que vous faites.

Mme Lujan ne faisait pas partie de la catégorie précitée. En fait, lorsque je fus escorté par la bonne jusqu’à la véranda, je fus sidéré par la vision qui s’offrait à moi. Mme Lujan se tenait debout, appuyée sur un déambulateur, vêtue d’une jupe rose et d’un chemisier blanc, le visage déterminé, sa chevelure brossée attachée en queue de cheval par un ruban. Elle me tendit la main et sourit faiblement.

— Comment allez-vous, monsieur Robicheaux ?

— Je suis désolé de venir vous ennuyer en pareil moment. Je peux revenir plus tard si vous le souhaitez.

— Appelez-moi Valerie. Vous ne faites que vous acquitter des obligations de votre tâche, dit-elle. Rendez-moi un service, néanmoins. Voulez-vous ouvrir les jalousies afin de laisser entrer la brume ? J’adore cette odeur fraîche du matin. Quand j’étais enfant à La Nouvelle-Orléans, j’aimais beaucoup cette fraîcheur brumeuse qui arrivait du lac Pontchartrain. Mon père m’emmenait souvent au parc d’attractions au bord de l’eau. Vous souvenez-vous de ce parc d’attractions sur le lac ?

Son détachement à l’égard du meurtre de Bello aurait pu être interprété comme les effets d’un choc ou sa tentative de réagir à la tragédie avec une dignité théâtrale. Mais j’étais à peu près certain que, dans l’esprit de Valerie Lujan, tout le chagrin qu’elle était capable de manifester lui avait déjà été arraché par la mort de son fils et qu’elle ne se sentait aucune honte à refuser de porter le deuil d’un mari dont les appétits sexuels l’avaient emporté loin du lit conjugal.

— Bello vous avait-il laissé entendre que Whitey Bruxal aurait pu souhaiter sa mort ? dis-je.

— Pourquoi M. Bruxal aurait-il voulu du mal à Bello ? Tony était l’ami de Slim mais Bello ne fréquentait pas M. Bruxal.

— Ils étaient associés en affaires.

— Ils avaient peut-être investi dans les mêmes entreprises mais on ne peut pas dire qu’ils étaient associés.

Elle s’installa sur le canapé et soupira d’aise.

— Mon Dieu, qu’il est bon de pouvoir se lever ! Je me suis portée volontaire auprès de l’université pour donner des cours de théâtre facultatifs. Je n’ai rien fait d’aussi enthousiasmant depuis des années.

— Je vois.

— Vous n’avez pas une très haute opinion de moi, n’est-ce pas ?

Je baissai les yeux.

— Je crois que vous avez porté un lourd fardeau pendant la plus grande partie de votre vie, madame.

— J’ai eu ce matin une conversation téléphonique avec mon conseiller spirituel, le révérend Alridge. Sa compréhension a été une aide extraordinaire. Mon mari était un raciste, purement et simplement. Il exploitait sexuellement les Noires et en conséquence récoltait la rancœur de leurs hommes. Ce qui a peut-être contribué à pousser Monarch Little à assassiner mon fils. Aujourd’hui, c’est aussi peut-être ce qui a coûté la vie à Bello.

— Vous dites que Monarch Little a tué votre mari ?

— Si j’ai bien compris, Bello a été tué avec un instrument tranchant ou une sorte de pioche. Vous êtes un réaliste et je ne pense pas que vous donniez dans le politiquement correct, monsieur Robicheaux. Qui, à part un malfaiteur dépravé, un nègre, tuerait de cette façon ?

Je ne pus soutenir son regard furieux et en mon for intérieur, je revis Monarch Little dans son pantalon trop large, son T-shirt de leveur de fonte et sa casquette trop grande posée de travers sur son crâne. Je revis aussi ses tennis à deux cents dollars la paire, avec leurs semelles à coussins d’air qui complétaient son personnage de dessin animé.

Mauvais choix vestimentaires, Monarch.

— Revenez me rendre visite, monsieur Robicheaux. D’une façon ou d’une autre, quelque chose de bon sortira de tout cela. J’ai retrouvé la foi pour la première fois depuis des années. J’espère que vous la trouverez aussi, dit Mme Lujan.

Ses yeux à la forme irrégulière, enfoncés dans leurs orbites, se firent liquides sous l’effet d’un excès de chaleur humaine. J’eus le sentiment que Mme Lujan venait de faire son entrée au royaume des victimes de leurs propres illusions et qu’elle mettrait longtemps avant de s’en libérer.

Je me rendis dans le quartier rural décrépit aux abords de la ville où Monarch vivait, en bordure du bayou. Un tas de boue était garé dans l’allée mais personne ne vint ouvrir la porte. Sa voisine, une dame âgée occupée à ramasser des détritus dans un fossé de drainage, m’informa que Monarch était parti en ville.

— Il travaille ? demandai-je.

— Sa mère est morte. J’sais pas trop ce qu’y fait.

— Elle est morte ? Mais je croyais qu’elle devait quitter l’hôpital pour revenir à la maison.

— Elle a fait un arrêt cardiaque, y a deux jours. Monarch, il est parti avec ses copains. Y z’ont jeté tout’ leurs boîtes de bière dans mon p’tit jardin. Dites-y de ma part à Monarch qu’y devrait avoir honte, sa mère est même pas enterrée.

— Honte ? Pourquoi ?

Elle ramassa une boîte de bière écrasée et la lança avec force dans son grand sac à ordures sans répondre.

Je retournai à New Iberia et traversai le Teche par le pont mobile de Burke Street. La surface du fleuve était piquetée de gouttes de pluie et l’eau montait haut sur les rives verdoyantes en pente douce où des Noirs péchaient avec pour appâts la blanchaille attrapée sous le pont. Puis je tournai dans l’ancien quartier des bordels de New Iberia, le seul endroit dans l’histoire de notre ville où le passé n’était jamais devenu le passé.

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